Philisiwe Sibiya veut faire entrer le Cameroun dans l’ère du numérique

Première femme à diriger une filiale de MTN, l’énergique Sud-Africaine est venue au Cameroun pour booster la 3G . Un défi à la hauteur de sa boulimie de travail.

La patronne a à peine le temps de lancer un « Morning guys! » en pénétrant dans le centre pour malvoyants de Bonabéri, à Douala, qu’on lui tend déjà une brique. En ce nuageux samedi de juin, de nombreux employés de MTN Cameroon prêtent main-forte aux ouvriers sur le chantier de construction des quatre salles de classe qu’ils financent.

Dreadlocks, tee-shirt aux couleurs de l’entreprise, jean moulant et baskets, la nouvelle directrice générale de la filiale serre des mains, place un bon mot suivi d’un rire rauque et généreux, se prête volontiers aux selfies de ses collaborateurs (dont certains la rencontrent pour la première fois).

La présence de Philisiwe Gugulethu Sibiya, 38 ans, n’est pas fortuite pour autant. Le programme de volontariat 21 Days of Yello Care met en compétition les 22 filiales du groupe de télécoms chaque année en juin et engage les employés à sacrifier un peu de temps et de ressources au profit d’actions sociales.

L’enjeu est important pour MTN Cameroon : reconquérir la première place, ravie l’an dernier par la branche ougandaise. Et puisque l’implication du management compte pour 30 % dans la note, la « CEO » doit payer de sa personne. « J’ai tout de suite remarqué son énergie, glisse l’un de ses collègues. C’est sa façon de compenser son manque d’expérience à ce niveau de responsabilité. »

Et une employée d’ajouter : « C’est une bosseuse ! » Cette boulimie de travail l’aide aussi à compenser l’éloignement de son mari et de ses enfants de 8 et 2 ans. « Nous gardons le contact via les ressources offertes par la 3G, notamment les appels vidéos », avoue « Phili », première femme à avoir obtenu un tel poste chez MTN.

Depuis qu’elle dirige le leader de la téléphonie mobile au Cameroun – près de 60 % de part de marché -, Philisiwe Sibiya ne chôme pas. Elle s’est donné quatre-vingt-dix jours pour prendre la mesure de la tâche, avant de déployer son plan d’action.

J’ai tendance à responsabiliser mes collaborateurs. Le manager doit être flexible, savoir s’adapter. C’est ce que je fais.
Mais elle a déjà une idée précise du type de collaboration qu’elle entend instaurer : « J’ai tendance à responsabiliser mes collaborateurs. Le manager doit être flexible, savoir s’adapter. C’est ce que je fais. » Pour le moment, elle s’imprègne des dossiers et surprend son monde : « Sa vivacité d’esprit est phénoménale », renchérit un cadre.

Elle en aura besoin pour faire aussi bien que son prédécesseur. Car le Nigérian Karl Toriola a permis à la filiale camerounaise d’effectuer une année exceptionnelle. Après avoir bondi de 36,5 % en 2013, son chiffre d’affaires a réalisé la meilleure performance du groupe l’an dernier, en progressant de 19 % pour atteindre près de 283,3 milliards de F CFA (431,8 millions d’euros). Le parc d’abonnés a doublé sur les trois dernières années et dépassé les 10 millions de clients, tandis que les revenus augmentaient de 10 %.

Depuis sa prise de fonction le 1er avril, Philisiwe Sibiya a fait de l’extension de la 3G au Cameroun son cheval de bataille. Lors de l’attribution de la licence, le 11 mars, son prédécesseur avait fixé le cap : « Notre réseau 3G sera disponible dans seize villes dès la première année d’exploitation.

Puis il sera étendu à toutes les villes du Cameroun, l’objectif étant de couvrir au moins 75 % de la population d’ici à 2018. Nous réduirons ainsi la fracture numérique de façon significative en augmentant de plus de 20 % le taux de pénétration d’internet, encore en dessous des 7 % dans le pays. »

Optimiste

Pour le moment, cette technologie ne semble pas tenir ses promesses, notamment en matière de rapidité, et la clientèle fait entendre son mécontentement sur les réseaux sociaux. « Le principal défi réside dans le déploiement de la fibre optique. Nous nous y attelons déjà, et il y aura de bonnes surprises dans les douze prochains mois », explique Philisiwe Sibiya.

Elle vient justement de signer une convention de prêt de 60 milliards de F CFA avec six banques camerounaises pour entamer l’exécution de son programme d’investissement, qui s’élèvera à près de 4 000 milliards de F CFA les quinze prochaines années.

Je suis sûre que le Cameroun peut rattraper son retard
Faire entrer le Cameroun dans le monde du web 3.0 et des services à valeur ajoutée est dans ses cordes. Experte-comptable de formation, elle a expérimenté le processus quatre ans plus tôt dans la branche sud-africaine du groupe, où elle était directrice financière. « J’ai vécu de près les transformations opérées dans mon pays avec l’arrivée de la 3G et de la 4G : je suis sûre que le Cameroun peut rattraper son retard », assure-t-elle, optimiste.

Un trait de caractère apparu lors de son enfance studieuse à Durban, malgré la douloureuse période de l’apartheid – ses oncles sont morts en exil et l’un de ses cousins a été assassiné. Une blessure aujourd’hui cicatrisée. « Je me réjouis que mes enfants n’aient pas connu cette période dramatique », concède la Zulu.

Ce contexte difficile ne l’a pas empêchée de mener une scolarité sans accroc jusqu’à son diplôme à l’université du Natal, en 2000. Son installation à Johannesburg lui ouvre ensuite les portes du monde des experts-comptables.

Embauchée chez Arthur Andersen, elle établit son premier contact avec MTN, l’un des clients du cabinet. Repérée quelques mois plus tard par l’opérateur Cell C, elle travaille pour lui trois ans avant d’intégrer le géant sud-africain des télécoms en 2005.

Coopérative

Dès son retour au Cameroun (où elle a brièvement séjourné en 2000 pour conseiller, déjà, MTN dans l’acquisition de Camtel Mobile), Philisiwe Sibiya est tombée sur un os : le détournement du trafic lors des appels internationaux, ou « simbox ». Le phénomène, qui touche tous les opérateurs, cause à l’industrie de la téléphonie un préjudice s’évaluant déjà en milliards de F CFA depuis le début de l’année.

Sans oublier le manque à gagner de l’État en matière de recettes fiscales. « Au-delà des pertes, le simbox est un délit et porte atteinte à la cybersécurité. Les autorités et les acteurs du secteur doivent mutualiser leurs efforts pour en venir à bout », affirme celle qui se verrait bien prendre la tête de la croisade. Elle en a parlé aux autorités et aux différents acteurs du secteur, y compris aux dirigeants d’Orange et de Nexttel. Face à la concurrence, Philisiwe Sibiya choisit la coopération. Pour l’instant…