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LA CHANCE DU PRÉSIDENT

LA CHANCE DU PRÉSIDENT

Devant sa télé, Paul Biya voit défiler les images de la chute de Blaise Compaoré. Cette fin de mois d’octobre 2014 n’annonce pour le fils de Mvomeka’a ni le printemps des révolutions, ni l’été des absolutions. Son pays a d’autres chats à fouetter. Elle précipite le 6-Novembre de la cogitation. Et l’exemple burkinabè ne pouvait pas mal tomber. Derrière cette crise burkinabè apparaît en image subliminal sa propre histoire, comme Mobutu piquant une crise devant les images, diffusées par la télé d’Etat zaïroise, de la fusillade des Ceausescu.

Puis Paul Biya se ravise de cet accès d’angoisse, qui ne se justifie pas : Blaise Compaoré ce militaire aux manières de diplomate n’était donc finalement qu’un amateur. A seulement 63 ans d’âge et 27 ans de pouvoir, il avait encore de la marge, mais il a tout gâché à cause de son incapacité à soumettre son peuple. Paul Biya se souvient qu’en 2008, sa révision constitutionnelle est passée comme lettre à la poste. Les émeutes de février de cette année-là avaient bien essayé de perturber ce projet, mais il avait frappé fort.

Des chars positionnés, un discours belliqueux contre les apprentis-sorciers, plusieurs exactions et le calme était revenu. L’opposition était restée tétanisée, préoccupée à expliquer qu’elle n’a rien à voir avec les émeutiers, s’excusant même d’exister. Lapiro de Mbanga et Paul Eric Kingue seront les victimes expiatoires de cet épisode sombre. Inorganisées, spontanées, sans leader, les émeutes resteront comme le soulèvement d’un peuple contre la faim, et comme l’échec de l’opposition à transformer cet élan en une insurrection populaire contre la modification programmée de la Constitution. Paul Biya pense à cette période, sourit et s’en va se coucher l’esprit tranquille.

Non sans se souvenir qu’à son énième élection en 2011, il avait surfé sur le sentiment anti-occidental et anti-interventionniste né de la crise ivoirienne et répandu dans l’opinion publique africaine, se présentant comme le candidat du peuple contre ceux de l’étranger. Compaoré n’était donc qu’un amateur… Le 6 novembre prochain, le Renouveau célébrera ses 32 ans au pouvoir. Cela devient de plus en plus gênant de fêter une telle longévité au pouvoir pour un même homme, même pour les militants du RDPC. En son palais, le chef de l’Etat sait que chaque jour qui passe le rapproche de la fin. Boko Haram est là pour lui montrer qu’un chef ne part pas parce que le job est terminé, il ne le sera jamais.

Mais il s’en va parce que c’est le moment. Ainsi, pendant son règne, il travaille à préparer le moment où il pourra tirer sa révérence. Paul Biya, qui croyait pouvoir se consacrer exclusivement à la réussite économique de son pouvoir, doit aujourd’hui se battre pour préserver son acquis de toujours : la paix. Tout concentré à combattre la secte islamiste, il n’entend plus les pleurs de l’économie qui souffre d’une absence de réformes structurelles et d’un second souffle après le lancement des premiers chantiers des « grandes réalisations ».

Cet entre-deux compromet encore plus les chances de développement du pays parce que Paul Biya est un décideur lent, qui n’a jamais agir sous la pression, même pas celle des impératifs économiques qui s’imposent à tous les Etats, même les plus puissants. A presque 82 ans, le Président peut continuer à envoyer le signal d’une excellente santé physique lors des cérémonies protocolaires, ou même mener son monde à la baguette, preuve que son pouvoir et sa puissance sont intacts, mais l’adversité et les défis qu’il doit affronter requièrent bien d’autres énergies, que sa longévité et son âge ne lui permettent plus de développer.

A la vérité, pour n’avoir pas réalisé la transition des hommes, Paul Biya souffre de toujours chercher the right man at the right place. Son règne est une interminable quête de la bonne personne. Seulement, quand il l’a trouvée, il n’a pas su la protéger de son plus grand vice : rester le maître absolu du jeu. Comme un ogre, il a dévoré ses propres « enfants » jugés en appétit excessif de pouvoir ou de richesses. Son entourage s’est ainsi, au fil des années, clairsemé des valeurs sûres et de confiance, pour se remplir de courtisans ou de conseillers apeurés d’annoncer une mauvaise nouvelle ou de donner un avis fâcheux.

En fait, le Président n’a jamais su faire que de la politique, dévoilant en ce domaine un extraordinaire talent que même ses amis ne lui ont pas connu. Paul Biya doit ses 32 ans de pouvoir à son habileté à se jouer des hommes et des événements, à survivre aux crises et à prendre à chaque fois sa revanche, quelle que soit la longueur de l’attente. Si cela peut permettre de garder le pouvoir, ce n’est en revanche que peu utile pour accélérer le développement économique. Paul Biya doit terminer son mandat en s’abstenant de n’asseoir son action que sur les calculs politiques. Deux défis s’offrent à lui et il lui incombe de savoir quelle place il veut garder dans l’histoire du Cameroun : être celui qui a posé les jalons de l’émergence économique dans la paix ; ou celui qui laisse un pays laminé au Grand-Nord, déchiré au Grand-Sud et économiquement aveugle.

Sa chance, c’est qu’il a encore le choix.

 

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