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La Sémiotique 101 de Paul Biya : ne dure pas au pouvoir qui veut, mais qui peut!

La Sémiotique 101 de Paul Biya : ne dure pas au pouvoir qui veut, mais qui peut!

Qui n’est pas d’accord avec cet énoncé: « ne dure pas au pouvoir qui veut mais qui peut », formule devenue pour la plupart des érudits et critiques camerounais, la dernière production maxima culpa du président de la république du Cameroun, Paul Biya. Elle aurait d’ailleurs pris plusieurs autres tournures et produit quelques propositions, ma foi un peu trop biaisées. Pour certains, elle annoncerait l’éternité d’un pouvoir, alors que pour d’autres, elle serait une autre de ces boutades propres au président camerounais. D’autres analystes sont allés plus loin : ils attribuent à ce simple groupe de mots, une puissance annonciatrice, oraculaire donc! Pour eux, ces mots dépassent le stade d’une simple fantaisie; ils affirment, définitivement, l’absence de changement immédiat dans la perspective des horizons électoraux et l’alternance politique. Le gros mot est lâché: l’alternance; le bâton magique, la solution à tous les mots dont souffre le Cameroun.

J’aimerais dans ce bref article « troubler », tant soit peu, la quiétude intellectuelle de ces différentes positions et propositions à la fois idéologiques et des fois un peu trop naïves. Mon argument ne serait pas de dire que l’alternance politique au Cameroun comme ailleurs en Afrique est une bonne chose ou une mauvaise chose. Ce serait un peu trop simpliste. Ma position est d’appréhender la notion d’alternance à l’intérieur même de sa propre immanence. C’est dire d’évaluer l’alternance avec ses conditions et possibilités intrinsèques; c’est d’observer ses contradictions, ses objections et ses porosités immanentes propres aux contextes politiques, culturels et sociaux du Cameroun. Heureusement, j’ajouterais, l’histoire récente de plusieurs pays africains nous offre aussi des exemples pour faire un tel exercice. Ce jeu intellectuel, croyez-moi, en vaut la chandelle.

Dès le départ, toutefois, il me faut avouer mon propre biais intellectuel. J’ai décidé d’appréhender ce sujet à partir d’une structure dialectique, avec toutes ses limites binaires et son ouverture vers des espaces réflexifs toujours relatifs. Par exemple, au regard de l’histoire récente de certains pays africains, notamment, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la RDC, le Soudan-du-sud, l’Égypte ou même la Libye et j’en passe, je me suis souvent demandé pourquoi l’alternance politique dans ces pays, au lieu de contribuer à l’enrichissement de la démocratie aurait non seulement donné naissance à de nouvelles formes de dictatures, mais aussi à beaucoup plus de morts, de pauvres innocents. Certains pourront dire qu’ils sont surpris de voir le Sénégal dans cette liste. Mais cette surprise est le reflet d’une courte mémoire, car l’opposant d’hier, M. Abdoulaye Wade – qui était arrivé au pouvoir grâce à l’alternance politique – avait presque réussi à ramener son pays au temps du parti unique, qui pourtant l’opprima, l’emprisonna, le brima, le força à l’exil. Idem pour la Côte d’Ivoire : l’alternance politique qui permit l’arrivée de M. Laurent Gbagbo au pouvoir – un enfant originel de l’opposition, un ex-prisonnier politique – ne lui a pas empêché de se retourner contre la démocratie. Son règne se résume aujourd’hui pour nous tous, activistes des droits et de la démocratie, à la brimade des droits humains, à la guerre civile, à des centaines de milliers d’innocents morts, à un pays profondément divisé, ravagé par le tribalisme que le gouvernement actuel essaye avec douleur et peine de colmater.

L’alternance politique mériterait donc que nous la plongeons dans une praxis dialectique, pour voir ce qu’elle cacherait, potentiellement, le temps d’un instant. Autrement dit, l’alternance mérite que nous nous intéressons à son côté invisible; que nous nous demandons quelles sont ses contradictions possibles. Un peu comme le faisait Karl Marx mais aussi Amadou Hampaté Bâ, pour

qui les choses de la vie qui s’articuleraient, fondamentalement et de manière inéluctable, à l’intérieur d’une dialectique construite d’alternatives toujours immanentes. C’est dire qu’il faut toujours se demander ce que cache la montagne; à quoi ressemble la partie du soleil qu’on ne voit pas, qu’est-ce que cache le jour que la nuit n’a pas… Le sens des concepts n’étant toujours pas clair, figé, éternel, multi-contextuel et garanti pour tous les temps et dans tous les lieux, j’invite fortement les érudits et politiciens africains à un travail de décodage, à une contextualisation des pratiques politiques sur leur sol.

Pour moi donc, il serait judicieux de ne pas s’attarder outre à la maxima culpa de M. Paul Biya, mais plutôt partir d’une certaine affirmation qu’elle propose : si ne dure pas au pouvoir qui veut, y aurait-il un homme ou une femme camerounaise qui « peut » durer au pouvoir? Ici, « vouloir » et « pouvoir » forment une structure binaire, une complémentarité dialectique intéressante. Ils ne sont pas opposés, ils se complètent. Nous le savons, plusieurs « veulent » le pouvoir, mais combien sont-ils qui « peuvent » assumer ce pouvoir? À partir de cette question, je vois déjà la quiétude de certains aguerris et vendus à la cause de l’alternance absolue troublée, mais permettez-moi d’élaborer.

Que celui ou celle qui « peut » lève la main!

Le Cameroun, même pour ses intellectuels les plus aguerris, est un panier à crabes de tribalisme, d’incompétence, de corruption, de clientélisme, mais aussi de « sabbitout », ceux et celles qui ont toujours raison, qui croient détenir les certitudes du savoir, qui n’écoutent personnes d’autres…, en d’autres termes, dont les attributs intellectuels sont un mélange de chauvinisme et de pédantisme. Les peuples du Cameroun, par ailleurs, ont toujours entretenu des rapports de méfiance entre eux. En effet, des rapports pas toujours innocents ont construit leur destin commun. Paradoxalement, ce sont ces mêmes rapports historiques de méfiance qui forment le fondement de leur respect mutuel. Fondamentalement donc, la « citoyenneté » camerounaise repose sur les méandres poreuses des identités tribales et politiquement régionales, renforcées par le « génie » colonial de la culture et leurs églises chrétiennes au Sud et l’Islam au Nord, par des articulations régionalistes de son Littoral au Sud, de son Sud-ouest au Nord à son Extrême Nord, etc.. En plus de cet aspect politico-culturel et régionaliste, la citoyenneté camerounaise se mesurerait aussi par l’identification aux cultures étrangères : l’anglaise, la française et l’arabe (et même l’allemande pour certain). Je ne mettrai pas un « –phone » à ses identités culturelles importées qui font la fierté des Africains. Moi, je ne suis pas francophone, encore moins anglophone, je préfère franchement « camerounophone », c’est beau, sonne bien et est complexe.

Le Cameroun, on le sait déjà, est toujours compliqué, trop compliqué même. Toutefois, il n’y a pas que du négatif, de la méfiance et du tribalisme dans ce pays. C’est aussi un pays dans lequel grouillent des travailleurs intègres, des gens qui se parlent, une jeunesse créative et un potentiel humain exceptionnel. À partir de ce constat, que vous l’aimez ou pas, vous ne pouvez que concéder à Paul Biya la stabilité politique dont il fait preuve pour éviter l’éclatement de ce panier. C’est fou tout de même que ceux et celles qui semblent aujourd’hui idéaliser et regretter les temps du parti unique, de l’Union nationale du Cameroun (UNC) de M. Amadou Ahidjo, semblent aussi oublier la dictature éclairée qui l’animait avec ses lots d’intervention coloniale, d’assassinats politiques pures et simples, de prisons secrètes, etc. Aujourd’hui, nous savons que tout le monde peut aller en prison, des ministres aux membres de familles de personnalités très haut placés dans la hiérarchie politique, aux amis proches du pouvoir. Aujourd’hui, il semble au moins que tout le monde est « touchable ». Mais plus que ça, nous savons dans quelles prisons ces personnalités sont. Que nous l’acceptons ou pas, que nous admettons que toutes ces choses n’ont que peu ou pas changé depuis 1982, nous sommes obligés de concéder une certaine démocratisation de notre société qui jouit par ailleurs, d’une stabilité politique, surtout qu’autour du Cameroun plusieurs pays se sont effondrés littéralement; plusieurs peuples dont les configurations socioculturelles sont moins complexes que les nôtres se sont auto-détestés, auto-haïs, auto-entretués.

Un proverbe Douala dit : si ton frère te dépasse, aide-le à transporter sa charge, au lieu de devenir une charge. Nous ne pouvons donc que concéder un fait : la paix persistant au Cameroun malgré des personnalités politiques sabbitout, malgré la corruption endémique et l’incompétence de plusieurs fonctionnaires, malgré l’existence de bandits de grands chemins et des terroristes menaçants, est – je vais moi aussi l’avouer – un exploit sociopolitique en soi.

Considérant tout ce qui précède, les Camerounais sont en droit de se demander si ceux et celles qui veulent être au pouvoir, peuvent en réalité l’être? À l’aide d’une posture dialectique, nous sommes en effet en droit de nous demander : qu’est-ce qui se cache derrière la vision d’alternance politique de ces Camerounais qui veulent le pouvoir? Après avoir concédé qu’ils veulent légitimement le pouvoir, nous devons nous demander s’ils peuvent porter le flambeau de cette nation complexe sans la laisser sombrer dans le tribalisme profond et dans la haine qui a envahi plusieurs pays du continent, nos voisins?

Que nous soyons pour ou contre le pouvoir actuel, cette question mérite notre attention, car le danger, le grand danger qui guette le Cameroun est un éclatement de son panier national. L’homme ou la femme qui prendra les reines de ce panier devra maitriser l’art de la paix dans laquelle nous sommes, rien de moins. Y a-t-il un Camerounais qui préfèrerait vivre l’expérience de la Côte d’Ivoire, de la République centrafricaine, de la Libye, ou de la RDC dans son pays? Qui est l’homme ou la femme politique au Cameroun aujourd’hui capable de contenir notre tribalisme endémique, au moins 250 fois plus complexe que toutes les autres configurations tribales en Afrique noire. Là est la vraie question! Au Cameroun, ce ne serait pas un groupe contre un autre comme en République Centrafricaine, au Congo, au Burundi ou ce que l’histoire récente en Côte d’ivoire, au Kenya ou au Rwanda nous aurait apprise. Au Cameroun ce serait certainement un chaos atomique multiplié par 250 fois…

Quelle est donc, dans ces conditions aujourd’hui, la famille politique, l’équipe politique, l’homme ou la femme politique capable de rassembler la majorité des camerounais autour d’une vision canalisatrice des différences? Du parti au pouvoir à toutes ses autres franches et couleurs externes, même ceux qui s’attribuent la position « d’opposition », ne semblent se distinguer du lot. Aucun ne semble être porté par une vision politique « centrifugale », de canalisation des différences socioculturelles et politiques propres à la complexité du pays. Chacun semble tirer la couverture sur son camp. La dernière débâcle de ces parties dites d’opposition est leur brouillerie autour de la Loi sur la lutte contre le terrorisme. Face à cette Loi qui leur faisait perdre plus de plumes, ils ont été incapables de travailler ensemble pour amener le parti au pouvoir à revoir certaines formulations contraignantes pour la démocratie, la liberté d’expression et de rassemblement qui y étaient contenues.

Les mordus à la cause de l’alternance à tout prix ne doivent donc pas oublier de poser un certain nombre de questions à ces partis d’opposition qui veulent être au pouvoir. Ils doivent aussi constater leur désorganisation et leur vide stratégique fondée sur des idéologies caduques. Je veux bien une alternance comme structure de gouvernance, mais quand des partis d’opposition dans un pays complexe comme le Cameroun s’entredéchirent, s’autodétruisent; quand cette opposition politique est incapable d’avoir une position commune contre des lois contraignantes; quand une opposition qui veut prendre le pouvoir pour diriger une nation complexe est elle même divisée, je suis en droit de me poser la question de savoir comment « pourra-t-elle » diriger le panier des complexités tribales et culturelles, politiques et sociologiques qui caractérisent les « citoyens » de ce pays.

Il me semblerait donc qu’avant l’alternance, il faudra penser réinventer la démocratie pour le bien être du Cameroun, bien trop complexe pour être géré par une seule famille politique et l’égo humain. Il faudra sortir de la logique du parti politique qui aurait gagné ou pas des élections vers une logique de gestion multipartite des choses de la nation. Il faudra réinventer la démocratie, la contextualiser dans la complexité sociologique, culturelle, politique, économique du Cameroun. Il faudra créer un espace de dialogue perpétuel avec tous les autres. Je parle ici de la création d’une structure de gouvernance où les uns et les autres se sentent responsables des uns et des autres en même temps; c’est la formation d’actions citoyennes, des forums de discussion, des conférences nationales sur la vie de tous les jours et sur l’avenir de la nation. C’est, surtout, l’intégration apolitique, la « coalition », une cristallisation des idées et des connaissances de tous et de toutes vers un idéal national commun, un « devenir-nation ». C’est, ici, d’une autre responsabilisation citoyenne qu’il s’agit. Y a-t-il un parti politique capable d’insuffler une telle confiance nationale dépassant les limites de sa propre idéologie, capable de composer avec les binarités idéologiques, les limites de régionalisme et de tribalisme? Y a-t-il aujourd’hui un seul parti politique au Cameroun ayant une vision politique holistique de la façon dont il dirigera le pays s’il était porté au pouvoir? Je dois avouer regarder à gauche et à droite, je n’en vois toujours pas de convainquant. Toutefois, je vois des personnes qui « veulent » prendre le pouvoir, mais « peuvent-elles » véritablement diriger le Cameroun?

Dans ce 21ème siècle, il serait naïf, voir balourd, de croire que les idéologies politiques soudées dans le béton, les idéologies inamovibles, de droite ou de gauche, de communiste ou de socialiste, de capitalisme, de républicain ou de conservateur, d’alternance politique, etc. sont des solutions politiques transférables à l’Afrique, sans être contextualisées. Quelques dirigeants africains comme Julius Nyerere ou Thomas Sankara qui ont tenté de contextualiser la chose politique et la gouvernance dans leur nation ont malheureusement été taxés de communistes, de socialistes et de biens d’autres « fausses maladies étrangères ». Pourtant nous pouvons avec certitude dire aujourd’hui qu’ils étaient sur de véritables pistes de développement du continent. Même les intellectuels africains n’ont vu que du feu dans ces catégorisations caduques. En effet, ils ont été incapables d’appréhender l’originalité de Sankara et Nyerere en dehors des champs d’articulations des idéologies politiques occidentales. Néanmoins, ceux et celles qui s’intéressent à la géopolitique internationale ont moult preuves que la « transplantation » des systèmes de gestion et d’idéologies politiques ne fonctionnent pas dans des contextes socioculturelles, économiques et politiques complexes qui sont les fondements d’un pays comme le Cameroun. Les bouleversements en Orient et au Maghreb nous servent par ailleurs d’exemples.

Franchement, il nous faudra réinventer la chose politique au pays; ré-imaginer, autrement, la gestion de la nation. C’est seulement à ce prix que nous vaincrons la culture de la corruption qui gangrène les échanges humains et, surtout, que nous travaillerons pour continuer à préserver la paix qui fait de nous une nation exemplaire dans toute l’Afrique noire. L’alternance, je suis pour l’alternance; mais entre l’alternance chaotique et la vie, je suis obligé de choisir la vie. Je n’aime pas le chaos; les Camerounais doivent véritablement réfléchir et accepter un fait : le chaos, au Cameroun, serait une bombe atomique lâchée sur nous tous. Nos voisins souffrent plus que nous aujourd’hui, simplement parce qu’ils leur manquent la paix, il leur manque la vie. Réfléchissons : « ne doit pas être au pouvoir qui veut, mais qui peut! ».

À travers cette réflexion, je me vois déjà taxé de partisannerie; j’entends à mes oreilles siffler l’adage « qui ne risque rien n’a rien » ou « on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs ». Je suis néanmoins tenté d’inviter ces critiques de la chose politique à un peu plus « d’objectivité », à voir dans mon texte une simple intervention intellectuelle, apolitique a priori. Si j’écris, c’est parce que je pense avoir le pouvoir intellectuel de dire certaines choses et de proposer un regard externe à la chose politique au Cameroun. Je me revendique d’une pensée « indépendante » et membre de la diaspora camerounaise. Mais plus que cela, je suis le fruit d’une discipline académique qui m’impose de toujours penser aux binarités des actions humaines, d’y voir leurs justes/bons et injustes/mauvais côtés. J’ai largement, d’ailleurs, écrit sur la particularité de ce positionnement méthodologique et sur bien d’autres sujets. Ce texte est donc une intervention intellectuelle dans ce débat engagé. Ici, j’ai choisi de troubler la simplicité de certaines positions et propositions. Nous sommes obligés, pour une fois, d’être tous d’accord – c’est une proposition dangereuse je sais, « être tous d’accord » – sur un principe élémentaire : le « pouvoir » devrait toujours précéder le « vouloir », car naturellement tout le monde veut le pouvoir, mais tout naturellement aussi, tout le monde ne « doit » pas avoir pouvoir.

 

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