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DANS LE RÉTROVISEUR ERIC DE ROSNY DIBOUNDJE : LA SORCELLERIE CHEZ LES PEUPLES SAWA DU CAMEROUN

DANS LE RÉTROVISEUR ERIC DE ROSNY DIBOUNDJE : LA SORCELLERIE CHEZ LES PEUPLES SAWA DU CAMEROUN

Le « sorcier blanc » a eu pour nom de baptême DIBOUNDJE après son initiation dans les traditions du peuple sawa du Cameroun par son maitre DIN. Arrivé au Cameroun avec deux Yeux, le  jésuite en est reparti avec quatre avant sa mort le 2 mars 2012 (à 81 ans) à Lyon. Au cours d’une interview accordée au journal le Messager, il a livré les secrets des peuples de l’eau. Dans le cadre de son programme Rétroviseur, camer.be revisite, pour votre plaisir les mémoires de ce prêtre hors du commun.
      
Quel a été votre premier contact avec les pratiques paranormales en Afrique ?

En 1957, j’avais été envoyé avec une équipe de jésuites pour prendre en charge le collège Liberman. Un jour, alors que je surveillais les élèves de 6ème de l’internat, un d’entre eux nommé BONA est entré en convulsion. Je me suis précipité pensant qu’il était victime d’une crise d’épilepsie. Ses camarades m’ont dissuadé d’intervenir en m’expliquant que c’était le « Jengo ». Au départ ‘ai pensé qu’il s’agissait d’un phénomène paranormal, mais lus tard, j’ai découvert que j’avais observé cas normal de transe traditionnelle provenant du génie de l’eau que ce garçon de 11 ans selon ses camarades possédait.
Cet incident a été pour moi comme un appel à comprendre certaines réalités traditionnelles de mes élèves, sans quoi je ne voyais pas comment je pourrais être leur éducateur.

N’y a-t-il pas d’incompatibilité entre votre rôle de « Ngambi » (conseiller spirituel traditionnel) et vos fonctions de père Jésuite ?

C’est une question que je me suis posée à un certain moment de mon itinéraire. Pendant 5 ans je m’étais exercé à connaitre les pratiques médicinales dans la tradition des côtiers et puis un jour plusieurs raisons m’o envisager l’arrêt de mes expériences. Je me demandai pourquoi les Nganga à qui je rendais visite m’accueillaient si bien. Je ne pouvais pas croire que c’était seulement à cause de la sympathie que je pouvais leur manifester. J’ai senti au bout de quelques temps que j’étais « utilisé », c’est-à-dire que mon pouvoir de prêtre pouvait leur être utile non seulement pour le traitement de malades, mais également pour calmer les scrupules de conscience des chrétiens qui allaient les consulter. A ce moment, j’ai pensé qu’il y avait incompatibilité.
Mais si j’ai laissé mon Maitre DIN « m’ouvrir les yeux » dans les années 70-75, c’es parce que j’étais comme sous son influence très amicale qui n’était pas du tout oppressive. Il y avait également chez mon initiateur et moi le désir d’opérer comme une sorte de jonction entre deux mondes aussi différents que l’Afrique et l’Europe.
Caux qui ont lu mon livre (Les yeux de ma chèvre nt fait NDLR) savent que le rite d’ouverture des yeux des yeux ne m’a pas paru incompatible avec ma situation de religion Jésuite. Et aujourd’hui, ma fonction de Ngambi m’aide beaucoup à mieux pratiquer la direction spirituelle auprès de ceux qui me demandent conseil. Mon supérieur d’alors le père Hebga m’avait même encouragé dans mes recherches et autorisé à apprendre la langue duala.

N’avez-vous pas l’impression d’avoir violé l’âme profonde de l’Afrique ? 

Au départ, je craignais que mon itinéraire apparaisse comme une sorte de recherche des secrets des africains et que les gens disent : « Les Européens, ils nous ont déjà tout pris. Nous avons un petit secret qui est notre mystère, et voila qu’un Européen veut aussi s’en accaparer ». Je ne pense pas avoir violé quoi que ce soit, car mon objectif était simplement de connaitre l’arrière monde culturel de mes élèves. Il n’y avait pas chez moi une volonté d’ouvrir une porte qui m’était interdite. Au contraire ce sont les Nganga eux-mêmes l’ont fait. IN qui m’a ouvert les yeux avait dès le premier contact manifesté la volonté de m’initier. Il interprétait ma soif de savoir comme la demande d’un pouvoir. Par ailleurs, les notables duala et d’autres personnes averties des problèmes de relations entre Européens et Africains suivaient avec beaucoup d’intérêts et de respect mon itinéraire dans la mesure où ils ne sentaient de ma part aucun désir de découvrir un trésor caché. Le chef Bétote Akwa avait même prédit mon initiation, puisqu’il m’avait dit un jour : « ils vont t’ouvrir les yeux».

Lors de vos recherches dans les villages, n’avez-vous pas rencontré des résistances de la part des autochtones ?

Bien sûr ! C’est arrivé à Kaké (près de Souza) et à Bonendalé. J’ai été arrêté par la population qui me prenait pour un Mukala ndédi (sorte de grec qui faisait le marchandage des personnes pour les faire à la sorcellerie de l’Ekong). J’ai fait appel au chef Caïn Diboundje Tukuru. Malheureusement cela a accentué le courroux des habitants de Bonendalé, car dans la subconscience collective des gens – influencés par les repères historiques, – ce sont les chefs qui étaient complices de tous les commerçants de personnes au temps de l’esclavage. Après une cérémonie de réconciliation organisé par l’abbé Lucien Endene en présence du chef superieur de Bonabéri, je suis devenu un fils adoptif de Bonendale, parce que la population avait eu la preuve que j’étais vraiment un prêtre et non un trafiquant d’esclave.
Une autre fois, du coté de Yabassi, alors qu’avec mon initiateur DIN, nous étions à la recherche d’un arbre qui était nécessaire à l’ouverture des yeux, nous avons été soupçonnés de sorcellerie. Mais grâce à Dieu, j’ai toujours pu m’en sortir. Par la suite, j’ai pris toutes les précautions nécessaires pour ne pas retomber dans les mêmes situations périlleuses.

Pour l’homme « normal » les phénomènes de village sous le fleuve, le mystère du mont coupé, le commerce des hommes à L’Ekong sont des notions plus ou moins abstraites. Comment les percevez-vous avec votre double vu ?

C’est vrai que tout ceci est abstrait en tant que notion. Cependant, depuis que je reçois dans l’après midi des personnes en désarrois  qui viennent m’exposer leurs problèmes et essayer de voir avec moi quelle en sont les causes, je m’aperçois que ce sont des réalités traditionnelles encore vivantes. Tous les éléments de ces grands récits qui sous tendent ce que vous venez de dire sont encore présent et actif dans le fin fond de l’émotion populaire.
Il faut suivre l’évolution de toutes ces conceptions traditionnelles avec énormément de respect car elles ont été le ciment des coutumes et des croyances des Africain avant le Christianisme.

Justement, ne pensez vous pas que ce fut une erreur pour les africains d’avoir, au contact du Christianisme trop facilement embrasser la nouvelle religion en délaissant celle de leurs ancêtres ?

Non. Il n’est pas étonnant que l’annonce de l’Evangile ait apporté des bouleversements dans les cultures africaines. On peut regretter que les choses ce soient passées de façon aussi radicale et que les premiers missionnaires n’est pas prit le temps d’étudier tout ce qu’il y avait de valeur dans la religion traditionnelle. Mais on peut les comprendre car ils pensaient honnêtement qu’il n’y avait qu’une seule civilisation au monde : la leur. Et puis les conditions de vie étaient si dures que plusieurs mouraient comme des mouches. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on envisage la prise en charge dans le christianisme de ce qui faisait l’âme africaine. On appelle cela  l’inculturation. Les évêques vont se réunir à Pâques 1994 pour se pencher sur cette question.
Pour ma part, je pense qu’il faut attendre plusieurs générations du point vu de la sociologie religieuse pour voir comment une culture intègre le Christianisme. Néanmoins une culture n’est pas une notion fixe, elle est toujours appelée à être modifiée, voir à mourir. On n’a pas attendu l’arrivé des Européens pour que ca se passe ici en Afrique. Vous avez eu une révolution aussi radicale lorsque vos ancêtres sont passés de la cueillette et de la chasse à l’agriculture ! A ce moment là, le pouvoir qui était aux mains des hommes est passé à celle des femmes.

Du haut de votre « observation » de Ngambi. Quel est l’état des pratiques de soulerie actuellement au Cameroun. Sont-elles en baisse ou en hausse avec la modernisation tous azimuts de la société ?

Je suis porté à dire que quantitativement parlant, elles sont en hausse. Les vieux disent qu’il n’y a jamais eu autant de sorcellerie qu’aujourd’hui. Je crois que cela tiens à la crise économique que nous connaissons, et qui crée comme une sorte de névrose social. Cela aiguise les convoitises, la cupidité. Les gens deviennent plus égoïstes et plus vicieux. Mais cela est aussi du à la quasi disparition des structures d’anti sorcellerie. Car il faut dire, la sorcellerie n’est que la face cachée la plus inquiétante et la plus perverse de la coutume. A coté de cela, il y a l’anti sorcellerie présenté par le Nganga qui est ce à quoi je le suis le  plus intéressé.
A cause de cette monté de la sorcellerie, il est déplorable que les autres aspects de la coutume disparaisse avec la perte d’influence des chefs traditionnelles, la fin des tribunaux coutumiers, l’oblitération dans la mémoire collective des grands récits comme le DJEKI, la NJAMBE par les feuilletons de télévision.

La contre sorcellerie à travers le Nganga a donc de beaux jours devant elle ?

C’est le besoin qui crée la fonction. L’OMS donne une bonne définition à la santé : « un bien être parfait, physique, moral et social ». Or la médecine officielle que personne ne remet en question ne réussi pas encore à combler les attentes de certains gens par rapport à l’idée qu’ils se font de la santé. Pour l’Africain, la vie est gérée par les relations avec les autres, avec les ancêtres et avec Dieu. Leur bien être social est donc essentiellement spirituel. Alors ne trouvant pas dans la médecine moderne la satisfaction pour cette partie d’eux même qu’ils estiment non guérit lorsqu’ils sortent de l’hôpital, ils appel au Nganga. Malheureusement, les charlatans occupent plus de terrain par rapport aux véritable Nganga issu de la tradition.
Ainsi, de plus en plus les gens se tournent vers les églises. Des mouvements comme le renouveau charismatique donne une grande place à la prière de guérison. Ce n’est pas de la médecine, mais cela a un certain impact. Ce que je trouve cependant dommage, c’est que les gens se tournent vers un grand nombre de mouvements de toutes sortes qui sont des cultes syncrétistes.

Le « Blindage » d’adhésion à des sectes ou à des sociétés sécrète initiatique comme la rose croix sont à la mode chez les jeunes Camerounais. Tout cela protège t-il de maléfice des sorciers ?

L’existence d’un trop grand nombre de charlatans discrédite souvent la médecine traditionnelle. Les gens sont souvent très déçus par des faux guérisseurs qui promettent la guérison sans avoir les moyens de l’assurer. Quant aux associations, c’est un autre débat. Lorsque je suis arrivé au Cameroun en 1957, il n’y avait que deux mouvement religieux non reconnu par l’Eglise : les témoins de Jéhovah et la franc maçonnerie. Or ni l’un ni l’autre de ces association n’est tourné vers les problèmes de guérison.
Par contre il y a aujourd’hui à Douala un certain nombre de secte que nous appelons des mouvements syncrétique qui eux orientent leur actions vers la guérison. Le danger étant que ces sectes promettent des guérisons rapides. Le résultat est que des gens crédules entre dans ces mouvement et après quelque temps, se sentent frustré et déçu parce qu’au bout du compte, ils ne guérissent pas. Actuellement, il y a comme un chantage sur la population au nom du désir de guérir qui ne me parait pas honnêtes.
De manière plus globale, nous sommes aujourd’hui devant une sorte de culture mondiale de la maladie et de la guérison. Ce phénomène est sans doute lié à la perte d’influence des grandes religions. Et en réaction, nous voyons apparaitre surtout chez les anglo-saxons les théologies de la guérison comme on vu dans les années  70-80 émerger les théologies de la libération.

On dit souvent que la sorcellerie est l’une des causes du retard économique de l’Afrique. Comment expliquer l’essor de l’Europe malgré la présence de ce fléau dans le vieux continent ?

Je ne crois pas que ce soit totalement lié. Ce n’est pas non pas sans relation. C’est un autre phénomène. Il ne faut pas tout faire dépendre des phénomènes de sorcellerie. Vous avez une région du Cameroun qui est l’Ouest. Tous les observateurs remarquent chez les gens de cette région un comportement caractéristique devant les problèmes du commerce, de développement moderne. Dans cette région de l’Ouest, il y a tout autant des phénomènes de sorcellerie dans le centre, le sud et le Littoral.
Ce n’est pas tout à fait à opposer. C’est plutôt un problème relationnel qu’un problème de recherche scientifique et de l’amélioration de la technique. Je ne dis pas que sa ne soit pas sans influence, mais je dirai pas d’une façon direct. Il pourrait très bien avoir de remarquables  ingénieurs qui se sentent pris dans les rites de sorcellerie dans leur famille.

Si on vous extirpe de ce milieu purement Camerounais et qu’on vous dépose sur la place de Paris, pourrez vous jouer le rôle de Ngambi chez les parisiens ?

Le pouvoir de Ngambi est au service de l’homme. Lorsque les gens viennent vers vous, les pouvoir du Ngambi entre en activité car beaucoup d’images viennent en esprit. Ces images parlent et aident le Ngambi à suggérer aux personnes ce qui leur faut pour qu’elles retrouvent leur équilibre. Ces dernières années, ayant eu l’occasion d’aller à Paris, des Français qui avaient lu mon livre « les yeux de ma chèvre » sont venus me trouver et j’ai exercé spontanément pour les aider et pas par curiosité ou amusement ce pouvoir sur eux non sans effet, je crois. Et cette capacité d’utiliser un monde d’image lorsque les gens viennent vous voir a pour effet de vous rendre plus proche d’eux par les sens quelque soit leur pays d’origine ou de résidence.

L. M. : Quelle peut être la contribution de la coutume des pays Africains dans le développement matériel et mental de l’humanité ? 

Il ne faut pas considérer la coutume comme quelque qui est à coté de l’Africain. La coutume c’est fait parti de lui. Bien sur il y a des manifestations de la coutume, comme étaient les fêtes traditionnelles, les danses, les rites, (comme ceux de l’ESA qui est une cérémonie de réconciliation familiale chez les Sawa). Ce sont des choses qui peuvent perdre de leur importance visible. Mais la coutume, dans inspiration, fait vraiment partie des Africains. Elle ne disparaitra pas. D’ailleurs, de temps en temps, je fais des reproches à mes amis Camerounais qui disent : « on a plus de coutumes on est comme des blancs ». Je leur dis « ce n’est pas vrai du tout. Permettez-moi, en tant qu’étranger, bien que je sois chez vous depuis longtemps, de vous dire que dans toute votre façon de faire et de vous comporter. Vous demeurez des Camerounais et vus avez héritez sans vous en rendre compte d’une certaine manière de vous comporter qui était celle de vos aïeux » ! Même beaucoup de formes extérieures ont disparu. Il s’agit maintenant de vivre dans le monde moderne en essayant de conserver l’héritage. Il y a un domaine de la tradition qui à la portée des familles Camerounaise à savoir le parlé en langue. Nous avons, à la fois la chance et la malchance au Cameroun d’avoir plus de deux cents langues, une dizaine étant considérées comme plus importantes. Ce sont des trésors de la coutume. Et je crois que les parents ne s’efforcent pas assez d’enseigner à leur enfants leur langue (paternelle ou maternelle). La coutume ne pourrait pas subsister si les langues disparaissent totalement. Nous en sommes pas la mais il y a quelques risques aujourd’hui qu’en même. Le collège Liberman a toujours essayé de promouvoir les langues Africaine. Aujourd’hui encore, on y enseigne deux langue obligatoirement aux élèvent de 6è et de 5è, à sa voir le duala et le bassa qui ont les longues correspondent au lieu même de la ville.

 

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