Cameroun: Le gouvernement érige un statut particulier d’enseignant de brousse

Il croupit irrémédiablement dans l’enfer de l’arrière-pays tandis que ses collègues sont exclusivement affectés, aux moyens  de la corruption et du clientélisme, dans des métropoles.

Servir l’Etat sur l’étendue du territoire est pourtant l’un des grands principes énoncés dans la fonction publique camerounaise.
«Paix-travail-patrie » est bel et bien la devise de la République du Cameroun. Mais à y voir de près, l’esprit patriotique est plus exigé aux uns bien plus qu’aux autres. C’est le cas des enseignants qui passent la presque totalité de leur carrière professionnelle dans les zones où la vie s’apparente à un enfer, bien plus qu’à leurs collègues qui se la coulent douce dans des villes. La logique aurait voulu qu’une sorte de rotation soit opérée par les ministères en charge des enseignements de base et secondaire. Hélas ! Il n’en est rien, et les raisons d’une telle incongruité sont multiples.
Dès la sortie des écoles de formation, des négociations et tractations sont engagées parallèlement aux procédures d’affectation par des « puissants » tapis dans l’ombre pour que leurs protégés soient maintenus dans les chefs-lieux de régions, ou simplement dans des villes. Là où les conditions de vie sont acceptables, en tout cas mieux que dans les confins du pays. Ainsi, fils, frères, neveux, beaux-frères, amis et autres sont assurés d’être épargnés, et parfois à vie, du chemin de croix des coins les plus reculés du pays. Mais la forme la plus élaborée de ces honteuses tractations reste celle qui vise à maintenir les épouses des « grands du pays » dans les chefs-lieux des régions où ils sont installés, et principalement dans les deux métropoles que sont Yaoundé et Douala. A cet égard, on ne manque pas de voir des effectifs très pléthoriques et hautement féminisées dans les différents lycées et écoles primaires de ces villes. Ici, l’on se retrouve donc avec moins d’heures de cours par semaine que ce qui est prévu par les textes, selon les différentes disciplines. Parfois, il y a bien trop d’enseignants que le chef d’établissement se retrouve à leur allouer d’autres tâches non prévues par les statuts. Quel gâchis!

La corruption a fait son nid Cela ne se clame pas assez, les ministères en charge de l’Education de base et des Enseignements secondaires sont devenus de vrais pôles d’excellence de développement de la corruption. Au-delà des affectations, la promotion est hautement monnayée au ministère des Enseignement secondaires avec des tarifs bien fixes. 250 000 francs CFA pour le poste de censeur, 400 000 francs CFA pour celui de censeur et 3 millions de francs CFA pour accéder au prestigieux poste de proviseur. Pour ce qui est des affectations, il faut débourser 200 000 francs CFA pour passer d’une région à une autre et 100 000 francs CFA pour être muté à l’intérieur d’une même région. Et dire que les enseignants sont déjà suffisamment mal payés pour que de telles exorbitantes sommes leur soient demandées pour ce à quoi ils ont droit gratuitement si les choses se passaient selon les règles. Reste à espérer que le changement opéré à la tête de ce département ministériel ramènerait les choses à l’orthodoxie. Il convient aussi de signaler que les choses ne sont pas différentes au niveau de l’Education de base. En ce moment où l’on s’apprête à intégrer un nombre important des instituteurs de l’Enseignement technique, des réseaux se sont déjà ébranlés pour des positionnements et ventes de places. L’on avance ici la rondelette somme de 800 000 francs CFA pour le CAPIET dont les listes provisoires ont récemment été affichées. Il y a donc des raisons que l’on retrouve des postulants, qui, n’ayant pas d’argent ni de parrain, passent leur carrière, parfois avec le même grade, sous un indélébile manteau d’enseignant de brousse.

ETERNEL CHEMIN DE CROIX
Voilà comment l’on pourrait qualifier les conditions de travail de ces hommes et femmes que le système a choisi d’envoyer servir indéfiniment la nation dans les recoins du territoire. Ici, c’est une sorte de Golgotha, vrai lieu de crucifixion des talents et de l’engouement. Pas de courant, les cours du lendemain se préparent sous des flous rayons de quelques malvoyantes lampes tempête, au cas où l’on a la chance d’avoir un peu de pétrole pour les alimenter. Point de routes, l’on se faufile d’un coin à un autre à travers quelques ruelles, choses qui ne peut permettre à l’enseignant de prétendre se ravitailler aisément en vivre, lorsque le besoin s’y prête, tant les moyens de locomotion ici se font rares. Côté santé, c’est l’insécurité permanente.
Aucune pharmacie dans le coin en cas de pépin. Les enseignants se retrouvent obligés de faire recours à la pharmacopée locale pour des cas de maladie moins graves, et d’attendre un hypothétique transfert vers une formation hospitalière plus sérieuse en cas de maladie grave. Et là aussi ce n’est pas chose facile, compte tenu de l’état impraticable de la route, surtout en saison de pluies. Pour ce qui est de l’habitat, il faut reconnaitre que la situation est des plus alarmantes, pour un homme de pensée. Rien n’a été prévu ici. L’on se retrouve souvent à passer son séjour dans ces brousses, sous des taudis qui balancent au gré des vents et dont les pailles perforées, utilisées en guise de toiture, constituent une vraie passoire. Conséquence, l’on se retrouve très souvent avec une documentation endommagée. Le cadre de l’école n’est pas en reste. Très souvent, ce sont des huttes inclinées de trente degrés qui menacent à tout temps de s’écroulent sous les coups du vent. Pas de ciment ni de bancs et parfois, pas de tableaux. Ici on se débrouille comme on peut pour faire passer la leçon et les élèves pour les copier.
Certaines avancées qui ont cours dans les villes telles que les cours d’informatique, sont une vue de l’esprit dans ces coins. Le prof ou le maître doit façonner ses épreuves à la main. Car, il faut le dire ici, le paquet minimum souvent alloué aux enseignants est parfois un mythe dans les zones reculées du pays. Dans certains cas, et puisque la plupart des enseignants rechignent travailler dans l’arrière-pays, le sous-effectif oblige l’enseignant à dispenser des matières autres que la sienne, et parfois dans les autres classes. Ce n’est pas pour autant qu’on leur en est reconnaissant. Au demeurant, la routine, l’anxiété, l’absence de distraction, de bibliothèque, la carence du matériel et les mauvaises conditions de vie ont fini par transformer le séjour des enseignants de l’arrière-pays en un véritable enfer. Ce métier qui, au départ, était un appel vocationnel et un moyen d’expression du génie, s’est très vite mué en éternel « châtiment » contre ceux –là qui ont accepté de servir la nation partout où le besoin s’est fait sentir. Mais pourquoi seulement eux ? Y a-til un statut d’enseignant de brousse au sein des ministères en charge de ces questions au Cameroun. Les choses doivent donc être revues dans l’urgence pour un minimum d’équité et de justice. Pour cela, il est indiqué qu’il soit instauré un système de rotation entre le personnel enseignant de tout le pays. Le temps d’une période donnée, chacun devant gouter à la fois, les délices du service en ville et les sévices des déboires de l’arrière-pays.