Croissance économique: Le Cameroun au bord de l’étranglement selon Dieudonné Essomba

Dans une contribution adressée à l’agence Ecofin, Dieudonné Essomba, Ingénieur statisticien et économiste camerounais, livre sa lecture du budget de l’Etat camerounais et explique pourquoi le boom économique que connaît actuellement la Côte d’Ivoire n’est pas reproductible dans son pays :

« Face aux récents succès remportés par la Côte d’ivoire, perçu par un grand nombre comme un jumeau du Cameroun, certains pensent naïvement qu’une gouvernance à l’ivoirienne pourrait améliorer la situation. Il n’en est absolument rien, car tout se joue sur la marge de manœuvre extérieure, autrement dit, le volume de devises disponibles. De ce point de vue, la Côte d’Ivoire est dans une situation qualitativement différente de celle du Cameroun. Ses recettes d’exportation représentent 2,5 fois les nôtres. La diaspora ivoirienne est très active et ses transferts atteignent 10% des recettes extérieures, alors que ce taux est inférieur à 1% au Cameroun.
Le tourisme qui procure également des recettes extérieures est plus développé en Côte d’Ivoire, alors qu’au Cameroun, il est poussif et mal valorisé. Les Camerounais sont très peu hospitaliers et assimilent les étrangers à des voleurs qui viennent piller leurs prétendues richesses.
De cette situation découle un potentiel de création de devises de la Côte d’Ivoire trois fois plus élevé que le Cameroun et par suite, une capacité d’approvisionnement extérieur trois plus élevée.

Du côté de la dépense, le Cameroun traine également d’énormes tares. Tout d’abord, un mode de consommation exagérément extravertie, et il est de notoriété publique que le Cameroun, pays somme toute très moyen, est le plus gros importateur de liqueurs et spiritueux de toute l’Afrique ! Le parc automobile d’un Directeur camerounais est le plus fourni d’Afrique, y compris l’Afrique du Sud et les pays maghrébins ! Cette tendance compulsive à la consommation de prestige s’accompagne d’un mépris de la production locale. En Côte d’Ivoire, les fonctionnaires, les Ministres et même les Chefs d’Etat se présentent publiquement avec l’habillement national quand les nôtres sont branchés aux grands maîtres de Paris. Enfin, le tissu industriel d’Abidjan est nettement plus diversifié, ce qui réduit le poids sur les importations de biens à technologie élémentaire.

Ces facteurs offrent à la Côte d’Ivoire une marge de manœuvre considérablement supérieure au Cameroun.
On peut ajouter que la Côte d’Ivoire bénéficie aussi de la croissance de cicatrisation, due au fait que la guerre a comprimé ses capacités productives qui se détendent maintenant en temps de paix comme un ressort.
En réalité, comparer le Cameroun à la Côte d’Ivoire, c’est comparer un chef de famille qui gagne 100 000 FCFA et écume les bars, à un autre qui gagne 300 000 FCFA et passe sagement la soirée chez lui. Malgré d’importantes similarités, les deux pays ne sont pas comparables et la croissance ivoirienne va se poursuivre pendant longtemps encore, alors que le Cameroun est au bord de l’étranglement. »