Pourquoi le maquis scolaire prospère

Quasi-fraudes, légèretés et circonstances extraordinaires expliquent la clandestinité.

Blottie sous le bas-côté du boulevard qui ouvre Douala à l’est, l’école « Les tourterelles » est orpheline. Sa fondatrice est décédée, il y a quelque temps, et elle se débrouille pour survivre à cette disparition. Problème : elle ne devrait pas être ouverte cette année scolaire, conformément à un arrêté pris le 14 juillet dernier par la ministre de l’Education de base, Hadidja Alim Youssouf, et publié le 10 septembre dans la presse. Logée derrière un pâté d’autres constructions, l’école accueille pourtant quelques dizaines d’élèves qui achèvent leur deuxième semaine de classe depuis la rentrée scolaire du 7 septembre 2015.

Les responsables de cet établissement n’ont cependant pas l’allure de vouloir se cacher. Ignace Nemagou, enseignant et membre de la direction, confesse qu’il y a une pièce qui manque au dossier soumis aux autorités. Il faudrait désigner par écrit un successeur à la défunte fondatrice. Mais, il se trouve que les héritiers dispersés de par le pays et le monde ne se sont pas encore exécutés. En attendant, l’affaire vit entre présence effective dans les salles de cours et inscription sur une liste rouge.

Dans ce quartier populaire de New Town où elle est nouvellement installée, l’école a effectivement pignon sur une rue secondaire et parfaitement praticable. Les murs de « karabots » (planches de bois légers) fraîchement repeints à la chaux montrent bien qu’on est dans une zone de parents d’élèves aux petites bourses. De fait, d’ailleurs, c’est souvent dans les parties les plus défavorisées de Douala, là où les fraudeurs peuvent se cacher facilement, que l’on recense les écoles interdites par l’arrêté ministériel : Boko, Ndogpassi, Ndobo, Bonaloka, Mambanda, etc.

L’accès à l’école ou la crèche dénommée « Germinale » à Ndogpassi l’illustre. Il faut crapahuter dans les rues défoncées derrière le commissariat du 14e arrondissement pour trouver la villa qui se transforme en établissement scolaire. Au milieu d’une dizaine de bambins, l’air méfiant, maîtresses et directeur. Quelques semaines avant, et c’est sous ce nom que les riverains le désignent encore, c’était l’école Lotus d’Ananda Marga, n°2 sur la liste des hors-la-loi. « Germinale » est-elle une école reconnue ? Une crèche plutôt, répond le patron. Ses pensionnaires sont néanmoins suffisamment grands pour être inscrits en section d’initiation à la lecture. Ils portent d’ailleurs des cartables…

Les changements de nom, s’ils ne cachent pas forcément la fraude, sont réguliers. Les déménagements aussi. L’école interdite d’activités, Zina International, est officiellement domiciliée au lieu-dit Carrefour Agip, à Bépanda. Il faut pourtant remonter six kilomètres plus haut ses campus de Bonabassem et Deido, pour voir ses nouveaux murs plutôt fréquentés. Dans la zone grise où elle se trouve (Zina serait victime d’une erreur), l’école a entrepris des démarches de correction. D’autres aussi, indiquent des sources à l’inspection de l’Education de Base et au secrétariat à l’Education pour l’enseignement privé laïc. Une rectification post-investissement pour certains.

Qu’un fondateur construise les premières salles de classe avant même de savoir quelles sont les règles en la matière, « cela est arrivé », témoigne Elise Henriette Essame, délégué régional de l’Education de Base pour le Littoral. Ce qui amène beaucoup à chercher des chemins de traverse, à pousser la porte des officiels, « alors qu’ils n’en ont pas besoin ». Son expertise dans le domaine lui permet d’affirmer que l’absence d’information pèse lourd dans l’action de ces entrepreneurs insouciants. Tant qu’il y en a récemment qui ont dû être rappelés à l’ordre par écrit sur des choses simples comme l’obligation d’avoir le baccalauréat pour créer un établissement scolaire.