Cameroun : Mobilité urbaine , le difficile retour du tramway à yaoundé

Parmi les points qui ont conduit à sa sélection dans une initiative de développement urbain financée notamment par l’Afd, le Cameroun a choisi le train comme principal moyen de transport. Une option contestée par des urbanistes.
Ressusciter la ligne de tramway à Yaoundé, en faisant revenir (peut-être) une Gare centrale comme celle qu’a connu le Boulevard du 20 Mai dans les années 70-80, voilà l’un des points clés de l’initiative « Mobilise Your City », un projet de développement urbain porté par la France (à travers l’Agence française de développement) et le Cameroun à travers le Minhdu. Le projet qui cible Yaoundé, Douala et Maroua, cible six objectifs. Parmi lesquels : l’accélération du développement d’une mobilité urbaine soutenable et sobre en carbone pour les passagers et les marchandises grâce à une meilleure planification ; l’améliorer de la compétitivité économique et la qualité de vie dans les villes en transformant la mobilité urbaine ; et l’amélioration des réseaux de transports pour réduire l’impact du changement climatique, la pauvreté et les inégalités sociales.
Pour la ville de Yaoundé en particulier, le Minhdu espère prendre un train d’avance, en ouvrant la voie aux chemins de fer. Cela pourrait par exemple aboutir à la création d’une ligne de train pouvant desservir Nkozoa à la Poste Centrale, ou des quartiers périphériques comme Mvan, Ekounou ou Odza au Centre-ville. Un moyen de locomotion efficace et propre sur lequel l’Agence française de développement et ses partenaires (Ademe, Cerema, Codatu, Giz,…) comptent pour limiter les effets du transport sur le climat. Car d’après les données de l’Afd, le secteur du transport a produit 6,7 gigatonnes de CO2 en 2010, ce qui constitue environ 23% du total des émissions mondiales liées à la production et à la consommation d’énergie. Entre 2000 et 2050, les émissions du secteur du transport augmenteront de 140%, dont une large part (90%) viendra des pays en développement, projette l’Afd.

Sauf que d’après des experts, l’idée d’une ligne urbaine à Yaoundé pourrait causer d’autres problèmes sociaux, techniques et économiques. «Je pense que cela va être extrêmement difficile. Compte tenu du retard que nous avons pris», regrette Yimgaing Moyo, urbaniste. D’après lui, pour redonner de la place au train dans la ville, on sera obligé de revenir aux « casses », aux délocalisations, et surtout, aux problèmes d’indemnisations, qui font aujourd’hui l’objet de toutes les critiques, notamment de la part de la Commission nationale anti-corruption.

L’autre grief soulevé par l’expert porte sur l’adaptabilité. D’après Yimgaing Moyo, les exemples des autres villes déjà engagées dans le projet montrent un état quasi désert des centres urbains. Ce qui, pour lui, est synonyme d’une isolation des populations. «Si je prends l’exemple de la ville de Marrakech, où ont été implémentées des solutions de transport, il n’y a plus de populations en milieu urbain», cite-t-il.

Une situation qu’il juge inquiétante. «Imaginez-vous une ville de Yaoundé où il n’y a plus de population en milieu urbain ? Ça veut dire qu’il y a une opération de ségrégation urbaine. Ça veut dire qu’on a remis à l’extérieur de la ville toutes les populations qui n’ont plus droit de cité. On ne peut pas avoir la mobilité des gens qui n’existent pas», conclut-il.

REACTIONS

Yimgaing Moyo: «Le Cameroun a concédé la concession au niveau du chemin de fer urbain à Bolloré »
L’Urbaniste et homme politique présente les raisons qui justifient son inquiétude vis-à-vis de la sélection à l’initiative « Mobilize Your City ».

Vous avez été l’un des premiers à proposer la construction du tramway dans les centres urbains comme solution de mobilité. Pourquoi combattre ce projet aujourd’hui ?

Vous vous rendez bien compte que là on parle du train urbain, du tramway. Or vous vous rappelez que j’en parle depuis une trentaine d’années. J’ai lancé cette idée, le Maire Fouda était encore en place. Et personne ne tient compte de ce que je dis. Cette solution « Mobilize Your City » va être difficile à mettre en application.

Pourquoi sera-t-il difficile de la mettre en application maintenant ?
Parce que vous savez qu’il y a une concession au niveau du chemin de fer urbain chez-nous. L’Etat n’a plus la propriété exclusive de l’utilisation du Chemin de fer au Cameroun. Ça veut dire qu’il y a une négociation à faire pour avoir le train qui va aller du Nord au Sud de la ville de Yaoundé. A l’époque, le rail arrivait au Boulevard du 20 mai. C’était même la gare centrale. Elle n’y est plus.
Vous voyez, dans les solutions qu’ils proposent, je n’entends pas parler de tramway à Douala. Alors que le train venait de Bonabéri pour le Rond-Point Deido. Or cela est nécessaire, et même primordial pour qu’on puisse réduire les embouteillages.

Peut-on bâtir une ville sans tenir compte du facteur exclusion. Ne faut-il pas détruire, pour construire ?
Il faut que l’opération soit totalement intégrée. Il faut qu’on fasse très attention. Lorsqu’on va exclure des zones centrales urbaines les populations, c’est la signification qu’elles n’ont rien à y faire. Ça veut dire que ce sont des zones de commerce de luxe, et à ce moment-là, vous les renvoyez en périphérie. Or en périphérie, il faudra leur construire des logements. Tout à l’heure, ils ont dit qu’ils feraient des commerces, et aux étages, des appartements. Mais ce sont des appartements pour qui ? Imaginez des appartements en zone centrale ici. Ils coûteront une fortune. Ce n’est pas pour la majorité de la population. Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans les approches.

Que proposez-vous donc Qu’on ne poursuive pas la mise en œuvre de ce projet ?
Ça va être difficile de trouver une solution. Parce que nous avons pris des retards. On peut encore renverser la vapeur, mais les dégâts seront énormes. Parce que si vous voulez détruire ce qu’on a construit à grand frais, il faudra les indemniser. Or c’est un serpent de mer.