Les pyromanes de la Lekié

Les pyromanes de la Lekié

Ils accusent les régions septentrionales de se cacher derrière Boko Haram pour déstabiliser les institutions.

Quelques jours après la violente sortie de l’élite de la Lekié, sortie dans laquelle les dignes fils et filles de ce département dénonçaient un complot venant des régions septentrionales et visant à déstabiliser les institutions républicaines, c’est toujours l’émoi au sein des ressortissants des régions septentrionales. «Astu lu la motion de soutien dans Mutations ? As-tu lu cela dans Cameroun Tribune ?». Ces questions reviennent sans cesse dans la communauté du Grand Nord de Yaoundé et même d’ailleurs.

Morceaux choisis de ce document détonant sorti tout droit d’un laboratoire de la haine et intitulé «Appel de la Lékié pour une guerre totale contre la secte islamiste et étrangère et ses complicité au Cameroun»: «Non aux complices de Boko Haram, principalement dans les régions septentrionales du Cameroun, et à leur stratégie sournoise, (….) Non a toute tentative de déstabilisation des institutions politiques nationales, de la part des puissances étrangères, à travers des complicités actives ou passives».

«Oui contre les manoeuvres pernicieuses de la part de ces complices de Boko Haram, manoeuvres de chantages politiques assimilables à une tentative de prise en otage ou de déstabilisation des institutions de la République ou à une conspiration politique, inspirée par des fins diverses, notamment des ambitions politiques, personnelles ou régionalistes ». La messe est dite. Amen.

Que l’accusation portant sur l’existence d’un «Boko Haram du Cameroun» qui veut dire en d’autres terme «Rébellion du Grand Nord» soit débitée à longueur de journée dans des médias, notamment audiovisuels, n’étonne plus. Mais qu’elle soit ainsi mise en musique par des personnalités de premier plan de la République renseigne sur plusieurs pistes. L’une d’elles est que la sortie de l’élite de la Lekié apporte la preuve supplémentaire de ce que l’article de Fanny Pigeaud a été bel et bien concocté dans un laboratoire de Yaoundé pour servir de déclencheur à une vaste offensive médiatique et politique pour «secouer» le Grand Nord.

De  fait, l’on a observé avec quel empressement les médias ont repris la thèse d’une «Rébellion nordiste» à la suite de la publication de l’article de la journaliste française sur le site de Mediapart. Et la publication de «l’Appel de la Lékié» dans le quotidien gouvernemental «Cameroon tribune» du 02 septembre 2014, appel qui stigmatise une partie de la population, appel qui accuse sans aucune preuve, appel qui divise plus qu’il ne construit, finit de témoigner de la profondeur et de la manoeuvre.

«L’histoire retiendra malheureusement que le quotidien gouvernemental aura été le premier média à publier un message de haine contre les populations du Grand Nord», regrette d’ailleurs déjà un proche du ministre de la Communication, Issa Tchiroma Bakary. Va pour le volet médiatique.

RDPC

Offensive politique ensuite. Dans «l’Appel de la Lekié» qui secoue actuellement le landernau politique, il y a deux dimensions essentielles. La première porte sur la qualité des signataires. Leur porte-parole auto proclamé, Henri Eyebe Ayissi, est ministre délégué à la Présidence en charge du Contrôle supérieur de l’Etat. D’autres occupent des positions au gouvernement dont Essimi Menye, ministre de l’Agriculture et du développement rural. Il s’y trouve même parmi, le président du groupe parlementaire Rdpc à l’Assemblée nationale, Ndongo Essomba…

Est-il donc possible que toutes ces personnalités aient pu agir ainsi de leur propre chef sans avoir pris au préalable des instructions à un niveau plus élevé ? Beaucoup croient savoir que non. «Henri Eyebe Ayissi a pris ses instructions à la Présidence, auprès du petit groupe qui a concocté l’article de Fanny Pigeaud. Il reste seulement à savoir auprès de qui. Nous sommes en train de reconstituer le groupe, parce que c’est très important pour l’Histoire de notre pays», confirme une personnalité nordiste introduite.

La puissance de «ces mains invisibles» explique-t-elle le silence du Premier ministre, Yang Philémon, sur une sortie aussi préjudiciable à l’unité nationale et impliquant plusieurs de ses ministres ? Possible. «En l’absence de tout démenti officiel, de nombreux ressortissants des régions septentrionales ont l’impression que cette position reflète au moins en partie le point de vue du gouvernement. Trois ministres ont signé ou ont marqué leur accord sur le contenu de ce document.

Si le Premier ministre ne partage pas leur point de vue, il doit clairement prendre ses distances avec des appels à la haine aussi clairs», affirme Moussa Benoît, cadre d’une société parapublique à Douala. Que dire alors du parti au pouvoir, le Rdpc, qui s’est jusqu’ici muré dans un silence suspect ? Car, après tout, «l’Appel de la Lekié» est le résultat d’une rencontre qui a regroupé le gotha local du parti au pouvoir, le 31 août 2014 à Obala, en présence d’un représentant du comité central, le ministre Bidoung Mkpatt.

C’est donc ce dernier qui a porté «la mèche» à Jean Nkueté, secretaire général du parti au pouvoir. Que personne n’ait remarqué que dans cette longue diatribe contre les régions septentrionales, pas une seule ligne de compassion à l’égard des victimes ne s’y trouvait, n’a gêné personne. L’occasion était sans doute trop belle, pour faire passer dans l’opinion, l’existence d’une «Rébellion du Grand Nord». Et accomplir ainsi le second round d’une machination bien ourdie.

MANOEUVRES

Contactés par votre journal, quelques participants à la rencontre d’Obala accusent le ministre délégué à la Présidence en charge du Contrôle supérieur de l’Etat, d’avoir torpillé l’esprit de «l’Appel de la Lekié». «L’Appel de la Lekié rendu public dans les médias ne reflète pas ce que nous avons convenu. Nous avons fait confiance à notre frère, le ministre Eyebe Ayissi, pour qu’il règle les détails du communiqué. Mais sur ce coup, il est allé trop loin. Beaucoup trop loin.

Il a été hystérique. Le ministre Essimi Menye par exemple n’était pas là, et pourtant son nom figure sur le document. Je doute personnellement qu’il soit en accord avec une telle démarche. On ne peut pas répondre à la crise sécuritaire que notre pays traverse par la peur et la stigmatisation d’une communauté», regrette une élite de la Lekié. «L’appel de la Lekié» ayant été diffusé à large échelle, les regards de la communauté du Grand Nord sont désormais tournés vers le chef de l’Etat.

Lui, le chantre de la paix et de l’unité nationale. «S’il n’y a aucun message fort du président de la République après ces maneouvres d’Eyebe Ayissi et compagnie, après le silence de sa formation politique et de son gouvernement, ce sera la porte ouverte à toutes les dérives. C’est comme cela qu’au Rwanda, un groupuscule d’excités qui croyait protéger le Président et le pouvoir d’une communauté a entraîné le pays dans un désastreux massacre», explique, désolé un élu de l’Adamaoua.

 

 

camernews-Henri-Eyebe-Ayissi

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