POURQUOI LES DICTATEURS EN AFRIQUE PARLENT TOUS FRANÇAIS?

Les ennuis judiciaires de l’ancien président français Nicolas Sarkozy sur la Libye et le financement illégal de sa campagne présidentielle victorieuse de 2007 dévoilent une histoire tumultueuse qui en dit long sur la conception prébendière et prédatrice qu’un certain nombre d’hommes politiques français ont longtemps eu de la relation entre la France et l’Afrique, connue sous le nom de la « Francafrique ».
Francafrique est en effet le nom donné aux réseaux patrimoniaux et clientélistes de politiciens et d’hommes d’affaires Français en lien avec Afrique, et qui a structuré les rapports entre la France et bon nombre de ses anciennes colonies francophones sur le plan géopolitique et des échanges économiques foncièrement inégaux. On sait notamment que Jacques Foccart, l’éminence grise et principal allié du Général de Gaulle en la matière, a développé un réseau de politiciens, de dirigeants et d’hommes d’affaires français et africains afin de maintenir le contrôle de la France dans ses anciennes colonies. Ce réseau formel et informel, ses actions et les méthodes qu’il a employées, sont devenus tristement connus sous l’appellation de Francafrique.

Dans les pratiques de la Francafrique, c’est un euphémisme que d’affirmer que le gouvernement français a toujours soutenu des régimes africains impopulaires et illégitimes, pour faire avancer et protéger ses intérêts économiques en Afrique. De plus, même le président actuel, Emmanuel Macron, qui a prononcé un grand discours sur la francophonie tout récemment, ne semble pas concevoir la francophonie dépouillée de cet lourd héritage colonial, reléguant de fait comme ses prédécesseurs la question de la démocratie en Afrique au second plan.

En effet, il y a comme une incongruité à vouloir parler de défense de la langue française et ensuite tenir des sommets avec des dictateurs dans des pays qui parlent français. Techniquement, de nombreux chefs d’État africains actuels, tels que Paul Biya au Cameroun, Obiang Nguema en Guinée équatoriale, Denis Sassou Nguesso au Congo Brazzaville, Joseph Kabila en RDC, Ali Bongo Ondimba au Gabon, Faure Eyadema au Togo, auraient dû être embarrassés de s’entretenir avec Emmanuel Macron qui, pour beaucoup d’entre eux, pourrait être leur fils. Cependant, cela ne semble pas particulièrement les gêner, démontrant par la même occasion combien ce vieil héritage du paternalisme français et l’oppression corporatisme qu’il sou-tend, sont encore bien vivaces.

Maintenant, les problèmes juriciaires de Sarkozy doivent offrir et être vus comme une opportunité inespérée d’affronter les abus politiques, corporalistes et criminels de la Francafrique.

Et ne soyons évidemment pas surpris de constater que beaucoup des partisans de Nicolas Sarkozy s’indignent contre sa garde à vue, recourant pour ce faire à des raccourcis faciles pour agiter l’épouvantail d’une conspiration des juges et des journalistes gauchistes contre un « honnête homme ». Mais ces déboires de Sarkozy devraient aussi nous attirer notre attention sur tous ces autres dossiers de chefs d’Etat africains, anciens et actuels, qui ont pu être contraints comme Kadhafi à tenir littéralement leurs peuples en otage avec la complicité des responsables français actuels, de gauche comme de droite?

Pire encore, certains élus de droite n’hésitent pas à relativiser la gravité des accusations qui justifient la garde à vue d’un ancien président d’une grande démocratie telle que la France, minimisant ou niant délibérément les conséquences en Afrique et notamment en Libye des faits reprochés au président Sarkozy. Ces responsables politiques français exposent surtout au grand jour ce qui a toujours été la vraie nature de la «francafrique», c’est à dire un racisme devenu endémique dans la culture politique française. Ainsi, au-delà des problèmes judiciaires de Nicolas Sarkozy, il ne faut pas ignorer le racisme structurel voire institutionnel qui sous-tend la Francafrique, en particulier, à travers la négation récurrente de la subjectivité africaine.

Bref, en faisant à travers leur indignation sélective remonter tous les non-dits racistes et la condescendance qu’ils prétendent souvent être de l’ordre du passé colonial, peut-être ces hommes politiques français auraient-ils davantage dû se taire par respect pour la mémoire de toutes les personnes qui ont péri depuis l’excursion militaire initiée par Nicolas Sarkozy en Libye, avec l’aide médiatique d’un certain BHL. Ce d’autant qu’il est désormais établi que les objectifs n’étaient pas tout à fait ce qu’ils nous avaient présenté dans le cadre de la résolution adoptée au Conseil de sécurité de l’ONU, elle-même largement outrepassée sur le terrain, avec l’assassinat de Kadhafi.

Nous savons maintenant pourquoi.