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Réunification: Comment Ahidjo a géré la question anglophone

Réunification: Comment Ahidjo a géré la question anglophone

L’ancien Chef de l’Etat avait fait de la question, une préoccupation personnelle.

Alors que les témoignages aussi élogieux les uns que les autres fusaient de toutes parts lors du colloque sur la réunification du cinquantenaire à Buea le 17 février 2014, vint le tour du vétéran Mola Njoh Litumbe, 87 ans. L’homme, avant d’entamer sa plaidoirie, averti le public que ce qu’il avait à dire était trop important pour être résumé en cinq minutes, temps accordé à chaque intervenant.

Dans un long pamphlet, Mola Njoh Litumbe va rappeler au public que la réunification était loin d’être achevée et que la question anglophone est d’autant plus urgente à résoudre et cette réunification devait être l’occasion de le faire. «Nous sommes comme un couple qui fait du vivons-ensemble, sans être légalement mariés», a expliqué le vieil homme, sous les applaudissements d’un public admiratif, bravant avec une certaine véhémence les rappels à l’ordre du Premier ministre, chef du gouvernement, Philémon Yang qui présidait la cérémonie.

Est-ce le signe de ce que la question anglophone est toujours d’actualité?

Certainement. Ils sont toujours nombreux en effet, à s’indigner encore de la façon avec laquelle s’est déroulée la conférence de Foumban, fondation de l’officialisation de la réunification des deux Cameroun. En tout cas, Philémon Yang, comme pour étouffer toute ambition sécessionniste, a indiqué au sujet de la Southern National Council Cameroon (Sncc)- groupe sécessionniste qui revendique ses propres lois et son gouvernement que «c’est une association qui a dit beaucoup de choses, y compris l’histoire de la sécession du Cameroun. Nous leur conseillons de devenir un parti politique et de s’exprimer valablement. Et nous leur disons déjà d’écarter l’idée de la sécession. Car, nous sommes là pour construire le pays».

Avant d’ajouter que l’unité nationale est un processus dans lequel le Cameroun s’est engagé depuis un demi-siècle. Ce discours se range bien dans la logique de celle initiée au départ par les penseurs de la réunification, dont l’ancien Président Ahmadou Ahidjo, qui avait fait du projet, une préoccupation personnelle.

«Le Président Ahidjo devait faire alliance, très souvent d’ailleurs contre nature, avec des entrepreneurs politiques locaux. En bonne place figuraient les représentants du Southern Cameroons, dont la naïveté qu’ils ont affichée pendant cette période cruciale incline à conclure à un troc dolosif de l’identité anglophone. Prenant la situation à son avantage, le Président Ahidjo, dans une optique mi-managériale, mi-politique, a politisé et juridicisé l’identité anglophone», explique Louis-Marie Nkoum-Me-Ntseny, chercheur, dans un article intitulé «Dynamique de positionnement anglophone et libéralisation politique au Cameroun, de l’identité et l’identification».

REALPOLITIK

Le Président Ahidjo avait en effet dû faire appel à un véritable sens de realpolitik pour assurer la réunification. Le 17 juillet 1961, à l’ouverture de la conférence de Foumban, le Président Ahidjo expliqua aux panélistes «qu’il ne considérait que les propositions présentées sous la forme de modifications à la Constitution de 1960 de la République du Cameroun». Le ton était donné, et le bouchon bientôt tiré.

Conséquence, quelques jours plus tard, le 20 juillet, le Premier ministre John Ngu Foncha affirmait: «Depuis trois jours, nous avons étudié la position que votre Excellence nous a présentée. Nous y avons découvert plusieurs points d’entente et quelques points sur lesquels l’unanimité ne s’est pas faite entre nos deux délégations. Je veux assurer son Excellence que les suggestions que nous avons faites lors de ces discussions ne sont pas parfaites, nous espérons néanmoins que ces suggestions seront étudiées et acceptées par votre Excellence et votre délégation. Les recommandations que nous avons formulées proviennent du sentiment de fraternité envers la République du Cameroun». Ahidjo avait réussi son coup. Celui d’avoir Foncha de son côté au moment où les autres Endeley et Cie menaçaient de soulever des milliers d’hommes contre le projet.

«Les discussions qui se tinrent à l’Assemblée constituante de Foumban relèvent à la fois la très grande différence de vues entre les dirigeants des deux territoires et toute la force centripète exercée par le groupe de M. Ahidjo grâce à l’utilisation de sa tactique. Mais elle révéla également que les pressions centrifuges exercées par la négation du Sud-Cameroun n’étaient pas nulles», explique le chercheur Jacques Benjamin, dans sa publication «Les Camerounais Occidentaux. La minorité dans un Etat bicommunautaire».

En août 1961, quelques semaines après la conférence de Foumban, il déclarait à l’Assemblée nationale qu’il ne saurait (…) être question de laisser chaque région géographique, chaque groupe ethnique, agir à sa guise. Les deux Etats dirigés par leur parlement et leur gouvernement continueront à gérer leurs affaires internes.., dans la mesure où l’exercice de cette prérogative ne risque pas de porter atteinte à l’ensemble de la vie nationale». la suite ne sera qu’une question de formalité. La réunification, grâce à la perspicacité d’Ahidjo aura finalement lieu un mois plus tard.

Ahmadou Ahidjo voyait alors l’homogénéité de deux entités désormais unies dans la diversité. Aussi disait-il, «si les Etats conservent des compétences presque suffisamment larges pour leur permettre de répondre à leurs particularités propres, … la liste des matières fédérales, longue et précise, marque notre volonté de tendre autant que faire se peut vers une homogénéité réelle de notre vie publique».

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