LUTTE CONTRE LE TRIBALISME: POURQUOI IL FAUT RÉVISER LA CONSTITUTION DU CAMEROUN

[POINT DE VUE]

Peut-on vraiment lutter contre le tribalisme sans modifier la Constitution ? Une réflexion profonde est nécessaire. Car la loi fondamentale du Cameroun semble détenir une des racines du fléau.

Il s’agit du concept d’autochtone. En effet, son usage n’est pas neutre dans la recrudescence du repli identitaire ambiant. La révision constitutionnelle pourrait alors s’avérer nécessaire pour extirper ce concept de la constitution et le remplacer par celui de résident qui nous parait plus approprié pour renforcer durablement la référence à la République.

Avant de le démontrer, il convient au préalable de mettre en exergue les dérives de l’usage de l’autochtonie.

I. Les dérives de l’usage de l’autochtonie

Le dictionnaire Larousse définit un autochtone comme un individu originaire et habitant le pays où ses ancêtres y ont également vécu. En contextualisant, on en déduit que l’autochtone d’une région, d’un département, d’un arrondissement ou d’un village est à la fois originaire et résident dans cette localité. Deux critères confèrent donc la qualité d’autochtone : l’origine et la résidence. L’emprunt de cette notion par la constitution du Cameroun vise à reconnaitre des droits privilégiés à cette catégorie de citoyens avec l’idée que chaque Camerounais est autochtone d’une localité. À cette notion, la constitution ajoute le concept de minorité.

Seulement, la Constitution elle-même ne définit ni l’autochtonie ni la minorité. Cela est pourtant indispensable lorsqu’on sait que la grande majorité, sinon tous les peuples actuels du Cameroun y sont arrivés par flux migratoires. Il faut donc dire exactement quelle est la durée de la présence sur un territoire ou le nombre de générations qui devraient s’y succéder pour conférer l’autochtonie à un peuple. Du fait de ce déficit de clarté, à la pratique, les décideurs publics et politiques n’ont pas toujours tenu compte des deux caractéristiques de l’autochtonie. Le privilège est accordé à l’origine de par l’héritage génétique. L’exigence de la résidence est alors minimisée. Ainsi, qu’il s’agisse du cadre réglementaire appliqué lors des concours administratifs à travers l’équilibre régional ou de la pratique observée dans les nominations aux hautes sphères de gestion (ministère, direction générale des entités publiques, ambassadeurs, fonctionnaires des agences communautaires, etc.), seule la notion d’origine est valorisée. Repli identitaire, compétition acerbe entre les frères d’une même communauté et reproduction clanique.

À l’observation, le concept d’autochtone exige aux communautés d’organiser la compétition en leur sein et entre elles avec deux conséquences néfastes. La première est le repli identitaire imposé par cette pratique au travers de la notion de partage du gâteau national bien connue dans l’environnement administratif camerounais.

D’ailleurs, le journal L’œil du Sahel se plaît à révéler, après chaque remaniement ministériel, le nouveau partage insistant sur les gains et les pertes des différentes régions et départements. La deuxième conséquence concerne les rivalités entretenues au sein de chaque communauté. Au point où, les antagonismes entre frères de la même région cachent à peine des velléités féroces de lutte de pouvoir; les postes réservés aux originaires de la région étant connus et peu nombreux. La compétition est alors rude et le passage du témoin reste dans certains cas l’affaire d’une même famille ou d’un clan.

Le Président de la République reconnait pourtant que : «Construire la nation c’est assurer la participation des composantes de toutes les régions et de toutes les ethnies sans exclusive. L’équilibre régional est donc l’outil qui permettra de favoriser la coexistence harmonieuse des différentes ethnies en sauvegardant les droits, les identités et les génies des minorités» . Cette affirmation fait suite au constat d’échec de cet outil à assurer l’unité dans la diversité : « J’ai réaffirmé mon attachement inébranlable et constant à l’unité nationale, si chèrement acquise, si jalousement préservée, notamment par l’arithmétique de l’équilibre et de la représentation qui, tout en ayant ses mérites, a plus rassemblé et juxtaposé qu’elle n’a profondément unifié, souvent au mépris de l’efficacité » , affirmet-il. Cette réalité et les récriminations de plus en plus audibles des différentes communautés dévoilent l’urgence de repenser le mode de gestion de la diversité. Nous proposons le concept de résident comme alternative. L’idée de cette proposition est de trouver un repère à la République et pas à l’ethnique dont l’usage a montré des limites.