« Guichets morts » si ENEO et son complice l’Etat, augmentent le tarif de l’électricité

Charles NGAH NFORGANG, Président du Réseau Associatif des Consommateurs de l’Energie (RACE).

Dans une interview accordée à l’Effort camerounais, le président du Réseau Associatif des consommateurs de l’énergie scrute l’environnement énergétique et tire la sonnette d’alarme.

Beaucoup de consommateurs de l’électricité ne connaissent pas leurs droits. Pourriez- vous nous en lister quelques-uns?
En juillet 2001, le gouvernement du Cameroun a concédé 51 % des actions de la Société nationale d’électricité (Sonel) aux américains d’AES Corporation. Les consommateurs avaient alors été royalement oubliés dans cette concession. Grâce à l’action du RACE et des autres associations de consommateurs, le gouvernement a été obligé de valider un document  intitulé “Règlement de service de distribution publique d’électricité”. Ce document précise les droits des consommateurs et les obligations d’AES Sonel, aujourd’hui ENEO vis-à-vis des consommateurs et vice versa.
ENEO a en guise d’exemple l’obligation de servir de l’électricité de qualité à ses clients de façon continue et en permanence. Faute par elle, de l’assumer, elle fait

l’objet de pénalités rentrant dans la rubrique des « énergies non fournies ». Malheureusement, l’ARSEL qui en est le régulateur n’a jamais condamné cette entreprise pour ces manquements. Il y’a ainsi dans ce règlement de service, beaucoup d’autres dispositions qui sont violées par ENEO et impunément.

Comment les droits des consommateurs sont-ils alors violés?
Les consommateurs n’ont pas de l’énergie en permanence et même l’énergie qui leur est fourni n’est pas de bonne qualité. On peut interroger la durée mise par ENEO pour brancher les consommateurs quand ils en font la demande, les facturations fantaisistes…ENEO viole systématiquement les droits des consommateurs.

Que peut faire un consommateur lorsque ses droits sont violés?
Le “Règlement de service de distribution publique d’électricité” prévoit les voies de recours et les sanctions encourues par ENEO en cas de manquement à ses obligations. Les consommateurs doivent s’approprier ce document ou se rapprocher du RACE et nous déposer leurs plaintes en cas de désagréments. Beaucoup de consommateurs ont esté ENEO en justice et obtenu des réparations à hauteur de millions de Fcfa.  ENEO compte aussi un service du contentieux qui quelquefois règle les problèmes à l’amiable en réparant les torts qu’elle cause aux consommateurs.

Comment le RACE s’assure-t-il que les droits des consommateurs sont respectés ?
Nous sensibilisons nos membres sur leurs droits pendant des échanges. Le RACE a par ailleurs ouvert un Secrétariat à son siège pour recevoir les plaintes des consommateurs et les accompagner dans la quête de solutions. Il nous est déjà arrivé de saisir le régulateur ARSEL, le Premier ministère et même la Présidence de la république pour faire respecter les droits des consommateurs. Le réel problème est que de nombreux consommateurs refusent de se battre pour leurs droits. Nous envisageons par exemple de lancer une campagne « guichet mort » pour dire non aux provocations d’ENEO si jamais l’Etat cède aux menaces de cette entreprise qui ambitionne d’augmenter le tarif de l’électricité. Combien de camerounais vont la respecter ?

Votre travail porte-t-il des fruits?
Nous jouons notre partition, mais celui-ci ne pourrait véritablement porter les fruits que si tous les camerounais nous rejoignent dans ce combat. Bien plus, le gouvernement qui est encore actionnaire d’ENEO à 44 % doit nous accompagner. Nous avons demandé à plusieurs reprises la renationalisation cette entreprise. Nous soutenions alors et le pensons toujours que les multinationales sont là pour se faire de l’argent et pas forcément pour développer le secteur de l’électricité.

Qu’est ce qui serait selon vous à l’origine du déficit en électricité actuel ?
Il faut noter que l’offre en énergie électrique est pratiquement au même niveau que la demande. Du coup, le moindre incident de nature à diminuer l’offre perturbe la stabilité de la distribution. Toute la capacité en électricité installée au Cameroun est de 1279 Megawatts et la demande croît en moyenne de l’ordre de 7.5 % par an depuis 2010. Maintenant, l’entretien des barrages de retenue d’eau, qui aurait permis de stabiliser la production tout comme la maintenance du réseau de transport qui aurait permis que l’énergie produite parvienne aux consommateurs n’est pas assurée. Ce qui multiplie les pertes.

Le gouvernement a aussi une grosse responsabilité dans ce déficit. Pendant des décennies, rien n’a été fait pour augmenter la production énergétique. Les barrages de Lom Pangar, Mem’velle et Mekin annoncés depuis longtemps sont encore en chantier. Il n’y a pas en place une véritable politique énergétique. La même société qui est ENEO s’occupe encore de la production, du transport et de la distribution. Nous avons proposé que cela soit éclaté, comme c’est le cas avec le secteur de l’eau et ne sommes pas toujours entendus

N’y a-t-il donc pas des solutions à cette crise ?
La première solution serait la volonté du gouvernement et de l’entreprise ENEO de vouloir trouver une solution durable à la crise. Il y’a aujourd’hui dans le monde de nouvelles possibilités d’obtenir de l’électricité. Nous ne devons plus seulement nous contenter de l’hydroélectricité ou du thermique. On peut investir aussi dans le solaire, l’éolienne entre autres. Il faut aussi penser à libéraliser véritablement le secteur et donner la chance à d’autres investisseurs. Pour le moment, il est possible de créer de nouvelles sources d’énergie, mais le transport et la distribution reviennent exclusivement à ENEO. Donc, ceux qui seraient autorisés à produire seront obligés de vendre à ENEO qui va assurer la vente du produit aux consommateurs. Ce n’est pas normal.

Avez-vous des statistiques des conséquences du manque de l’énergie sur l’économie nationale?
Nous avons effectivement réalisé il y’a quelques années une étude et les résultats sont catastrophiques pour notre économie. Plusieurs Petites et moyennes entreprises ont disparu du fait de ces coupures, car incapables de tenir leurs engagements. Les grandes entreprises ont augmenté leurs charges en y incluant des dépenses pour l’achat des groupes électrogènes et du carburant. Les malades meurent dans les hôpitaux. Le paludisme gagne du terrain du fait des piqûres de moustiques sans compter les incendies dues au retour brusque de l’électricité qui emportent des habitations et des vies humaines.

Quel avenir pour le combat que vous menez depuis toutes ces années ?
Nous avons espoir que si le gouvernement s’investit véritablement dans le développement du secteur de l’énergie, les choses pourraient s’améliorer. Nous avons le deuxième potentiel hydroélectrique en Afrique. Bien plus notre climat est favorable à l’implantation de tout type d’énergie : photovoltaïque, éolienne…