Energie: Comment Marcel Niat avait programmé le chaos

Une gestion épicière et un management irrationnel doublé d’un manque de vision mettent aujourd’hui le magistère de l’ancien patron de la Société nationale d’électricité (Sonel) au banc des accusés.

L’histoire est certainement en train de rattraper tous ceux qui, de près ou de loin, sont à l’origine des malheurs qu’endure aujourd’hui le Cameroun, sur le plan énergétique. Dans l’imagerie populaire, le nom de Marcel Niat Njifenji, officiellement 81 ans, est associé aux années noires de la défunte Sonel faites de coupures intempestives d’électricité, occasionnant un manque à gagner considérable aussi bien pour les grandes entreprises que pour les Pme, ainsi qu’une gêne inestimable pour les ménages. Rien qu’à voir comment dresser les poteaux électriques, le principal responsable de l’opérateur historique, en 25 ans de règne, avait curieusement mis en place, l’usage du bois -l’Eucalyptus- comme matière par excellence, il y a de quoi se demander si ce n’était pas un complot bien huilé contre le Cameroun… Quand on sait que les dommages d’un poteau électrique en bois, sur tous les plans, ne se comptent plus au quotidien dans la société.

Pour nombre d’observateurs, le dernier et emblématique Dg de l’histoire de la Sonel est un pied de nez fait à la justice. Partout dans les rues de la capitale politique, et d’autres villes, une large opinion se souvient que «la Sonel de Niat, c’était des pénuries d’électricité à n’en point finir, une forêt de sous-traitants ayant des affinités d’affaires avec le Dg, des marchés fictifs, le tout chapeauté par une gestion épicière. Pas étonnant qu’en 2001, la Sonel ait été vendue à un franc symbolique aux Américains».

Signaux
Dans cette ambiance de Niat bashing, des voix bien que timides et minoritaires notaient que jamais l’ex Dg de la Sonel n’avait fait l’objet de quelque procédure judiciaire que ce soit. Comme quoi, les détracteurs de M. Niat ont bien le droit de ne pas l’aimer, mais pas celui de l’affubler, de scandales financiers parfois imaginaires.
La constance voudrait en tout cas que Marcel Niat Njifenji, en tant que patron de l’ancienne Sonel, avait à l’époque battu le record de longévité à la tête d’une structure para-étatique. Et selon un audit commandé par les pouvoirs publics, la crise économique n’est pas une explication suffisante à la débâcle de la Sonel. Aux causes externes se sont ajoutés, précise l’audit, les problèmes internes caractérisés par une «gestion chaotique et hasardeuse» de l’ancien vice-Premier ministre, chargé des Mines, Eau et Énergie. D’abord, il s’est avéré que les faiblesses du système de management n’ont pas permis à l’entreprise de s’adapter aux changements de l’environnement. L’audit a noté par exemple l’absence de procédures dans de nombreux domaines, la dégénérescence, le non respect ou le manque d’homogénéité dans l’application de celles qui existent, et enfin, la démobilisation du personnel s’est traduite par une faible adhésion aux objectifs, d’autre part. À ces problèmes d’organisation, pointent les auditeurs, s’est aussi additionnée une politique de distribution anarchique, qui n’a fait qu’alourdir le déficit de trésorerie de la Sonel, estimé à 22 milliards de francs Cfa, et un découvert bancaire quasi-permanent de plus de 10 milliards de francs Cfa.

Gestion laxiste
Ainsi donc, les tensions de trésorerie, une gestion laxiste caractérisée par une spécification insuffisante des objectifs et une maîtrise approximative des activités ont contraint l’État et la Sonel à élaborer un plan de redressement concrétisé par un contrat de performances.
Le 22 juin 1989, la Sonel va signer avec l’État du Cameroun, un contrat de performances pour une durée de 4 ans, allant de 1989-1993. Ce contrat formalisait la politique de redressement et l’assainissement financier de la Sonel. Il devait lui permettre d’équilibrer son exploitation et la traduire en termes d’engagements respectifs des partenaires. Ce contrat comprenait notamment des indicateurs chiffrés et un calendrier d’exécution des actions permettant d’apprécier le respect des objectifs assignés à la Sonel et des engagements pris par les partenaires, et pourraient notamment être révisés en fonction de l’évolution des paramètres retenus dans le plan de redressement défini dans le dit contrat.
Sous les éclairs d’orage, on apprend que les principaux axes d’intervention portaient sur l’accroissement du nombre d’abonnés ; l’accroissement du rendement de distribution ; l’amélioration de l’ensemble des systèmes de gestion ; l’amélioration du taux du délai de recouvrement de créances ; ainsi que l’adéquation des investissements aux objectifs retenus et aux ressources disponibles.
En outre, l’État a pris les dispositions nécessaires pour assurer à compter de l’exercice 1988-89, la mise en œuvre de la restructuration financière de la Sonel. Et pour ce faire, a procédé au versement de 4 milliards de francs Cfa au titre de l’augmentation de capital de la Sonel et la Société générale de banque au Cameroun (Sgbc) était invitée à verser la somme restante à raison de 250 millions de francs Cfa par trimestre.
Malheureusement, cette bouffée d’oxygène servira à tout sauf au redressement de la société à capitaux publics. Selon de mauvaises langues, en sa qualité de vice-Pm chargé des Mines, Eau et Énergie et cumulativement avec ses fonctions de Dg de la Sonel, M. Niat n’a pas fait des propositions, ni monté un projet en terme de centrales thermiques.

Des milliards en fumée
Pourtant, ce ne sont pas les fonds qui ont manqué pour remettre à flot l’opérateur national monopoliste. Pour preuve, l’intervention des bailleurs de fonds, en l’occurrence la Communauté des communes côte d’Émeraude (Ccce) et la Banque mondiale (Bm) a été importante. C’est ainsi que la Ccce a contribué pour près de 6 milliards au financement de l’important projet de densification du réseau urbain de Yaoundé dont le coût s’élevait à 9 milliards, de plus la participation de la Ccce a été déterminante à l’aménagement du barrage de Song-Loulou (phase I et II) ou de régularisation (Mape, Bamendjin et Mbakaou).
La Banque européenne d’investissements (Bei) qui faisait également partie des bailleurs traditionnels de la Sonel, a participé de façon déterminante aux financements de projets tels que la Centrale hydroélectrique de Song-Loulou (phase I et II) et les barrages réservoirs de la Mape (Bamendjin et Mbakaou), pour un montant de 23 milliards de francs Cfa. Dans la même veine, d’autres bailleurs de fonds ont apporté leur aide tels que l’Acdi (Coopération canadienne), la Kfw (Coopération Allemande), la Suède, l’Espagne et le Japon (avec le Gica ou Agence japonaise de coopération internationale).
De même, la Sonel a bénéficié aussi de la coopération Sud-Sud. Et tout particulièrement de celle de la République populaire de Chine qui a construit la centrale hydro-électrique de Lagdo. Ainsi que celle d’un pool de banques arabes qui ont également participé à la réalisation de la centrale de Song-Loulou (phase I). C’est ainsi que le Fonds Koweitien a octroyé 3,5 milliards, le Fonds saoudien de développement (6,9 milliards) et la Banque de Qatar (700 millions). Avec tout ce pactole, la Sonel qui était sensée se remettre à flot, sera par la galaxie Niat, plutôt pressée de tout son jus financier. Nous y reviendrons.