Réflexions préliminaires sur la crise du Covid-19 au Cameroun

Réflexions préliminaires sur la crise du COVID-19 au Cameroun par Alain Mekelu Mvondo – Directeur General à la #CNPS

Il est des circonstances ou des événements qui, par leur gravité ou leur soudaineté, les deux parfois d’ailleurs, ont le don de révéler les hommes, dans leur caractère et leur nature, d’éprouver les systèmes d’organisation, dans leur consistance et leur capacité d’adaptation, et même de découvrir les peuples, dans leur rapport à la culture et les représentations qu’ils portent sur les autres. L’histoire en retient généralement quelques (rares) héros, des personnages (nombreux) moins flatteurs, des systèmes solides, agiles, friables, fébriles, des peuples ancrés dans leur fonds culturel ou carrément extravertis. C’est dire que dans ces circonstances-là, l’homme, dans son être profond, s’expose dans sa totalité (son état de nature ?) et est indissociable de son environnement, proche ou lointain.
La crise du Covid-19 fait indubitablement partie de ces événements-là, elle qui s’est brutalement et tragiquement imposée aux peuples et aux Etats du monde entier. Certes, il serait présomptueux et peut-être précipité d’en tirer déjà tous les enseignements, d’autant que la crise bat tout son plein, avec les drames, désespoirs et misères qu’elle charrie, sous nos yeux ébahis et notre impuissance, symbolisée par les règles du confinement et de la distanciation physique.
Il n’en demeure pas moins que l’examen attentif des actions, réactions et comportements des parties prenantes, officiels, société civile, médias, individus, hommes d’églises, intellectuels, etc. suscite d’ores et déjà des observations qui mériteraient, de notre modeste point de vue, qu’on s’y attarde quelque peu, pour les soumettre à la conscience collective.
En caricaturant à peine, on observe : d’une part, une classe populaire qui déambule douloureusement entre insouciance, doute et peur, et qui s’interroge presque machinalement sur son sort prochain ; elle reste très exposée aux « informations de source sûre » distillées à longueur de journée sur le Covid- 19, et se jette sans limite sur toute recette de la pharmacopée
du terroir, à laquelle on prête volontiers des vertus de paravent et de guérison miracle ; d’autre part, une classe aisée et instruite, qui semble s’abreuver plus que jamais à l’information médiatique mainstream des chaînes étrangères, y puisant et partageant en temps réel la substance des nouvelles « connaissances » ainsi acquises au pied levé.
Au sein de ces deux grandes classes sociales, l’on remarque les réactions des corps sociaux intermédiaires revendiqués et assumés que sont, pour ne retenir que les plus en vue, l’élite intellectuelle (personnes d’un niveau d’instruction élevé) et le monde religieux (clergés et fidèles). Ils affichent en effet des postures dignes d’intérêt et fort révélatrices de l’état moral de la société.
Il ne sera nullement question ici, ce n’en est d’ailleurs pas le lieu, d’une remise en cause d’un quelconque statut ou du bien fondé d’une organisation, mais de la simple analyse des attitudes individuelles observées, fussent-elles critiquables ou méritoires.
Les deux problématiques généralement évoquées sont : – la cause ou les origines de la pandémie ; – les modes et moyens de lutte contre la pandémie.
En général, l’élite intellectuelle, dans une nation, a le rôle majeur et irremplaçable d’éclairer les décideurs et les populations, du haut de son magistère et fort de sa science, sur les phénomènes sociaux ou naturels, anciens ou nouveaux, leurs origines, nature, manifestations, conséquences, les voies et moyens de les pérenniser, lorsqu’ils sont favorables, ou de les éradiquer, lorsque le sort est contraire.
Aussi, à chaque survenance d’un événement socialement significatif, les politiques et le peuple se retournent d’abord vers ceux-ci (les « sachants »), en vue de recueillir leurs avis compétents et, le cas échéant, engager une action ou adopter une attitude appropriée et raisonnée, en toute connaissance de cause. Dans le cas du Covid-19 qui sévit en ce moment, l’élite la plus concernée semble déjà s’être prononcée et avoir donné son opinion sur la question, principalement par voie médiatique, le débat étant public.
Il apparaît pourtant que, à quelques exceptions près, l’on n’en retienne globalement, jusque-là en tout cas, que l’étrange similitude des analyses et préconisations avec celles venues de
certains pays et leurs experts, comme dans un exercice de pure rhétorique savante ou de mimétisme spéculatif ; alors même que les pays, experts et autres scientifiques qui les inspirent tant rencontrent eux-mêmes les pires difficultés à expliquer et faire face à la pandémie, si l’on en juge par le décompte macabre qui accompagne quotidiennement la communication dans ces pays ainsi que l’intensité des débats y relatifs. Ce faisant, ladite élite ne fait même plus attention aux inhérentes contradictions et autres revirements chaque fois qu’il survient un changement doctrinal chez ceux-là, à la faveur de leur expérience accumulée de la pandémie. Ceci ne laisse pas de dérouter davantage nos décideurs à l’affût et nos braves populations encore plus lassées.
Il n’est qu’à voir ou entendre le nombre impressionnant de ceux-là qui écument les plateaux de télévision et radios, délivrant avec le même aplomb une chose un jour et son contraire le lendemain, sinon au cours de la même intervention ; sans doute au gré des choses vues et entendues sur les chaînes étrangères ou les vidéos postées sur les réseaux sociaux, y compris par le premier venu, auquel on accorde curieusement un brevet d’authenticité et de vérité.
Certains de ces érudits, lorsqu’il leur advient de donner des statistiques sur la pandémie, n’hésitent pas à indiquer des chiffres en tous points identiques à ceux évoqués dans certains pays européens, comme s’il s’agissait d’une norme mondiale établie ; alors même qu’un simple calcul arithmétique sur les chiffres jusque-là communiqués au Cameroun (ainsi d’ailleurs que dans plusieurs autres pays d’Afrique et d’Asie) montre qu’ils sont nettement différents ; d’autant plus que tous les pays n’ont pas la même pyramide des âges, ni le même profil de comorbidité ou immunitaire de la population, toutes choses qui déterminent pourtant le niveau de létalité de la pandémie dans un pays.
Selon la sensibilité scientifique, les croyances religieuses ou les convictions géopolitiques, le Covid-19 est diversement qualifié.
Les scientifiques nous apprennent que le Covid-19 est un coronavirus d’origine animale (pangolin ou chauve-souris) transmis à l’homme. Pour les géopolitiques, il est sans conteste issu de manipulations biotechnologiques dans les laboratoires de puissances étrangères en course pour l’hégémonie planétaire. Pour les mystiques (religieux et ésotériques) enfin, il s’agit indiscutablement de la sanction de
Dieu pour punir les hommes, coupables de péchés mortels (bien que lesdits péchés ne soient pas clairement identifiés), ou alors, pour les plus radicaux d’entre eux, ni plus ni moins que le prologue aux temps apocalyptiques bibliques, « les temps des signes de la fin », « une orchestration satanique par le canal des antéchrists logés dans des milieux ésotériques… », non sans conclure d’ailleurs qu’« un vrai chrétien n’en meurt pas »…
Naturellement, les solutions proposées sont à la mesure du diagnostic posé.
Pour les tenants de la thèse géopolitique, il y a lieu de dénoncer vivement les cyniques commanditaires et dangereux docteurs Folamour ainsi pris les doigts dans le pot de confiture. Dans la foulée, il faudrait exiger, par voie diplomatique et pétitionnaire, l’arrêt immédiat desdites manipulations, dans la mesure où la génocidaire aventure serait éventée. A défaut, il faudrait considérer que l’humanité serait rentrée dans une nouvelle « guerre mondiale », dans laquelle l’Afrique serait la grande perdante et la victime désignée.
Ce grand raout (sans jeu de mots) géopolitique, qui défierait la morale la plus élémentaire, appellerait à une réaction panafricaniste et endogène, en vue de préserver les générations futures d’un sort que l’Afrique avait déjà connu dans le passé, à savoir l’esclavage, le pillage de ses ressources et l’aliénation culturelle. On pourrait interminablement débattre de cette thèse, tant dans son fondement factuel – qu’il resterait probablement à étayer davantage – que les chances de réussite de sa solution, ne fût-ce qu’en l’état actuel des rapports de force et du niveau d’exacerbation des frictions internationales.
Il convient toutefois de noter que si cette solution, en l’état, ne semble d’aucun recours pour arrêter la course folle de la pandémie, ses promoteurs ne font pas moins valoir qu’elle garde tout son intérêt « pour l’avenir du continent ». On ne saurait d’autant moins s’en détourner que, ces derniers jours, s’exhalent des remugles d’idées d’une Afrique-dépotoir, champ d’expérimentation pour deux sous d’activités de chercheurs peu scrupuleux entichés de cobayes faciles.
A cet égard, si la thèse conspirationniste est probablement à relativiser, on ne pourrait passer par pertes et profits la tentation par certains à la récupération de la pandémie pour des visées géostratégiques. C’est ainsi qu’on a pu prendre
connaissance d’un curieux papier publié (fuité) récemment, par lequel une officine étrangère donnait pour certaine la survenance de grands débordements insurrectionnels (la fameuse théorie du chaos) et la chute des pouvoirs politiques en place en Afrique (francophone), à l’exception de trois pays qui leurs sont très proches pour des raisons bien comprises.
Cette situation, selon leurs sombres prédictions, résulterait de la non-maîtrise de la pandémie par les pouvoirs en place, avec la cohorte de morts anticipée et l’émotion populaire qui s’ensuivrait. Dans le même élan, ce cabinet indique la nécessité pour eux (qui sont-ils ?!) de « trouver de nouveaux interlocuteurs », en dessinant le profil des personnages appelés à exercer bientôt le nouveau pouvoir, à savoir des hommes d’église, des artistes (comprenez des chanteurs) et quelques activistes de la société civile ; pas moins… On peut s’interroger sur cet intérêt profond pour nos pays, au moment même où les pays d’origine de ces rédacteurs embarbouzés exposent à la face du monde une gestion de la pandémie qui ne serait, aux dires de la grande majorité de leurs propres analystes et des observateurs neutres, ni à leur avantage, ni un exemple de stratégie d’endiguement, et encore moins un modèle d’unité nationale.
Mais à y regarder de près, l’on note une étrange cohérence avec la grande mansuétude accordée à certains Africains de ces extractions adoubées qui, ces dernières années, agitent avec morgue nos pays (en vain certes) et mettent systématiquement à l’index nos gouvernants et les institutions nationales, même au prix de contrevérités manifestes et abjectes. L’explication de la bienveillante compréhension de ces hagiographes et adeptes d’un manipulateur bien connu se trouverait-elle dans la volonté de mettre la main sur les destinées de nos pays, avec la complicité félonne de gloutons compatriotes, manipulés et avides de reconnaissance extérieure, en lieu et place d’un mandat électif du peuple ? Comme par hasard en effet, ce sont les mêmes personnes qui, ces derniers mois, sont régulièrement des invités attitrés d’émissions à succès des radios internationales orientées vers l’Afrique, comme pour leur construire une légitimité introuvable. On découvre même que la première expérimentation pratique semble porter sur le Cameroun, à travers un « dispositif » qualifié par ces marionnettistes en goguette de « gigantesque organisation populaire », et qu’assume avec fierté un « sachant » en rupture de ban, connu pour son appétit financier insatiable et sa mendicité illimitée
du pouvoir… Sauf que l’histoire ne dit pas si les pays d’où sont élaborées ces théories guignolesques ont jamais été dirigés, en tout cas dans les temps modernes, par des funambules, artistes ou autres hommes d’église, « le parti de l’étranger »…
Il est tout aussi intéressant d’observer que les mêmes prédictions, à quelques mots près, sont avec récurrence faites à l’endroit d’une puissance asiatique, dont la gestion de la crise du Covid-19 et la maîtrise organisationnelle et technologique auraient pourtant pu, toutes choses étant égales par ailleurs, séduire l’observateur le plus critique. Encore que c’est vers cet Etat que tous les pays dits développés se retournent aujourd’hui pour demander une aide médicale et matérielle (masques, respirateurs, médicaments…), quitte à s’affronter même physiquement sur les tarmacs des aéroports, le plus persuasif remportant ou confisquant les cargaisons, sans plus d’égards pour les principes longtemps sérinés de solidarité et de valeurs partagées…
Peut-être le Covid-19 permet-il ainsi de dévoiler des basculements géopolitiques en cours, avec d’éventuelles évolutions dans les rapports de puissance, tout au moins pour constater que le centre du monde et certaines vérités peuvent se trouver ailleurs.
Quant aux mystiques, de toutes les religions, croyants de bonne foi, authentiques moralistes ou simples spéculateurs et autres opportunistes de spiritualité, qui se recrutent du reste dans toutes les strates sociales, la solution est inévitablement – et uniquement – dans l’expiation des péchés et la prière assidue et ponctuelle, de préférence sous sa propre bannière ou coupole. Cette prière devrait invariablement monter, selon les religions et diverses obédiences ésotériques ou non, à Dieu Tout-Puissant et son Sauveur de Fils, à Allah miséricordieux et son Prophète incarné, à Bouddha, au Grand Horloger bâtisseur, etc.
Cette solution serait donc supérieure voire exclusive des vains efforts d’une science vaniteuse, telles les mesures préventives d’hygiène et de distanciation physique, ou thérapeutiques comme les traitements administrés aux malades. Elle serait d’ailleurs nécessaire pour sauver l’humanité menacée d’extinction par cette pandémie « unique et ravageuse ». On a remarqué des groupes religieux, de divers ordres, qui ne se sont pas privés, en niant l’évidence scientifique, d’organiser des rassemblements de fidèles malgré les interdictions gouvernementales, lesquels ont malheureusement parfois conduit à la contamination de
nombreuses personnes parmi elles, dont certaines à ce jour sont hélas décédées. Mais pour les tenants de cette thèse, cela est dans l’ordre des choses, car seuls les vrais repentis et véritables croyants seront sauvés de la bourrasque planétaire en cours, l’Ange de la mort accomplissant sans état d’âme son office divin…
Au soutien de leurs allégations, certains de ces intrépides soldats autoproclamés de Dieu arguent que, lors d’épidémies comparables (bien que, selon eux, de moindre importance) survenues notamment en Europe, ce sont les intenses et inlassables prières de quelques évêques et chanoines engagés qui y auraient mis un terme – même si l’histoire révèle d’autres vérités sur ces honnêtes personnages ; d’où la prolifération actuelle d’effigies de certains de ces sanctifiés miraculeux sur la Toile. Ainsi, pour renforcer la prière, les processions religieuses à travers les quartiers et rues des villes sont convoquées, à l’exemple d’un Monseigneur De Besunce affrontant bible au clair la peste marseillaise de 1348.
A ce propos, il est rapporté, sous toutes réserves, la mésaventure qu’aurait vécu un homme d’église bien connu dans une ville régionale ; ce dernier, dans son ardeur d’exorciste, et tenant à achever son œuvre rédemptrice alors que la nuit était déjà tombée, aurait sombré dans un vieux puits mal couvert et mal éclairé, n’eût été la prompte intervention d’un infidèle curieux qui, s’étant rapproché pour mieux dévisager les personnages cheminant bruyamment dans sa ruelle mal famée, avait eu le geste naturellement fraternel de saisir fermement sa soutane à son extrémité inférieure ; c’est dire à quel risque terrestre le saint homme s’était imprudemment exposé en cherchant à sauver par sa foi ses pécheurs invétérés de congénères, il était en effet allé si haut vers les cieux qu’il en avait oublié les petits dangers d’ici-bas.
Des mésaventures du même type pourraient advenir aux adeptes des obédiences ésotériques, dont un grand nombre est convaincu de leur toute puissance, au point de prétendre se confondre à Dieu. CQFD…
Des fidèles, certainement plus malins mais fermement persuadés que l’écoute de Dieu est proportionnelle à l’intensité des décibels et à la convergence des psalmodies, se donnent des rendez-vous ponctuels sur les réseaux sociaux afin de s’y livrer corps et âme à ce salvateur exercice déclamatoire. Il n’est jusqu’aux adeptes de pénitences (douloureuses) qui redoublent d’ardeurs aux manifestations de
soumission, à l’image des flagellants moyenâgeux, convaincus de la parfaite efficacité de la barrière divine ainsi érigée contre la pandémie. En tous les cas, le sort de l’homme étant en jeu, Dieu reconnaîtra les siens… Au demeurant, certaines ouailles guéries du Covid-19, après un traitement conforme au protocole officiel, en viennent même déjà à proclamer que leur guérison ne serait due qu’au Sauveur qui a ainsi vaincu le diable instillé en eux par des jaloux invétérés…
Certes, quelques impénitents objecteurs constatent que les lieux de messes, cultes, prières ou méditations sont (intelligemment) désertés par ceux-là mêmes qui, il y a peu, proclamaient à sons de trompe leur pouvoir d’opérer des miracles de guérison « par le seul nom de Jésus », et que par ailleurs, dans certains pays, on dénombre déjà un grand nombre de membres du clergé ayant payé un lourd tribut à la pandémie. On pourrait légitimement les considérer comme des martyrs, mais relever aussitôt que la maladie n’épargne personne, que l’on s’adonne ou non à la prière.
De même, les guérisons, qui sont le cas de la très grande majorité des personnes atteintes (plus de 98%), résultent manifestement, soit de l’immunité acquise (malades asymptomatiques), soit des thérapies administrées. A moins de considérer que ces personnes guéries sont toutes de fidèles chrétiens respectueux des Commandements ou des prescriptions des ordres ésotériques ; ou alors, plus prosaïquement, que Dieu n’avait donc aucun intérêt à faire subir à l’humanité une maladie dont le plus grand nombre réchapperait, et qui est davantage fatale aux personnes très âgées, immunitairement déficitaires ou portant plusieurs autres maladies chroniques (diabète, hypertension, obésité, asthme grave, tabagisme, cancers…). Pas plus qu’il n’est démontré que seuls les chrétiens guérissent…
Faut-il relever que le Covid-19 n’est ni la première pandémie ni, et de très loin, la plus meurtrière que l’humanité ait connue. Son retentissement planétaire est surtout d’ordre médiatique et émotionnel, à travers le macabre décompte fait quotidiennement par les chaînes de télévision ainsi que le confinement généralisé adopté par certains pays, plus par l’incertitude autour de cette maladie que par sa létalité en définitive. Il est établi en effet que plus l’on vit dans l’aisance, plus on craint la maladie et de surcroît la mort, dans la mesure où elle nous empêche de jouir pleinement des (belles) choses à portée. Pour référence : la peste de Justinien en 541 (commencée en Egypte) a tué plus de 50 millions de
personnes ; la peste bubonique ou peste noire, entre 1347 et 1353, puis au 19e siècle, a emporté au total plus de 150 millions de personnes ; le choléra, entre 1826 et 1832, a fait plus d’un million de victimes en Europe ; la grippe espagnole de 1918-19 a causé plus de 50 millions de morts ; la grippe asiatique H2N2 en 1956 a tué près de 4 millions de personnes ; la grippe saisonnière en Europe tue plus de 2 millions de personnes chaque année. Sans évoquer les ravages permanents du paludisme (30 millions de morts par an), des infections respiratoires aiguës (2,6 millions de morts par an), des cancers (9 millions de morts par an). Pour ne pas évoquer la famine…
A ce jour, le Covid-19 a fait environ 160 000 morts dans le monde entier (quelques dizaines au Cameroun), et des savants avisés estiment qu’il a amorcé sa courbe descendante, même si de nombreux morts seront malheureusement encore enregistrés pendant quelques mois, ici et ailleurs.
Notre faiblesse culturelle ou une instruction artificielle et mono-orientée ne devrait pas nous engager dans des qualifications rocambolesques de choses qui, certes constituent des tragédies humaines, mais qui restent en réalité très modestes par rapport aux malheurs que confronte régulièrement l’humanité depuis des millénaires.
D’aucuns en tirent la pensée selon laquelle la spiritualité ou la croyance en Dieu ne saurait être antinomique de la raison, et qu’elle relève davantage de la conscience personnelle que des bruyantes (et lucratives) effusions publiques. Il est fort dommageable que l’ignorance profite du malheur pour livrer les populations à l’obscurantisme et conforter des gourous en mal d’allégeances et/ou de finances trébuchantes et sonnantes. Au prix de la santé et de la vie des naïfs.
De nombreux intellectuels et autres académiciens, pour leur part, abonnés compulsifs des chaînes de télévisions étrangères, réclament à cor et à cri la proclamation du confinement total des populations, en le présentant comme le seul moyen de freiner puis arrêter la pandémie au Cameroun, à l’instar de quelques autres pays. Pour faire bonne mesure, ils adjurent le gouvernement d’annoncer toutes affaires cessantes un mirobolant budget spécial, de plusieurs centaines de milliards de francs, dans l’attente non dissimulée que ledit budget tutoie ou excède, pourquoi pas, le millier de milliards, histoire de soutenir la comparaison avec certains autres pays, selon
l’expression consacrée, « de niveau de développement comparable ». Ils ne renoncent d’ailleurs pas, dans un sursaut de fierté nationale, à réclamer ultérieurement, après inventaire exhaustif, à réévaluer ces chiffres somme toute préliminaires, afin que les définitifs permettant de sauver l’économie nationale rudoient résolument, proportionnellement tout au moins, ceux annoncés dans certains pays développés, soit à un rapport significatif au PIB.
Les abondantes sommes ainsi entassées (en s’abstenant de dire comment les encaisser), et dont il faudrait au demeurant, selon eux, confier la gestion à la société civile, seraient dépensées, outre la compensation de toutes les pertes d’exploitation des entreprises, formelles ou informelles, à la prise en charge totale des besoins des populations confinées : alimentation, eau courante, savon, etc. En même temps, l’Etat devrait exonérer toutes les entreprises du paiement des impôts et taxes, réduire le prix du carburant, suspendre le paiement des loyers…, non sans procéder au test systématique de tous les habitants et, naturellement, pourvoir gratuitement aux soins et charges connexes (ce qu’il fait déjà).
Force est de constater que les demandes ne sont pas souvent assorties de chiffres probants, dont certains existent pourtant, quelques secteurs étant véritablement touchés voire menacés d’effondrement. Ces experts financiers et économistes se gardent bien d’indiquer, ni les sommes nécessaires, ni l’optimum de répartition, et surtout pas comment et où l’Etat trouverait ces moyens colossaux. C’est pourtant là la seule légitimité de l’expert… Le gouvernement peut-il tout faire, de surcroît au moment où il va connaître une baisse drastique de ses ressources, du fait justement de la crise ?
Réclamer un collectif budgétaire ne saurait constituer une solution, il ne crée pas d’argent ; il ne servirait, dans un but de transparence financière, qu’à constater la nouvelle situation économique et financière du pays, ainsi qu’à prendre acte des baisses significatives de ressources de l’Etat et l’impossibilité de dépenser tel qu’initialement prévu lors de l’adoption du budget de l’année. On peut aussi s’interroger sur l’efficacité (si tant est que c’est elle qui est recherchée) de mesures spectaculaires comme les prélèvements dans les salaires des agents publics à reverser dans le Fonds de Solidarité, comme s’ils devaient être les seuls Camerounais à « payer » (quelle faute ?) ; et en tout état de cause, combien d’agents publics peuvent supporter des prélèvements dans leurs salaires sans verser dans la précarité ? Que rapporterait une telle action, dont on a pu mesurer les conséquences dans le passé ? Ne gagnerait-on pas plus, dans la construction de la nation, à
exalter plutôt le caractère volontaire de la solidarité, et préserver ainsi la noblesse de donner pour sauver des vies ?
Il est même surprenant que certains chercheurs soient séduits par l’idée de « l’hélicoptère monétaire », qui est une distribution gratuite d’une somme d’argent à tous les foyers ou individus, pour relancer la consommation, avec une production ou offre nationale qui l’absorberait automatiquement. On leur rétorquerait volontiers que, non seulement il ne s’agit en Occident que d’une idée, jamais expérimentée, pour les risques d’hyperinflation qu’elle comporte, mais aussi, le cas échéant, elle ne peut l’être que si l’Etat est maître de sa monnaie et recourt donc à la planche à billets, ou s’il s’endette à des sommes gigantesques, sachant que l’endettement d’aujourd’hui c’est les impôts de demain…
En définitive, on peut se demander si nous sommes réduits à répéter les « solutions » émises ou adoptées par d’autres, avec leur environnement et leurs moyens, sans évaluer la capacité de l’Etat à y donner satisfaction ? Devons-nous nous priver d’une réflexion autonome et innovante, qui tienne compte de l’ensemble de nos paramètres de divers ordres ?
Les situations brièvement décrites ci-haut semblent révéler deux principales caractéristiques de l’élite camerounaise aujourd’hui : – une apparente attirance intellectuelle et morale vers l’extérieur ; – une évidente sur-responsabilisation de l’Etat à l’intérieur.
S’il est constant que la science dans sa globalité est universelle et que les mêmes principes s’appliquent, mutatis mutandis, à tous les sujets de recherche fondamentale ou appliquée, il serait légitime et justifiable de s’en inspirer, lorsque cela est nécessaire, et utiliser les résultats des recherches faites ailleurs ; on ne réinvente pas la roue. Mais, pour autant, cela exonère-t-il les chercheurs du cru d’ouvrir des sujets sur diverses autres hypothèses propres à notre environnement et nos moyens financiers et matériels ? Pour le cas du Covid-19, plusieurs protocoles ou molécules sont susceptibles de neutraliser ce virus.
La pyramide des âges des habitants et la situation sanitaire de notre pays n’offrent-elles pas matière à une recherche autonome pouvant servir aux politiques pour une prise de décision appropriée, notamment quant à l’efficacité ou non d’un protocole de soins, ou alors la pertinence ou non d’un confinement général ? En effet, dès lors qu’il apparaît que le Covid-19 ne s’attaque ou n’est principalement fatal qu’aux personnes âgées de plus de 60 ans et portant majoritairement des comorbidités (plus de 98% des morts), la solution souhaitable pourrait-elle encore être, comme dans les pays développés et d’âge moyen élevé, de confiner toute la population, au risque d’un appauvrissement général des personnes et de l’Etat ?
L’on note à cet égard que : la population âgée de plus de 60 ans en France et au Royaume Uni est respectivement de 27% et 24%, alors qu’elle n’est que de 4% au Cameroun ; la moyenne d’âge dans ces deux pays est d’environ 42 ans, contre 23 ans au Cameroun ; la population frappée d’obésité dans ces pays est de 24% (près de 50% aux Etats-Unis), contre 11% au Cameroun ; le tabagisme frappe près de 60% de la population, contre 18% au Cameroun. Il est clair que la propagation symptomatique et surtout la létalité du Covid-19 sont largement corrélées à l’âge et aux facteurs de comorbidité des populations. De même, les enjeux politiques et démocratiques induits par une population tirant majoritairement vers le troisième âge ne peuvent qu’être propres aux pays concernés.
Dès lors, est-il pertinent d’analyser cette pandémie avec les mêmes yeux qu’en Europe et, donc, d’adopter exactement les mêmes mesures de lutte ? Qui plus est, des mesures qui pourraient totalement anéantir nos économies déjà fortement secouées par la crise, et hypothéquer l’avenir des jeunes, qui sont pourtant moins menacés ? La question est d’autant plus évidente que les élites camerounaises sont réputées pour figurer parmi les plus talentueuses. Il pourrait donc s’agir d’un problème de contexte ou de mentalité.
Est-il souhaitable de s’inspirer essentiellement d’une source médiatique extérieure pour connaître une pathologie et les moyens de la combattre ? Il serait peut-être temps de développer une capacité d’investigation autonome, en relation permanente et ouverte avec les équipes dédiées de l’extérieur, dont certains ont acquis une expérience solide en la matière (Chine, IHU Marseille, Sénégal, etc.).
Les hypothèses de protocoles thérapeutiques et les modalités les plus appropriées de lutte contre la pandémie (confinement général ou partiel, systématisation ou non des tests, etc.), devraient donc se fonder sur des éléments rationnels et scientifiques, dont on serait convaincu soi-même, par le résultat de sa propre investigation. Ceci devrait permettre, d’une part, aux décideurs politiques de prendre leurs responsabilités en toute connaissance de cause, et, d’autre
part, aux populations de prendre la véritable mesure du danger et des risques encourus.
Il pourrait même s’avérer que l’usage de diverses recettes à base de plantes médicinales du terroir soit d’un utile secours (ou le contraire) ; l’engouement quasi plébiscitaire que lesdites recettes suscitent témoignent à la fois de l’incertitude qui règne au sein des populations que, par conséquent, de la nécessité des éclairages scientifiques y relatifs.
Il convient d’en conclure la pressante nécessité pour les africains en général de se réapproprier la maîtrise de leur histoire, leur développement, leurs traditions millénaires, et d’entretenir la mémoire de nos ancêtres, aïeux, grands-parents et parents…, pas seulement pour les honorer de nous avoir donné la vie, parfois au prix de la leur et en sacrifiant certainement à leur bonheur, mais aussi pour leurs investigations dans la nature afin d’en tirer les solutions à toutes sortes de problèmes rencontrés, entre autres de santé, et assurer la perpétuation de l’espèce humaine.
C’est la voie à suivre et amplifier. Il existe une abondante documentation écrite et des traditions relatant toutes les inventions scientifiques des africains depuis les temps anciens jusqu’à la modernité ; elles montrent la véritable place de l’Afrique dans l’histoire de l’humanité, malheureusement usurpée par ceux vers qui nous nous retournons aujourd’hui comme la référence à tout.
C’est effet en Afrique que nos ancêtres, Africains de teint et de génie, ont inventé et développé, à plusieurs millénaires de l’ère chrétienne, avant d’en être spoliés par les envahisseurs grecs et romains, les sciences et quasiment tous les domaines de la civilisation moderne, à savoir, à titre d’illustration : – la médecine moderne (la description et la dénomination de toutes les parties et tous les organes, muscles, os du corps humain ; le bistouri ; le stéthoscope à deux branches ; la chirurgie oculaire, cardiaque, cérébrale ; les prothèses de la jambe, du pied et de la main ; l’éthique médicale …) ; – le calendrier de 365 jours, soit 12 mois de 30 jours et 5 jours épagomènes (regroupés en trois saisons de quatre mois, à savoir « les inondations » ; « les semences » ; « les récoltes ») ; – l’architecture monumentale avec les pyramides et les grands
temples du Soudan et d’Egypte ; – les mathématiques, la géométrie, y compris les nombres complexes, les équations à plusieurs inconnues, le nombre
pi (3,14) et le nombre phi ou nombre d’or (1,6) ayant prévalu dans la construction des milliers de pyramides et des tombes des pharaons, et toujours incontournables en mathématiques (Thalès et Pythagore ont étudié des décennies en Egypte, les principes et théorèmes qui leur sont attribués à tort sont des inventions égyptiennes) ; – la momification des corps, pour qu’ils demeurent intacts pendant des millénaires ; – la philosophie rationaliste (Platon, Thales, Aristote ont étudié des décennies en Egypte); – la peinture et toute la variété des couleurs ;
– l’écriture (hiéroglyphes, démotique, hiératique, qui ont donné successivement lieu aux écritures proto-sinaïque, cunéiforme, grecque, puis latine que nous utilisons aujourd’hui) ; – la musique avec le solfège des sept notes de base, les symphonies…
– l’astronomie (les constellations et leurs dénominations) ;
– les points cardinaux ; – la navigation ;
– l’urbanisme avec la construction de villes organisées selon les fonctions sociales et économiques (Karnak, Louxor, Memphis, Thèbes, Alexandrie…) ;
– les bibliothèques ;
– la balance à deux poids ; – etc.
Fort de ce passé riche, prestigieux et à jamais inégalable, attesté aujourd’hui par toute l’érudition scientifique, de l’archéologie préhistorique à la génétique des populations et l’anthropologie humaine, l’élite africaine gagnerait, dans une conscience historique assumée, à se réapproprier fièrement et résolument le fonds culturel, intellectuel et scientifique qui a permis à nos ancêtres d’exceller dans des temps où l’hostilité de la nature était à des niveaux inimaginables. Cela est d’autant plus possible qu’elle ne manque ni de matières ni de ressources humaines qualifiées ; les données disponibles montrent que la recherche scientifique de pointe dans les pays développés est largement animée par des chercheurs et étudiants africains.
En ce qui concerne la spiritualité, on peut penser que Dieu a vraisemblablement donné à l’homme, seul être vivant jouissant de ce privilège, la raison et l’intelligence nécessaires pour découvrir lui-même ce qui lui permettrait de survivre et de perpétuer la création divine. Dieu ne s’attend certainement pas à voir l’homme revenir pleurnicher tous les jours auprès de lui à la moindre difficulté rencontrée. Les louanges éternelles que nous lui devons, véritablement avec assaut de tambours et trompettes, c’est surtout l’hommage de nous avoir donné la vie et la raison ; peut-être nous jugera-t-il à l’usage que nous en aurons fait au profit de nos semblables et nos nations…
Dans notre rapport à l’Etat, la pandémie du Covid-19 est une autre occasion de se rendre compte combien certains, notamment l’élite, semblent reposer des espoirs démesurés sur l’Etat. Certes, celui-ci a le rôle régalien d’assurer la protection et le meilleur encadrement possible des citoyens, de leur garantir la sécurité, la sûreté et le bien-être, pour autant que ses moyens le lui permettent. Force est cependant de constater que, en contraste manifeste avec les populations travailleuses, majoritairement réputées pour leur dynamisme et leur ardeur à l’œuvre, jusqu’à la « débrouillardise », et qui se battent durement au jour le jour pour gagner les moyens de leur survie, l’élite semble distiller à qui mieux-mieux le message d’un Etat de qui on attend jusqu’au minimum vital. Est-ce la traduction de la réalité vécue, même s’il faut admettre qu’elle est dure en ce moment, ou s’agit-il là encore d’un mimétisme de choses faites « ailleurs » ?
Il peut être difficilement compréhensible que le même peuple acharné au travail et à la conquête de son bien-être, parfois même en violation notoire des règles admises, produise, à l’apogée de la réussite, des personnages subitement transformés en spectateurs impuissants, dans l’attente d’une assistance étatique ? D’évidence, cette assistance est en cours, puisque les hautes autorités se sont prononcées favorablement sur le principe ; mais sera-ce dans les proportions escomptées ?
Nonobstant la conviction que la nature d’un peuple ne change pas, les opportunités peuvent induire des comportements de groupe, qui procèdent plus d’un esprit d’à-propos que d’un réel défaut. Mais toujours est-il que cette déresponsabilisation apparente des personnes (élites) opère un transfert exagéré et insupportable à l’Etat qui n’en peut mais.
Les promesses de l’Etat de jouer pleinement son rôle auprès des populations et des entreprises dans ces circonstances difficiles, devraient rencontrer la volonté permanente des individus à œuvrer à leur propre bien-être ainsi qu’au développement du pays. Seule cette conjonction d’actions pourrait donner des raisons d’espérer et de s’en sortir plus forts encore. C’est le lieu de mentionner que l’Etat n’existe et n’a de moyens qu’à travers principalement ce que lui procurent les citoyens, par le paiement de l’impôt. Parmi ceux qui réclament vigoureusement l’assistance de l’Etat aujourd’hui figurent malheureusement un nombre significatif de ceux qui ne s’acquittent pas de l’impôt ou s’en évadent substantiellement. La situation actuelle révèle l’importance et le rôle de l’impôt dans le déploiement de l’Etat-protecteur, dont la marge de manœuvre est exactement proportionnelle à l’acquittement par les entreprises et les individus des impôts dus.

Yaoundé, le 20 avril 2020