La censure à l’ère des NTIC

La décision du préfet de la Mifi d’interdire manu militari toute diffusion ou vente sur l’étendue du département de la Mifi est en effet la dernière en date d’une longue liste des censures tristement célèbres digne de la « méthode Coué ». Pour Franclin Foping, bien que cette décision soit compréhensible, force est de constater que les résultats escomptés eux, seront terribles. Pire, l’effet inverse risque de se produire et nous sommes encore une fois de plus face à l’effet Streisand.

Pour rappel des faits, en date du 2 novembre 2015, le préfet du département de la Mifi M. Joseph Tangwa Fover a signé un arrêté interdisant la vente, la diffusion et la promotion de l’œuvre de l’artiste Franko dans tout le département de la Mifi, sa zone de compétence. L’autorité administrative pensait donc, à travers cet acte, exercée son pouvoir d’éducation de sa population.

La censure est le plus souvent utilisée pour contrôler l’information délivrée à des populations. Ceci passe par un verrouillage systématique des médias de communication chargés de faire parvenir l’information à leurs interlocuteurs. Le succès d’une censure institutionnelle ou sociale n’est possible qu’à travers le contrôle de tous les vecteurs de communication.

Du moment où le paysage médiatique est constitué exclusivement de la presse écrite et des chaines audiovisuelles, il est donc relativement aisé de consigner leur pouvoir au silence et d’exercer sur ces derniers des pressions diverses et des menaces de sanctions en cas de représailles.

Or, ces dernières décennies, un nouvel acteur imprévisible et difficilement contrôlable a fait son apparition sur la scène médiatique du monde entier: l’internet. A travers la toile, les méthodes de communication, jadis caduques, se sont révolutionnées introduisant au passage un ensemble de challenges qui rend complexe la question du contrôle voire de l’accès de l’information au grand publique.

 

A l’ère de la montée en puissance de l’internet, il est désormais facile d’échanger avec un grand public de façon totalement déconcertante. Grace aux réseaux sociaux entre autre, les utilisateurs peuvent désormais dialoguer en toute aisance. Résultat des courses : en date du 7 novembre, soit seulement 5 jours après la décision, la vidéo de l’artiste Franko a enregistré plus de 2.4 millions de vues sur YouTube depuis sa mise en ligne en mi-septembre. La bande sonore du clip est d’ailleurs disponible sur iTunes (un site de vente des albums en ligne et contrôlé par Apple). En d’autres termes, par son action, le préfet de la MIFI a involontairement fait la promotion de l’artiste Franko qui jusqu’ici était pourtant inconnu de la scène musicale camerounaise et cela s’appelle l’effet Streisand.

L’effet Streisand se définit comme un phénomène médiatique au cours duquel la volonté d’empêcher la divulgation d’informations que l’on aimerait garder cachées—qu’il s’agisse de simples rumeurs ou des faits véridiques—déclenche plutôt le résultat inverse. Citons deux exemples notables:
•En mars 2013, la Direction Centrale du Renseignement Intérieur Français fait supprimer l’article portant sur la station hertzienne militaire de Pierre-sur-Haute sur la version française de Wikipédia, en faisant pression sur un contributeur bénévole disposant des droits d’administrateur, Rémi Mathis, par ailleurs président de Wikimédia France. En l’espace de quelques heures, l’article en question, jusqu’alors presque totalement ignoré par le grand public, est devenu le plus consulté de la Wikipédia francophone les 6 et 7 avril 2013 et est traduit dans d’autres langues;

•En mai 2011, le footballeur emblématique Gallois, alors sociétaire de Manchester United, Ryan Giggs porte plainte contre Twitter après qu’un utilisateur anonyme eut révélé sur la plateforme qu’il aurait eu des relations extra-conjugales. Ryan Giggs avait alors auparavant obtenu auprès de la justice anglaise le droit de censurer dans la presse tout article couvrant cette scabreuse affaire. Seulement, ladite décision ne s’appliquait qu’à la presse Anglaise. Twitter étant une société américaine, elle n’était aucunement tenue de respecter l’injonction de justice. L’identité du joueur fut même d’ailleurs déclinée dans le magazine américain Forbes quelques jours plus tard. Cette affaire fit les choux gras de la presse à son époque.

En guise de conclusion, s’il faut appliquer le postulat de Charles Maurras selon lequel une politique se juge à ses résultats, nous pouvons déduire que la décision du préfet du département de la MIFI de censurer un artiste n’est en réalité qu’un froufrou. Elle ne saurait être effective et pleinement efficace que si nos autorités contrôlaient tous les sites internet visités par leurs populations respectives. Il est donc grand temps que les mécanismes de répressions datant de Mathusalem s’arriment s’adaptent à notre époque.