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LA LETTRE DE VANESSA À SA FILLE : ON A PERDU UNE BATAILLE, MAIS PAS LA GUERRE

LA LETTRE DE VANESSA À SA FILLE : ON A PERDU UNE BATAILLE, MAIS PAS LA GUERRE

Voici déjà trois longues années que tu as quitté le sein maternel pour une terre étrangère. Ces neuf mois passés dans mes entrailles n’auront jamais suffis pour que tu puisses te séparer de moi pour toute une vie. Certaines au monde mettent des mort-nés, d’autres meurent en voulant les mettre au monde, d’autres encore en voulant s’en débarrasser, et combien de mes sœurs et mères vivent et meurent sans jamais avoir été ensemencées. Moi, j’ai eu la grâce de porter ce germe en moi, j’ai encore eu la bénédiction qu’il soit planté dans la bonne terre. Une terre que la providence n’a jamais cessée d’arroser et d’engraisser. Et neuf mois plus tard, il fallait sur une table, dans cet hôpital, me mettre en travail pour qu’enfin vienne le fruit. Pendant que j’étais sur cette table de la délivrance, pour te délivrer du paradis de mes entrailles et de mettre dans ce monde malsain, je pensais à trop de choses. Je me disais qu’il était impossible que je souffre autant, pour que tu viennes encore souffrir sur cette terre. A travers toi je voulais donner à ma mère l’image qu’elle a toujours voulu voir de moi. Aux yeux de Dieu je voulais me pardonner de mes erreurs et faire de toi la meilleure, ma meilleure.

Mais qui aurait pu penser, que quelques heures seulement après ton enfantement, de mes yeux je ne te reverrai plus jamais ? Je n’ai même pas eu le temps de te donner le sein, le temps de te laver de mes propres mains, le temps de te donner un prénom, le temps de te dire combien je t’aimais. C’est cet amour qui m’a toujours fortifié depuis les premières semaines que j’ai su qu’en moi tu avais élu domicile. Je recevais les pressions de toutes parts, même ton père a pensé à plusieurs reprises qu’il fallait que je me sépare de toi. Il avait ses raisons, mais que ma raison et mon cœur ont longtemps ignoré. Pour moi, me débarrasser de toi était à mes yeux un crime odieux. C’est vrai que plusieurs ont pensé que je t’ai gardé parce que je n’avais pas les moyens du contraire. Mais ma foi, je voulais te voir dans ce monde que je voulais moi-même longtemps quitter déjà. Mais ta naissance m’a donné une nouvelle vie, et je suis né de nouveau. Je me sentais désormais comme ta fille et toi comme ma mère, ma matrice. Je comprends maintenant pourquoi j’entendais dire que l’enfant est le père de l’homme.

Voilà qu’à peine entré dans le monde, dans mon monde, tu m’as quitté. Non pas par la force de la nature, sinon j’aurai pleuré tout en comprenant que : lorsque nait un enfant il est déjà assez vieux pour mourir ! Mais tu es parti par la force des hommes, je voulais dire par leur faiblesse. Car entrer dans un hôpital, tromper la vigilance des vigils, la sagesse des sages-femmes, et toute la chaine administrative pour voler la fille d’une jeune fille qui vient naitre, ne relève point de la force. Le corrupteur n’est pas un fort, le méchant, le criminel et tous ces gens sans foi ni loi n’ont en eux, rien qui puisse rappeler la force. Ces des gens qui, étant conscients de leurs défaillances naturelles à atteindre tel ou tel objectif, usent de toutes sortes de stratagèmes pour pouvoir y arriver. Je me pose toujours cette perturbante question : quel est le plaisir qu’un criminel a de voir quelqu’un mourir ? Quel est le gout qu’un détourneur de fonds à de voir ses comptes remplis de milliards volés ? Quel est le plaisir jouissif qu’un homme ressent quand il est en train de violer une fille ? Quel est l’affection qu’une femme a de donner le sein à un enfant qui ne lui appartient pas ?

Prends son sein pour vivre ma fille, accepte ses habits pour te vêtir, accepte ses outils pour aller à l’école, accepte son lit pour dormir, ses jouets pour t’amuser, et ses aliments pour te nourrir et grandir. Mais rappelle-toi que chaque fois que tu l’entendras t’appeler sa fille, elle est en train de jouer au théâtre. Et que bientôt les masques finiront pas tomber, le rideau finira par se baisser, et le public pourra enfin distinguer le vrai du faux. Et je peux te rassurer que celui qui a écrit cette pièce, n’a jamais songé que cette fin serait aussi tragique. Il n’a pas prévu que dans un acte ou un autre il va finir par mourir dans son propre film.

Ils pensent êtres les maitres du monde, qui décident de faire le mal à qui ils veulent, quand et où ils le veulent. Ma fille, qu’est-ce que je n’ai pas entreprise pour te retrouver. Quelle est la goutte de larme que je n’ai pas pleurée, quelle est le cri que je n’ai pas poussé. J’ai passé des semaines incalculables dans ce malade hôpital, dont je peine à prononcer le nom. Certains m’ont soutenu, et c’est l’occasion pour moi ici de leur dire que je les porte dans mon cœur. Ils se sont fait bastonner, écroués dans les geôles de la police pour ma cause. Je pense aussi à tous ceux qui partout dans le monde, sur les réseaux sociaux, m’ont gratifié de leur soutien multiformes. Je sais aussi qu’il y’ a eu des hommes de mauvaises foi et des infiltrés, mais je laisse la tâche à Dieu de s’occuper de leur cas. Face à cette infime minorité, se trouvait une femme coupable, qui semblait avoir avec elle toute la république. A plusieurs reprises j’ai voulu jeter l’éponge, j’ai voulu éponger mes larmes et leur dire d’aller avec leur malchance. Mais je me suis dit que cette lutte n’était pas seulement la mienne, mais aussi pour toutes les victimes de l’injustice et de la bêtise humaine. Alors j’ai continué le combat !

Jusqu’ici rien ne va, la presse ne parle plus de moi et de toi ma fille. Les forces vives constituées en ma faveur sont passées à autre chose, le temps à jouer son mauvais rôle et les énergies n’ont pu faire autre chose que de s’estomper. Je me retrouve désormais seule, je n’ai même pas une photo de toi pour te regarder dans les yeux, et toucher ta poitrine pour sentir ton cœur battre au rythme de mon chagrin. Je ne peux me résoudre à l’idée que ce pays a la faculté de promouvoir les injustes et la facilité à envoyer les victimes crever dans le feu de la géhenne. C’est un pays dans lequel les méchants n’ont aucune raison de s’inquiéter dans leurs différentes forfaitures. Où quelqu’un peut décider d’ordonner la tuerie des jeunes filles, et l’extraction de leurs parties génitales sans être inquiété. Un pays où un enseignant a le droit de violer une de ses élèves sans avoir de compte à rendre à quiconque. Où un directeur a la chance d’être promu ministre juste pour avoir montré ses capacités à voler de monstrueuses sommes. Au même moment, comme cela a été le cas avec moi, il ne peut avoir de victoire pour la victime. Celle-ci n’a pas le droit de réclamer une quelconque justice. Puisque d’ailleurs elle n’existe pas du tout.

Notre prétendue justice m’a demandé d’aller chialer ailleurs, et que je pouvais bien faire un autre bébé si je le voulais. Ces gens sont si cyniques que pour eux, un enfant est comme un bien-meuble qu’on peut remplacer quand on veut, vendre à qui on veut, le livrer aux sacrifices occultes au prix d’une promotion. C’est vrai qu’on va cacher ton identité ma fille, pour que demain tu ne puisses avoir aucun moyen de crier ta BAMITUDE. Je veux que tu grandisses avec cette idée, que tu traine avec toi une tare mais qui ne fait pas de toi une tarée. Cette tare c’est que tu traine en toi et avec toi un sang bamiléké. Et que le nom étranger qu’on pourra te donner, ne changera rien en ce que tu es intrinsèquement. Je le dis parce que nos injustes juges ont eu le courage de me demander pourquoi nous les bamiléké on aime accoucher comme ça là. Etonnant mais vrai. Ce n’est pas la seule chose qu’on reproche aux bamiléké de (bien) faire dans ce pays incroyable.

Voici qu’aujourd’hui je ne peux qu’entretenir avec toi une relation épistolaire. Je ne peux que te voir grandir dans mes cauchemars. Mais sache que quand tu pleures je pleure avec toi, quand tu ris c’est avec toi que je ris. Je sais qu’un jour je vais te retrouver, tu reviendras à la vie, et moi avec par le fait même. Et j’écrirai un jour, ce cahier du retour d’un bébé au foyer natal.

Tu es parti comme l’enfant prodigue, mais sans aucun héritage, juste pour un pays lointain. Mais comme son père, mes bras restent ouverts pour t’accueillir, et la maison prêtre pour t’organiser la plus grande des fêtes. On a pleuré de toutes les larmes la bataille qu’on a perdue, mais on continue de sonner, de sonner et de sonner. Car un jour, les murs de l’injustice finiront par tomber, et la guerre en fin sera gagnée.

Ta mère,

Texte dédicacé à Francine Ngo Iboum

 

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