Pr Claude Abé, socio-politiste: L’unité nationale au Cameroun reste un mythe

Comment percevez-vous la question de l’unité nationale au Cameroun, une illusion ou une réalité?

L’unité nationale au Cameroun reste un mythe. C’est davantage un construit dans le cadre discursif, mais qui n’a pas de matérialité. En réalité, il s’agit d’une fiction. Et comme toute fiction a pour fonctionnalité de traduire une réalité, on peut dire dans le cas du Cameroun qu’on n’est pas en pleine unité nationale, mais en fait on est dans une situation d’une société fragmentée par les sociétés primaires. La chose la plus importante à constater ici, c’est que les individus se revendiquent d’abord l’appartenance à leurs communautés, à leurs terroirs, avant de revendiquer leur appartenance à une citoyenneté camerounaise. Vous vous rendrez bien compte que lorsqu’un individu est nommé ministre, on dit bien ministre de la République. Mais il va d’abord fêter dans son village et il se considère davantage comme le ministre de sa localité et que c’est autour de sa localité de manger.

Les affrontements réguliers observés entre différentes communautés au Cameroun, les plus récents en date ayant opposé Mousgoum, Massa et Kotoko à Kousséri le 3 juillet dernier ne confortent-ils pas ceux qui pensent que l’unité nationale est loin d’être acquise dans notre pays?

Vous prenez les événements les plus récents. Mais si on devait prendre en compte l’avènement du multipartisme, vous allez vous rendre compte que le parti unique a servi à contenir les expressions identitaires, mais n’a pas réussi à construire une unité nationale. Avec l’accession au multipartisme, on a assisté à une sorte de libération de ces énergies sociales, de ces différences, de ces irrédentismes culturels. C’est au cours de ces années que naît par exemple l’expression « anglo-bami ». On le voit encore aujourd’hui avec ce qui se déroule justement à la fois dans le Nord-Ouest et dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Ce qu’il y a à démontrer, c’est que ce qui s’est déroulé à Balikumbat avec les Bambalang vient attester le fait que la division du Cameroun entre francophones et anglophones est un marquage qui ne fonctionne pas. Parce qu’au fond, ça donne une impression qu’il y aurait une communauté anglophone qui serait homogène et une autre francophone homogène. Or, en réalité, les divisions se trouvent à l’intérieur de ces éléments-là. C’est la même chose dans la division souvent mise au devant de la scène entre le Nord et le Sud. Et vous vous rendrez bien compte que ce qui arrive aujourd’hui à Kousséri, ce n’est que quelque chose qui s’inscrit déjà dans la durée. Les Kotoko, les Arabes-Choas et les Musgum sont toujours à couteaux tirés à Kousséri particulièrement qui est le théâtre de cette conflictualité qui montre qu’au fond, lorsqu’on parle de « Nordiste », il ne faut pas souvent utiliser les catégories globalisantes, parce qu’à l’intérieur il ne s’agit pas toujours d’une homogénéité. Selon les intérêts des uns et des autres, on se rend bien compte que même au niveau local, cette unité n’arrive pas à se construire, à plus forte raison au niveau national.

En dehors du multipartisme que vous évoquez comme révélateur de ces différences, quels autres facteurs peuvent justifier ces inimitiés parfois séculaires?
Il faut déjà vous dire que dans une localité comme Kousséri, il y a l’histoire locale qui l’indique. Si vous prenez le cas des divisions entre Arabes-Choas, Musgums et Kotokos, il y a certains qui estiment être les ayants droit de cet endroit, notamment les Kotokos qui estiment que Kousséri leur appartient. Il y a donc cette question de la fragmentation de la société en terme d’autochtones et d’allogènes qui fait qu’au fond, face à un intérêt minimal tel que la question foncière, cette fragmentation revient au devant de la scène. Cette lecture peut également être faite dans les batailles entre Bamilékés et Betis au niveau de Mbalmayo, à Ebolowa ou à Sangmelima. Cette lecture peut également être faite au niveau de Douala, où les autochtones Sawa estiment en réalité que les ressortissants de l’Ouest du Cameroun ont déjà un pouvoir économique. Par conséquent, il ne saurait venir diriger chez eux alors qu’ils ne laissent pas d’autres personnes diriger à l’Ouest du Cameroun. Il me semble aussi qu’il y a un problème de mal gouvernance. Parce que si les uns et les autres se sentaient inclus à l’intérieur du Cameroun de la même manière ; à coup sûr tout le monde se sentirait concerné par l’Etat.

Vous avez évoqué le cas de l’équilibre régional qui est utilisé aujourd’hui pour l’accès dans les grandes écoles et pour les différents recrutements. Est-ce qu’on peut dire aujourd’hui qu’elle contribue à saper l’unité nationale du Cameroun?
Pour moi, l’équilibre régional que j’appelle politique des quotas était pertinent dans les premières années de l’Etat du Cameroun. Elle permettait une représentation de toutes les entités régionales dans les structures administratives. Mais plus de 50 ans après, pour un pays qui veut émerger, cette option est inopérante. Comme on peut se rendre compte aujourd’hui, non seulement c’est une politique qui est contreproductive pour l’Etat parce qu’en fait on ne met jamais les ressources les plus compétentes. Deuxième chose, c’est une politique qui est en réalité une grosse escroquerie institutionnalisée. Il est anormal que Bouba qui vient de Garoua fasse ses études à Yaoundé avec Tsanga qui vient de la Lékié c’est-à-dire de la région du Centre. Ces gens ont tous fait des études dans les mêmes conditions. Au moment où ils vont faire un concours, ils composent comme s’ils avaient fait des études dans des conditions différentes. Une telle politique est une politique de frustration qui ne peut conduire à une situation de déséquilibre national productrice de conflits.