Marchés publics: Les fonctionnaires écartent les prestataires de service

Nombreux sont-les agents de l’Etat qui se lancent malencontreusement dans les marchés publics. Ce qui leur est pourtant interdit.

Les fonctionnaires font une rude concurrence déloyale aux opérateurs agréés des marchés publics. Notamment dans le cadre des marchés passés de gré à gré (inferieurs à 5 millions de FCFA), et des appels d’offres qui par essence vont au-delà de ce montant. Le gré à gré ayant l’avantage de dépendre de l’unique discrétion des gestionnaires de crédits, une bonne « négociation » avec ce dernier peut aboutir à l’attribution d’un marché. Pour certains prestataires de services, c’est ce qui est à l’origine des pratiques de clientélisme, corruption, népotisme, et trafic d’influence.

Pour illustrer la forte ruée des fonctionnaires dans ce secteur, le Syndicat des prestataires des marchés publics (Sypremap) estime que sur un échantillon de 10 administrations, 5 ont des fonctionnaires-prestataires. « C’est sans compter avec les fonctionnaires d’autres services ou institutions qui viennent également nous faire ombrage », renchérit Pierre Dinogui, président du Sypremap.

Certains gestionnaires sont par ailleurs accusés de consommer les crédits sans livrer de marchés. Où d’exécuter eux- mêmes des services qu’ils doivent attribuer aux acteurs concernés. «Il arrive que vous soyez informé d’un appel d’offre. Vous constituez votre dossier et puis vous vous rendez compte que c’est le gestionnaire lui-même qui va exécuter les projets. Régulièrement, quand ils n’ont pas d’argent pour préfinancer les marchés, ils s’en vont demander un crédit bancaire grâce au titre de confirmation encore appelé carton, qui est une pièce qui prouve à la banque que vous avez reçu autorisation de réaliser un service. En foi de quoi elle vous donne un crédit que vous devez rembourser dès que le demandeur du service vous aura payé. Les marchés publics deviennent également ainsi, un fonds de commerce pour les banques et micro-finances», déplore le président national du Sypremap.
Or, d’après M. Mendouga Alima, cadre au Contrôle supérieur de l’Etat : « les agents publics sont proscrits de mener des activités commerciales. Si oui dans les cas tels que la pratique de l’agriculture et l’enseignement. Le fonctionnaire ne doit pas exécuter les marchés publics. Pis encore, les gestionnaires de crédits. Le faire dans ce cas relève tout simplement d’un délit d’initié. Ce qui est fortement réprimé par les textes administratifs ».

Prétexte
D’après les opérateurs des marchés publics, il existe une forte solidarité entre agents de l’Etat de diverses administrations dans l’attribution des soumissions. «Dernièrement, j’ai postulé à renouveler la peinture et quelques climatiseurs vétustes dans une entreprise publique. J’avais déjà tout conclu avec lui. Mais quand un homme en tenue est arrivé, le gestionnaire m’a dit que c’est son collègue, et en plus son frère du village. Qu’il ne peut plus rien me donner dès l’instant où je suis en course avec son frère pour le même marché », raconte Vivien Essomba, un opérateur économique.
La plus grande bataille se livre face aux hautes personnalités de la République, hauts cadres de l’administration et leurs proches. « Je fais dans la restauration. La plupart du temps quand je postule à la satisfaction d’un besoin exprimé par une administration, je fais constamment face aux rivalités des épouses des hauts fonctionnaires, ou des ministres de la République. Parfois même, ce sont des personnalités, des députés ou sénateurs qui sont en concurrence avec moi. Eux qui ont déjà beaucoup de moyens viennent encore nous faire obstacle avec de surcroit, des dossiers fiscaux non-complets et des sociétés écrans. Dans un contexte pareil, vous avez perdu d’avance ce marché », regrette Brigitte Y.
Approchés, quelques gestionnaires de crédit se dédouanent. « Ce sont des pratiques dont j’entends parler ailleurs. Sans valider ces façons de faire, je peux quand même trouver une justification à cela. Quand tu es gestionnaire de crédits, tu es acculé par ta famille et tes amis et tes collègues. Certains pour ne pas laisser dire qu’ils n’ont rien fait pour leurs proches, veulent comme cela, se débarrasser d’eux par un petit marché public», explique un gérant de crédit d’une mairie de la capitale.
Un agent public d’un ministère va prendre la défense des gestionnaires de crédits. Au prétexte que ceux-ci subissent en général des pressions de leurs hiérarchies. « Dites-moi. Quand vous avez dans votre ministère un haut cadre dont l’épouse ou le copain détient soit une imprimerie, un établissement commercial ou même encore une entreprise qui fait dans le bâtiment, vous pensez qu’il peut vous laisser donner des marchés à quelqu’un d’autre, il va vous exiger de contacter l’établissement de son copain ou de sa compagne. Il en est de même lorsque les députés par exemple et autres personnalités de notre pays, sollicitent des marchés. Nous subissons parfois des énormes pressions de nos hiérarchies», confie-t-il, avant d’ajouter qu’ « en dehors des marchés passés de gré à gré, la procédure officielle voudrait que l’on fasse des appels d’offres aux prestataires de services. Mais je vous surprendrais en vous disant qu’il y a des appels dont les prestataires sont déjà retenus. Le lancement des soumissions n’est donc plus qu’en réalité une simple formalité d’usage », révèle t-il.
Cette révélation corrobore avec une étude menée par le Sypremap qui montre que trois quart des marchés sont gagnés avant attribution. Une situation qui fragilise davantage les prestataires qui sont astreints de payer les salaires de leurs collaborateurs, leurs fiscalités et verser leurs cotisations sociales