Cameroun – Yaoundé, capitale poubelle

Depuis près d’un mois, certains quartiers de la capitale camerounaise  croulent sous le poids des poubelles.

Des indiscrétions parlent d’une brouille entre Hysacam et la Communauté urbaine de Yaoundé. Les populations étouffent d’odeurs nauséabondes et de colère.
Messassi (Yaoundé 6), 21 janvier 2016. Près du car  refour du quartier épo nyme, les détritus squattent hi deusement les espaces et jonchent le sol. Sachets en plastique, berlingots de lait, emballages de yaourt, épluchures de légumes et fruits, plumage et entrailles de vo laille, déjections de bétail, une grosse mare dont les eaux glauques ruissellent sur plusieurs dizaines de mètres dans le voisinage du dispensaire. Un vrai bazar, qui ac cueille aussi des pisseurs de rue décomplexés et des rats affamés. Ce matin, une odeur de pourriture se mêle à celle plus âcre d’ordures incendiées. Un homme, terrifié, n?a pas de mots pour décrire ce qu?il voit. Dans un Eton appliqué, il se lâche nerveusement: «I ne abé a Messassi va» (C’est grave ici à Messassi, NDLR).

/>Plusieurs jours  sans collecte des poubelles, cela représente des tonnes de déchets quotidiens encastrées dans la rue, une puanteur forte et la vérité qui éclate dans un fouillis d?imprécations contre les autorités: « Ces gens iront en enfer à cause de ces poubelles qui nous sautent à la gorge ». Au lieu dit Tonteme à Etoudi, les ri verains rivalisent d’ardeur pour submerger ces endroits d’ordures et de résidus de toutes sortes. Dans sa partie nord, le quartier s’en tire mieux que la partie méridionale, largement impactée par des routes dégradées. Marcher dans ces lieux sans se boucher le nez tient de l’exploit, tellement les effluves nau séabonds infestent la place de jour comme de nuit et mettent à rude épreuve le sens olfactif. Ce matin, des femmes passent une écharpe sur le nez pour atténuer le remugle des poubelles débordantes tout en se tordant les chevilles dans les nids de poule. A Emana, la violence a fait irruption dans le cours ordi naire de la vie. Elle y a introduit une rupture; et ce qui est rompu, c’est avant tout l’esprit civique. Par de nouveaux codes «moraux», les  populations ne peuvent plus policer leurs comportements.
« On verse les ordures partout où bon nous semble maintenant! Le bac est plein, on fait comment? Qu’ils aillent au diable! », lance une jeune dame. Dans ces hurlements d?imprécateur, ces murmures de blessé à vif, il y a une foire aux questions qui fait l?effet d?une claque sur la joue de la société Hygiène et salubrité du Cameroun (Hysacam). « Qu’est ce qui fait problème ? Qu’est ce qui leur manque ? Pourquoi ces gens contrarient ils l’ambitieux projet de quartier propre qui nous tient à cœur? », s’interroge Flavien Betene, le chef de bloc 5 à Emana. A Biteng, les mots, à la fois trempés dans l?acide et dans la honte, dénoncent autant l’odeur des poubelles que le parfum de rancœur qui com mence à s’installer ici: « C’est désolant ! Ces fatras d’immondices sont là de puis fin décembre ; le jour qu’ils po seront leurs pieds ici, ils nous dirons pourquoi nous tuent-ils ainsi », mau gréé un étudiant. « Notre vie n?a jamais eu de saveur. De tous nos droits oubliés, le droit à la salubrité est le plus bafoué depuis le mois dernier », ajoute Tanus Foé, artiste musicien domicilié dans ce petit patelin urbain.

Pour tenter de comprendre
Sur cette piste, impossible, en réa lité, de passer le barrage d’une communication verrouillée à la Communauté urbaine de Yaoundé (CUY). Croisé par hasard, au sortir de son bureau, un cadre de cette structure se défiant d’être sous la coupe d’un quelconque chef se confie au reporter. A l’en croire, le nouveau système de collecte des ordures ménagères (avec une di minution du nombre de ramas sages hebdomadaires mis en ap plication depuis la mi-décembre) est à l’origine de la situation. Hy sacam est censé enlever les déchets tous les jours à des plages horaires connues d’avance dans 191 secteurs de la ville de Yaoundé. Pour ce faire, il faut en moyenne 200 voyages de camions par jour (selon le contrat entre Hysacam et la Communauté urbaine de Yaoundé  CUY). Ce contrat serait en ballotage, à en croire d’autres indiscré tions à la CUY. Face à cette réalité, des explications sous forme d’échappatoire ne manquent pas à Hysacam: le mauvais état des routes, la spontanéité des dépotoirs et la surproduction des ordures. Les autorités municipales mettent en cause l’insuffisance de moyens financiers et la non participation des ménages dans la gestion des
déchets qu’ils génèrent; ceux?ci répondent que c’est la CUY qui a la responsabilité de bien veiller sur la propreté de la ville. Une ville en proie à une urbanisation rapide. «L’accroissement de la population urbaine et les changements d’habitudes alimentaires dans les villes d’Afrique subsaharienne sont à l’origine d’une augmentation importante de quantités de déchets ménagers», analyse Justin Bédimé, environnementaliste. Selon lui, la forte croissance urbaine entraîne en Afrique une accumulation rapide des déchets, ainsi qu’une hausse significative de la production de déchets par personne. La composition même des déchets change: la proportion des fermentescibles, même si elle est encore importante, a tendance à diminuer au profit d?autres types de déchets, soulevant de nouveaux problèmes de recyclage. Pour Justin Bédimé, à Yaoundé, comme dans d’autres villes du pays, les activités socio? économiques couplées à l’accroissement démographique et aux changements dans le mode de consommation, génère une production de plus en plus importante de déchets ménagers solides. En 2005, la production moyenne de ces déchets s’élevait approximativement à 62721 tonnes, soit une moyenne de 0,31 Kg/hab./jour. Sur cet aspect, les variations quantitatives et qualitatives existent d’une commune à l’autre en fonction surtout du niveau socio?économique de leurs habitants. Plus le niveau de vie est élevé, plus la production d’ordures ménagères est importante. «Les habitudes de consommation par exemple, la plus forte consommation de produits conditionnés et emballés observée dans les communes ayant un niveau de vie élevé doivent également être pris en compte. A cela s’ajoutent des problèmes de fonctionnement et de gestion des équipements publics ou d’inachèvement des voiries», évalue Justin Bédimé. En écho à ce constat, et au regard de leur situation actuelle, l’environnementaliste estime que les ménages ont le sentiment d’une dégradation de leurs conditions de vie. Il épingle entre autres une collecte limitée par l’insuffisance de la voirie et l’allongement des distances en raison de l’extension des quartiers, une gestion chaotique de la filière d’élimination des déchets, avec une faible intervention du secteur privé, l’absence de schéma local ou national de gestion de l’environnement urbain et surtout la multiplication des acteurs de la collecte (ONG, PME, services techniques), mal ou pas coordonnés, un financement insuffisant et non planifié.