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Je Suis Un Optimiste Désespéré… Réponse À Ntemfac Ofege Et Tazoacha Asongayi Par Vincent-Sosthène Fouda

Je Suis Un Optimiste Désespéré… Réponse À Ntemfac Ofege Et Tazoacha Asongayi Par Vincent-Sosthène Fouda

J’ai trouvé cet extrait d’un cantique de Shiller, je le cite dans le texte d’origine : Willst Du Deine Macht verkünden, Wähle Sie die frei von Sünden, Steh’n in Deinem ex’gen Haus ! Deine Geister sende aus! Die Unsterblichen, die Reinen, Die nicht fühlen, die nicht weinen ! Nicht die zarte Jungfrau wähle, Nicht die Hirten weiche Seele !

Veux-tu annoncer ta puissance,

Choisis ceux qui, purs de péchés,

Se trouvent dans ta maison éternelle !

Envoie tes esprits !

Les immortels, les purs

Ceux qui n’éprouvent rien, ceux qui ne pleurent pas !

Ne choisis pas la douce vierge,

Ni l’âme tendre de la bergère !

90 % de Camerounais pensent que c’en est fait du Cameroun après Biya, que le RDPC est éternel.

M. Ntenfac Ofege m’a écrit hier pour me dire que 900 avocats du Cameroun anglophone demandent le retour au fédéralisme au Cameroun voire l’indépendance des deux provinces anglophones. Dans les deux cas, c’en est fait pour le Cameroun, il va voler en petites particules que l’on ne pourra plus jamais recoller.

Que non ! Si le Cameroun comme Etat-Nation n’est pas éternel dans le concert des Nations, il l’est dans le temps et la durée de la vie d’un homme. Ce qui signifie que nous passerons tous et laisserons le Cameroun debout. Voilà pourquoi nous avons le devoir de travailler pour que les générations futures aient un pays meilleur. Ceci ne se décrète pas et ce que nous apprend Shiller. Il faut une dose d’audace, de volonté, un volume d’énergie et d’honnêteté. Il y a des coins dans le cher pays de mon enfance où les habitants n’ont jamais vu l’ombre d’un instituteur ! Nous pouvons changer cela.

Chez ces gens-là, il y a une certaine élégance, il y a cette ombre d’un héroïsme moral inconscient que nous trouvons partout chez les simples d’esprit. Ils troqueraient volontiers tous les plaisirs de la vie pour rendre la vie elle-même plus large, plus profonde, plus dense pour les leurs et un peu pour eux. C’est cela notre mission, elle n’est pas civilisatrice, elle est éducative. Dans l’humilité, faire comprendre parmi nous et autour de nous nos limites pour que le Cameroun de demain grandisse.

Le développement tel que nous le concevons aujourd’hui, nous peinons à reconnaître qu’en dehors du mot il y a l’idée du président Hary Truman née dans son discours inaugural le 20 janvier 1949, parce qu’il voulait faire coïncider l’idée de progrès et le bien-être des populations afin de casser le pacte colonial européen après la Seconde Guerre Mondiale. Le monde bipolaire décrit par Truman ; les pays « industrialisés », caractérisés par un certain taux de richesse et de croissance, et pays « sous-développés » perçus comme arriérés et « pauvres » parce qu’ils n’avaient pas atteint des niveaux de vie convenables. Plutôt que de voir la pauvreté comme le résultat de dynamiques historiques inhérentes à des relations de pouvoir très biaisées, largement fondées sur des intérêts économiques particuliers, Truman l’attribuait au fait de « ne pas avoir » de revenu et de capacité de consommation et de production suffisants. Cette conception unidimensionnelle de la pauvreté implique qu’il n’existe qu’une solution : pour l’éradiquer, il faut augmenter la production, la consommation et la croissance économique (évaluée à l’aune du PNB) en transférant la science et la technologie occidentales et en créant le besoin de biens de consommation occidentaux. Nous pouvons expurger ce concept de l’aliénation sociologique qui l’entoure.

La pauvreté est là, elle est dans la maison, dans les chambres, dans les marchés, dans les routes et les rues, dans nos hôpitaux, dans nos écoles, dans notre culture. Ce n’est plus le Sud qui doit rattraper le Nord, il faut que de l’autre côté de la piste, nous puissions tous avoir un repas dans l’assiette, que tous nous puissions nous soigner quand nous sommes malades, que les enfants puissent aller à l’école, qu’ils aient des bibliothèques pour pouvoir se cultiver et s’arrimer au monde qui est le leur au lieu de nous enfermer dans un océan de misère. Réfléchir sur les identités, leurs constructions, avec les meilleurs dans le domaine, dans les meilleurs champs de recherche dans le monde est mon travail. Je l’étudie autant que je l’enseigne. Je sais combien, de plus en plus dans les sciences humaines, nous observons une tendance à déconstruire les notions les plus évidentes, à y traquer toute trace de substantialisme ou de biologisme et à mettre en évidence leur historicité et les processus de construction qui ont abouti à leur forme actuelle. Ce travail tend à montrer qu’aucune réalité sociale contemporaine n’est entachée de fatalité organique : ce qui a été construit par les hommes peut théoriquement être déconstruit ou construit autrement. Les catégories raciales et le racisme, les définitions sociales, sexuelles et la subordination du genre féminin, les nations et les nationalismes porteurs d’exclusion et de violence ne sont pas des conséquences de caractères inhérents à la nature humaine ; ils ont une histoire, une origine, et donc une fin probable. Cette vision du social traduit une grande confiance dans les capacités humaines à transformer et à améliorer le monde, pour ne pas dire un sentiment de toute-puissance, ou un optimisme volontariste ; il ne dépendrait donc que des individus, de chacun de nous, d’écrire l’histoire autrement ? La nation et l’identité nationale font partie de ces notions dont l’évidence s’ancre dans le sentiment qu’elles ont toujours existé. L’appartenance à une nation induit dans la

plupart des esprits l’idée d’une filiation issue de grands ancêtres et semble ainsi remonter à la nuit des temps. En lisant les meilleurs, Norbert Elias, Habermas, Fukuyama, Anthony D. Smith, Anderson Benedict, Armstrong John, Walker Connor, Guibernau Montserrat avc lequel j’ai cosigné en 2002 « Globalization and the nation-state » dans un ouvrage qui fait référence dans notre milieu Nationalism : The Nation-State and Nationalism in the twenty-first century aux Presse de Cambridge. Dans mon ouvrage Eglises et Etats-Nations : un couple tenté par l’adultère paru chez l’Harmattan en 2005, j’ai démontré à suffisance l’aspect construit des nations et des identités nationales en mettant d’ailleurs en évidence leur historicité chez nous en Afrique et au Cameroun en particulier. Car l’idée de Nation au sens moderne, politique, du terme n’émerge en fait que dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Je me souviens avoir débattu sur le sujet avec Pascal Messanga Nyamding sur un plateau de Canal 2. Maintenant, c’est aux gouvernants de chaque peuple de donner à cette révolution idéologique une incarnation concrète, c’est-à-dire de définir le lien primordial, intérieur, absolu, qui lierait désormais chacun, non plus à un prince, mais à une unité sociale abstraite, la nation. Pour moi, et je le dis depuis 1996, jamais contredit ni par les universitaires camerounais, ni dans le monde indo-européen, la construction des identités nationales s’appuie sur trois éléments majeurs : l’identification des ancêtres, ce qui inclut l’élaboration des mythes fondateurs et la fabrication de la langue nationale, le folklore et la culture de masse qui, à chaque époque sous des formes spécifiques, ont permis la diffusion et l’éducation du national. Voilà le travail qui a été fait par Basile-Juléat Fouda, Engelbert Mveng, Bernard Fonlon, Jean-Baptiste Obama pour ne citer que les plus illustres…

Maintenant, il est indéniable que nous devons aller vers la construction au Cameroun d’une identité collective. Elle est différente de l’identité nationale. Au départ, personne ne savait ce que pourrait bien être l’identité d’une Nation… ceux et celles qui me lisent savent que je ne considère historiquement le Cameroun que comme Etat-Nation, l’Etat et la Nation s’auto-engendrent au Cameroun dans le choc de la rencontre entre les conquêtes coloniales et les identités trouvées sur place. Je ne voudrais pas m’égarer ! Au moment de la Révolution Française, en Europe, les différences entre un berger breton et un domestique cévenol par exemple étaient plus grandes qu’entre aristocrates de pays différents ; en France, une minorité de gens seulement parlaient français dans leur vie quotidienne. Voilà ce que nous montre Nobert Elias dans la Dynamique de l’Occident ouvrage fondateur dans mes propres interrogations. Il a fallu, au-delà de toutes les diversités, par un long travail qui a duré plus d’un siècle, construire les identités nationales. Nous apprenons ainsi que cette construction a été l’œuvre collective menée par plusieurs pays européens à travers des tâtonnements, des imitations et des échanges croisés, pour aboutir à une sorte de modèle commun, une liste d’éléments de base : des ancêtres fondateurs, une langue, une histoire continue, des héros, des monuments, un folklore auxquels toute nation émergente doit depuis se conformer. Le succès de l’idée nationale a été rapide, car celle-ci « s’est avérée puissamment mobilisatrice et certains souverains — ou leurs conseillers — comprendront la nécessité d’en tenir compte et l’intérêt qu’ils peuvent y trouver ».

L’inculcation de cette identité nationale, si elle a parfois recours à la coercition — notamment, en France, par l’interdiction des parlers régionaux dans les écoles de la République — n’est réellement efficace et mobilisatrice que si elle est acceptée et intériorisée par une grande partie de la population. Un énorme travail pédagogique a donc été accompli, d’abord à l’école naturellement, mais aussi par ce qui à chaque époque était les moyens de communication de masse : chansons, bals patriotiques, cartes postales, assiettes décorées, costumes nationaux… et par ce que Anne-Marie Thiesse appelle les « producteurs et diffuseurs de patrimoine » : intellectuels, poètes, associations culturelles, concepteurs d’expositions et de musées… L’enseignement de ce patrimoine national n’a pas oublié d’inclure les particularismes régionaux, lesquels, après avoir été découragés ou brimés, sont depuis valorisés en tant qu’illustration de la diversité et de la richesse de l’identité nationale. J’ai pris cet exemple européen parce que c’est lui qui est mis en accusation par les uns et les autres par les adeptes de l’« origin’ s culture » sans nous dire où elle commence et jusqu’où ils remonteront. A l’instar des « communautés imaginées », tribus, clans, ethnies (croyance à un ancêtre fondateur) la nation est une invention et le sentiment national n’est spontané que s’il est parfaitement intériorisé ; il faut préalablement l’avoir enseigné. Voilà où nous situons l’échec de notre génération, l’échec du régime du renouveau.

Ce modèle n’est pas de moi, il est universel, il correspond à l’émergence depuis des siècles d’une nouvelle forme de vie sociale, ici au Cameroun, la dérulalisation de nos campagnes, l’urbanisation de nos villages (les dix régions il y a encore 60 ans étaient repliées chacune sur elle-même), la construction de nouveaux rapports sociaux.

Aujourd’hui, à la veille de changements technologiques et sociaux au moins aussi importants que ceux qui ont vu naître l’idée nationale il y a deux siècles, la Nation est-elle encore la forme politique la plus adaptée ? Qu’en est-il chez nous ? La perspective de la mondialisation suscite des attitudes dramatisées : pour les uns, la nation serait en péril et avec elle, tout ce qui structure la vie sociale, la solidarité collective, voire la démocratie ; pour les autres au contraire, l’idée nationale appartient au passé et n’a jamais produit que patriotismes belliqueux, xénophobie et repli sur soi. Personnellement, je me garde d’assimiler systématiquement nation et nationalisme ; je le tiens de mes maîtres. Nous avons tendance aujourd’hui à sous-estimer les apports que le principe national a apportés en son temps dans l’ordre social et politique ; il a permis, ou accompagné, l’entrée dans l’ère démocratique, le passage de l’Afrique des chefferies et de la division en ordres sociaux à l’Afrique des Etats-Nations basés sur le suffrage universel et l’égalité juridique. Ce n’est pas un modèle, je le reconnais. En revanche, que le rôle de la nation s’achève n’a rien de tragique, à condition qu’une nouvelle force de cohésion vienne la remplacer, associée à un véritable projet politique. Aujourd’hui, souffrons ensemble et je ne vois rien poindre à l’horizon.

Le Cameroun n’est pas un ground zero…

Au Cameroun, nous souffrons d’une démission collective dans la continuité de la recherche au point de nous demander si la recherche existe vraiment. De Claude Abé à Mathias-Eric Owona Nguini, de Jean-Emmanuel Pondy à Eloi Messi-Metogo quel lien existe-t-il ? De Ludovic Lado à votre humble serviteur quelle structuration de la recherche ? Telles sont les questions qui se posent à notre génération qui fait de la prostitution des idées un gagne-pain. Les intellectuels organiques, entrés dans la pensée par la fenêtre manipulent au quotidien l’idée d’Etat-Nation au Cameroun, j’ai pris soin de lire attentivement le professeur Tazoacha Asongayi paru en Une du quotidien Mutations le 21 mai dernier « Dix raisons pour lesquelles la fête de l’unité nationale devrait être supprimée » ! En utilisant la méthode de l’argumentaire inversé on en arrivera à comment maintenir la fête de l’unité nationale et enfin Tazoacha Asongayi ne dit pas par quoi remplacer l’unité nationale, pas seulement sa fête ! Nous sommes un pays où la recherche consiste toujours à trouver, à énoncer avant d’avoir cherché, fouillé ! Mais le Cameroun n’est pas un Ground Zero un trou sans fond, un tohu-bohu originel ! Nous devons avoir l’humilité d’articuler le discours des historiens et des anthropologues entre autres, nous avons besoin d’une psychanalyse collective ce qui nous permettra de mettre sur orbite notamment nos romanciers. Les premiers, j’en suis certain, vont sans cesse nous montrer le caractère construit, imaginaire ou stratégique de ce que nous sommes aujourd’hui, les seconds ont comme postulat l’existence de certaines caractéristiques humaines, telles que le besoin de se situer dans une filiation et dans un continuum temporel, de s’identifier à un « nous » par rapport à un « eux ». Si nous sommes d’accord jusque-là, alors on comprend que l’Etat-Nation au Cameroun a encore de beaux jours devant lui et que nous devons travailler pour qu’il soit l’héritage unique que nous léguerons à nos enfants.

 

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