CHARLOTTE DIPANDA

La chanteuse camerounaise présente son troisième album « Massa ». Elle parle de sa vie d’artiste, de musique et de l’amour que lui portent ses fans.

Que signifie « Massa», le nom de baptême de votre 3ème album ?
Massa, c’est une sorte d’invitation à la citoyenneté. J’interpelle nos dirigeants sur leur responsabilité. Je leur demande combien de morts il faudra pour qu’ils se sentent concernés. Et j’interpelle aussi chacun d’entre nous sur sa responsabilité quotidienne. Chacun doit se demander ce qu’il peut faire pour améliorer les choses dans son environnement. Quelle peut être sa contribution dans son corps professionnel, par exemple? Parce que, souvent, on espère que les choses changent, mais on ne fait rien nous-mêmes. Nous sommes les premiers acteurs qui doivent contribuer à ce que les choses se passent mieux. C’est vrai que je vis en France depuis une dizaine d’années maintenant et qu’en général, quand il y a un accident de la circulation là-bas et qu’il y a des décès, des gens sont sensibilisés. Mais je me rends compte que chez nous, l’axe lourd Douala-Yaoundé tue des gens tous les jours et on a intégré ça comme quelque chose de normal. Si ça ne vous bouleverse pas, c’est qu’il y a un problème. Des exemples comme ça, je peux en citer des centaines. Je ne fais pas de la politique. Je suis une artiste et mon devoir c’est de dire la société telle qu’on la vit.

Quatre ans depuis la sortie de votre 2ème album : deux fois plus de temps qu’entre les deux précédents. Avez-vous pris le temps de souffler après « Dube Lam » ?
Je pense que ce serait prétentieux de dire que nous décidons de faire un album à un moment ou un autre. Moi, je fais un album parce que je me sens prête, parce que je sens que j’ai suffisamment encaissé des choses; ce qui me permet d’avoir des choses à dire. Je ne sais pas du tout quand le quatrième album se fera, parce que je ne sais si je serai disposée. Il ne suffit pas de dire ‘’je vais faire un album’’. Des fois, j’ai des pannes sèches. Je prends un stylo et il n’y a rien qui sort. Donc, ça ne dépend pas que de moi, mais ça dépend de ma disposition à recevoir ce que j’ai à donner par la suite.

Vous avez gardé le style acoustique dans « Massa ». Vous vous y exprimez le mieux ?
Il y a une différence dans Massa, parce qu’il n’y avait pas de piano dans les deux précédents albums. On n’avait jamais utilisé de cuivres. Donc, je crois que les choses évoluent, mais sans qu’on soit dans une conceptualisation. Chaque moment arrive avec sa force, avec son énergie. Moi, je veux juste pouvoir être là, capable de percevoir ce que Dieu veut me donner. En retour, je le mets à votre service. Il est clair que l’environnement aéré, acoustique, me convient le mieux parce que j’ai le sentiment que ma voix s’exprime mieux dans ce cas. Mais je peux me retrouver dans une musique un peu plus composée sans avoir le sentiment de me renier. Ça dépend de la mélodie, de l’univers de cette chanson-là. On peut avoir quarante instrumentistes et, à l’écoute, on a l’impression d’en avoir deux ou trois, parce que le travail est bien fait.

En quoi « Massa » est-il différent des deux précédents albums ?
C’est l’album de la transition. Sur les deux précédents albums, j’étais fière d’être camerounaise, de rester dans mon cocon du pays. Mais sur Massa, je me suis autorisée à dire que j’ai l’intention d’aller au-delà. C’est un positionnement que je suis en train de prendre. Et il fallait, dans les arrangements, faire la part des choses pour qu’il n’y ait pas une rupture. Même si je ne suis pas Michael Jackson, j’ai déjà un public, mais je ne me considère pas comme une chanteuse qui a commencé sa carrière hier. Je me considère comme une chanteuse qui a un bagage, un public qui la suit. Et mon public, je le respecte. Je ne voudrais pas le perdre. Sous prétexte que je suis à la quête du monde, je ne vais pas couper les ponts. Je me considère riche de dire que j’ai déjà une base, j’ai déjà une force qui va me permettre demain d’aller bousculer, mais en sachant que je dois d’abord satisfaire ce public qui m’a donné la possibilité d’être la personne que je suis aujourd’hui.

Quelle est la petite histoire de la chanson « Elle ne l’a pas vue » ?
Cette chanson m’a été inspirée par le post d’une jeune fille. Quand j’ai fini d’écrire cette chanson, je me suis rendu compte que j’étais aussi concernée par cette chanson. Parce que j’avais mis le décès de ma grand-mère de côté. Ça a été quelque chose de douloureux pour moi. Et c’est à la fin de l’écriture de cette chanson que je me suis rendu compte qu’elle me parle aussi. C’est sans doute pour ça que j’ai réagi ainsi quand j’ai lu le post de la jeune fille sur les réseaux sociaux.

Avez-vous le sentiment que les messages que vous véhiculez dans vos chansons atteignent leur cible ?
Oui, je me rends compte que les messages sont bien reçus par tout le monde, bien que je chante en duala, une langue que tout le monde ne comprend pas. Souvent vous écoutez une chanson et vous vous effondrez, sans comprendre ce qui vous arrive. Je pense que le plus important n’est pas de faire tomber la barrière de la langue. Des fois, vous utilisez un mot, mais il n’est pas suffisamment fort, pourtant ce que vous dites est grave. Ma musique aujourd’hui, je la veux plus forte que la langue. Les gens n’écouteront pas tous, les mots en duala ou en bakaka. Je les invite à écouter ma musique avec leur coeur. Comme le mélomane ne comprend pas la langue, il va activer une autre partie de son corps qui va lui permettre de ressentir cette musique-là.

Pourquoi y a –t-il trop de mélancolie et de pleurs dans vos chansons ?
Je me suis toujours sentie très bien. C’est vrai que j’ai cette habitude de chanter lentement, de pleurer avec les autres. Mais je ne suis pas du tout quelqu’un de faible. Au contraire, je pense avoir beaucoup plus de ressources que les gens ne peuvent l’imaginer. Pour faire ce que je fais, il n’y a pas de place pour les faibles, sinon vous vous faites bouffer. Par contre, je revendique une certaine mélancolie qui est surtout liée à mon histoire, à ce que j’ai vécu, parce qu’on ne peut pas chanter une mélancolie quand ce n’est pas quelque chose qu’on porte réellement en soi. Je crois que cette mélancolie c’est vraiment mon être, c’est vraiment mon histoire, c’est mon bagage. C’est le bagage que je partage avec les autres. Oui, je peux chanter des notes ou des accords mineurs, mais en étant quelqu’un de très heureux.

Êtes-vous d’accord avec ceux qui pensent que la musique camerounaise ne marche pas bien?
Il y a beaucoup de choses qui contribuent à cette situation. J’aimerais juste me contenter de chanter. Il n’y a pas de structure pour nous accompagner. Il n’y a pas d’environnement pour permettre aux artistes de s’établir comme ils aimeraient. Mais moi, ça ne m’arrêtera pas. J’ai envie de partager mon bout de rêve avec tous les Camerounais à chaque fois que je me retrouve dans une scène. Il faut qu’on essaie d’avoir une démarche. Il y a eu une acceptation rapide du public. Je pensais que j’aurais plus de mal à convaincre les gens, à leur expliquer qu’il ne faut pas seulement que la musique soit dansante pour que les gens y adhèrent. Quand je suis arrivée, les gens m’ont plutôt donné le sentiment qu’ils attendaient aussi ce style-là. Je découvrais mon public en même temps que je me cherchais encore en tant qu’artiste.

Que pensez-vous du phénomène de la piraterie ?
On souffre tous de la piraterie. Quand je pense à toutes ces heures de travail, aux allers et retours que j’ai faits. J’ai commencé la préparation de Massa depuis le mois d’août 2013. Ça nous a pris un an pour faire les maquettes seulement. Et en un an, je ne sais plus combien de fois j’ai vu Guy Nsanguè. Je l’ai vu deux ou trois fois par semaine. On avait un calendrier très serré. Et dire qu’à la fin de tout ça, le premier jour où l’album sera sur le marché, il sera piraté, c’est juste cruel. Pour moi, c’est de la méchanceté. On ne se rend pas compte de tout ce que ça demande comme effort. Celui qui achète un Cd piraté me dira qu’il n’a peut-être pas les moyens, mais il sait très bien quel genre de musique il veut écouter. Donc, ce n’est pas tout à fait juste vis-à-vis de l’artiste. Si je ne suis plus capable de faire des albums, on va se dire que Charlotte Dipanda, c’était un feu de paille… Pour exister, j’ai besoin de chacun d’entre vous.

C’est à nous de soutenir nos artistes. Je suis allée voir Youssour N’dour l’année dernière à Paris Bercy. Il y avait des milliers de personnes dans la salle, ils étaient tous Sénégalais. Au Cameroun, on a encore du mal avec cela. Je pense que je suis l’artiste camerounais par lequel c’est en train d’arriver. J’ai vraiment le sentiment que du nord au sud, de l’est à l’ouest, je me sens comprise et soutenue par les Camerounais. Ce qui n’a pas toujours été le cas. Les autres communautés existent par elles-mêmes. Elles n’ont pas besoin d’une force externe. On a plein de talents chez nous, c’est à nous de les soutenir. Si moi je suis forte au Cameroun, quand j’ai appelé Rfi, ils m’ont dit oui, c’est parce qu’ils savent qu’il y a deux ans, j’ai rempli le palais des Sports, etc… Il y a cette force que le public camerounais m’a déjà donnée. C’est comme ça qu’on va redonner de la force à la musique de chez nous. Valorisons-la, défendons-la aux yeux du monde.

Qu’est-ce qui est plus important pour vous, vendre des Cd ou vous produire en spectacle ?
Les deux. La vente des Cd me permet de garantir la production du prochain album. La scène pour moi, c’est la meilleure chose qui soit arrivée en Afrique. Parce que quand je suis en studio, je porte ma chanson, je la travaille avec mon arrangeur, avec les grands musiciens. Mais ce qui donne réellement un sens à tout ça, c’est de pouvoir réinventer ces chansons-là que je connais et que j’ai répétées pendant des mois. Leur redonner une nouvelle vie, les rechanter différemment et savoir comment les gens vont réagir. Pour moi, c’est vraiment le moment d’extase.

Est-il possible d’avoir Charlotte Dipanda au pays en dehors des spectacles…
…Malheureusement, depuis très longtemps, je ne suis pas venue pour les vacances; pourtant, j’ai beaucoup de membres de la famille ici. J’ai rêvé de faire ce métier, mais je ne pensais pas à tout ce qui arrive aujourd’hui. Je ne savais pas que choisir le métier imposait un certain nombre de contraintes. Des fois, c’est un peu chaud.

Quels artistes vous ont inspirée à vos débuts ?
Il y a beaucoup d’artistes camerounais qui m’ont inspirée. Des artistes comme Eboa Lottin, Bebe Manga, Eko Roosevelt… Ils ont un certain âge, c’est vrai, je ne sais pas pourquoi, mais c’est eux qui m’ont donné envie de faire ce métier. Kotto Bass, par exemple, quand j’arrivais à Douala, c’est cette année-là qu’il est décédé. J’ai pleuré. J’aurais aimé travailler avec lui, parce que dans sa musique, il y avait une telle musicalité, une telle richesse. Ces aînés ont fait le travail pour nous, ils ont frayé le chemin.

Charlotte Dipanda s’implique beaucoup dans le social. Songe-t-elle à créer une association ?
Pour faire une association, il faut avoir le temps pour s’en occuper. Ce que je fais pour l’instant, c’est accompagner des associations. Lorsque quelqu’un a un projet qui me parle, je m’associe à lui. Souvent, je fais des dons. Je suis ans l’action. Le jour où je penserai que j’ai le temps nécessaire pour pouvoir le faire, et parce que ce sera quelque chose de naturel, à ce moment- là, je créerai une association.