CAMEROUN :: REGARDS SUR LES MOTIONS DE SOUTIEN À PAUL BIYA: 36 ANS D’ENFUMAGE

L’élite politique et administrative militant au sein du Rassemblement démocratique du peuple camerounais rivalise d’ingéniosité pour la signature des motions de soutien au président de la République. Mais l’ampleur de la pratique contraste fort avec les actes et résultats.

En la matière, Paul Biya bat tous les records et détient la palme d’or mondiale. Parmi les chefs d’Etat en fonction, ou même ayant déjà passé la main, aucun ne peut se targuer d’avoir été le destinataire d’autant de motions de soutien durant son magistère.

Cette performance hors du commun ne tient pas forcément à sa longévité au pouvoir, mais sans doute à la spécificité de l’élite politique et administrative du Cameroun gravitant autour du pouvoir.

Cette pratique, devenue la marque déposée des hiérarques du RDPC, le parti présidentiel, a le même âge que le Renouveau, sans être son apanage puisqu’elle existait déjà du temps d’Ahmadou Ahidjo.

Sous le Renouveau, il est fort possible qu’elle ait épousé une plus grande dynamique à la faveur de l’invitation du premier président de la République à tous ses compagnons de route d’apporter tout leur soutien à son successeur.

Des personnalités, même parmi les plus insoupçonnables, ont alors inauguré cette pratique qui désormais fait l’originalité et est fortement ancrée dans les usages politiques au sein du parti au pouvoir.

Antoine Marie Ngono, dans son livre ‘’Cameroun, les orphelins de la Républiques ou la trahison des héritiers’’, ne cache pas sa méfiance pour les motions de soutien : « J’ai gardé un mauvais souvenir de celle adressée en mars 1984 au président Paul Biya au nom des élites de la province de l’Adamaoua, après son élection à la présidence de la République en janvier 1984 ».

L’ancien éditorialiste de la CRTV note avec curiosité que son signataire était le colonel Salé Ibrahim, commandant de la Garde républicaine, et son contenu « atypique », notamment parce que ce dernier priait le Très-Haut de garder Paul Biya à la tête de l’Etat « pour toujours ».

Les signataires des ‘’motions de déférence, de soutien et de gratitude’’ qui ont pris le relai depuis lors n’en demandent pas moins à Dieu pour Paul Biya, et parfois pour toute sa famille.

Et s’il y a quelque chose qui a fleuri sous le Renouveau, au sein du RDPC, c’est bien cette pratique. Tout prétexte est idoine pour ouvrir une nouvelle saison de motions initiées pour toutes sortes de raisons, même les plus farfelues : modification de la Constitution, interpellation d’une personnalité, enquête d’une ONG sur la gouvernance au Cameroun, prorogation du mandat des élus, etc.

MISE EN SCÈNE

Autant dire que les motions de soutien constituent un grand moment de la vie du RDPC, et leur histoire s’écrit suivant un scénario ou plutôt une mise en scène bien rôdée. Presque toujours, elles sont lues à l’issue d’un meeting populaire ou d’une réunion des élites et des forces vives. Sauf que le texte n’est presque jamais adopté solennellement. Signées au nom des militants ou des forces vives et même au nom du peuple camerounais, elles sont le plus souvent écrites par une seule personne ou dans le meilleur cas par un comité très restreint qui seul connait les motivations profondes de l’initiative et se charge ensuite de veiller à ce que leur destin s’accomplisse. Celui-ci passe par une forte médiatisation orchestrée bien souvent avant même que le destinataire les ait reçues.

En tant qu’ancien directeur de l’information et rédacteur en chef du journal télévisé de la CRTV, Antoine Marie Ngono sait précisément de quoi il parle quand il souligne : « Des pressions sont par la suite exercées sur les responsables de la radiotélévision de service public, à l’effet de montrer la cérémonie et de diffuser des extraits significatifs, c’est-à-dire ceux qui citent le grand chef, sous peine de sanction.

Généralement, on met le prix qu’il faut pour que le texte de la motion soit lu en ‘’prime’’ ou paraisse dans les meilleures pages du quotidien gouvernemental ».

Les preuves que les motions de soutien à Paul Biya ne sont pas forcément sincères foisonnent.

Antoine Marie Ngono note par exemple qu’un mois après avoir signé la sienne, Salé Ibrahim « lançait les troupes de la Garde républicaine à l’assaut du palais présidentiel ». Peut-être que Dieu écouta sa première prière en faisant échouer sa tentative de putsch.

Pour se convaincre que les signataires sont mus par autre chose que le soutien véritable, il n’est qu’à voir que les motions sont régulièrement signées par tout le monde : les absents, les morts, les prisonniers, des personnalités dont les fonctions interdisent un tel engagement, etc.

LE PRÉSIDENT EXASPÉRÉ

Même si cet acteur politique de premier plan tient à mettre un bémol : « Il ne faut pas croire que toutes les motions de soutien n’ont pas au préalable reçu l’aval ou été inspirées par la très haute hiérarchie.

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Certaines constituent même des ballons d’essai. Mais beaucoup, sans connaitre les tenants et aboutissants sans doute pour ne pas rester en marge, se laissent entrainer par la vague ». Cet aveu montre bien que les motions de soutien sont à plusieurs égards folkloriques, participent d’une démarche courtisanne d’une élite du RDPC soucieuse de masquer une certaine incompétence et certaines dérives. Car, soutient un politologue, « le meilleur soutien devrait aider le président de la République à mettre en œuvre avec efficacité sa vision pour le Cameroun.

Il s’exprime à travers un engagement en faveur de son projet de société, les actes posés et les résultats obtenus par chacun. Et comme Paul Biya a gouverné avec pratiquement les mêmes depuis son accession au pouvoir, le développement du Cameroun aurait dû logiquement recevoir un coup d’accélérateur ». Ce qui est loin d’être le cas.

Cette exaspération du président de la République lors de son discours à la nation le 31 décembre 2013 en dit long sur l’efficacité du soutien et de l’accompagnement de ceux qui ont bénéficié de son décret : « Serions-nous incapables de faire ce que d’autres pays comparables au nôtre ont fait ou sont en train de faire ? Je ne le crois pas. Nous avons des hommes, des femmes et des jeunes talentueux, ingénieux, bien formés et entreprenants, capables de relever ces défis.

Nous avons des ressources naturelles, abondantes et variées. Nous avons des institutions, modernes et démocratiques. Notre pays connaît la paix et la stabilité. Alors que nous manque-t-il ? » Paul Biya a la réponse à ses questions : « Nous sommes un peuple d’individualistes, plus préoccupés de réussite personnelle que d’intérêt général. Notre administration reste perméable à l’intérêt particulier. »

Autant peut-être inviter chacun des bénéficiaires du décret présidentiel et signataires de ces fameuses motions de soutien à faire un inventaire des résultats obtenus pour Paul Biya.