Cameroun – Hommage à Ousmane Mey Abba : le patriote qui a servi deux régimes

Retour sur le parcours d’un acteur de l’histoire du Cameroun qui avait le sens de l’État aussi bien sous Ahmadou Ahidjo que sous Paul Biya.  

Décédé dans la nuit du 19 au 20 janvier dans sa résidence de Bastos, à Yaoundé, Ousmane Mey Abba a été inhumé quelques heures plus tard à Kousseri, selon la tradition musulmane. Le 23 janvier, le ministre délégué à la présidence en charge de la Défense, Joseph Beti Assomo, se fera le devoir d’aller personnellement à Kousseri, présenter les condoléances du chef de l’État à la famille. Ceux qui livrent aujourd’hui le portrait de l’illustre défunt soutiennent que la vie du patriarche Kotoko est un témoignage riche d’enseignements.
Ousmane Mey Abba fait en effet partie de la première cuvée ayant connu la période coloniale, les indépendances deux Cameroun, puis la réunification. La légende veut déjà que l’ancien gouverneur fût celui-là qui a dactylographié le discours de l’ancien président, Ahmadou Ahidjo, annonçant le passage de la République fédérale à la République unie du Cameroun, en 1972. Décédé à plus de 90

ans, le patriarche est aussi présenté comme celui qui fût chargé de la saisie de la mouture de cette Constitution modifiée et validée, lors du passage du Cameroun de l’État fédéral à l’État unitaire.
Sous le régime d’Ahidjo, Ousmane Mey Abba était l’un des membres du très cercle fermé de l’ancien premier président camerounais. Sa proximité avec Ahidjo lui donna alors le statut de «faiseur de rois». Travailleur infatigable et dévoué, il est, de retour de France, nommé premier adjoint préfectoral, puis préfet de la Bénoué. Il y passera plusieurs années, avant d’être promu gouverneur de la province du Nord en 1972. Ici, celui qui a fait ses études au Nigeria, au Tchad et à l’Institut de la France d’Outre-Mer, où il s’inscrit en 1958 avec d’autres compatriotes, va œuvrer à la création de la Commission du Bassin du Lac Tchad (Cblt). Ousmane Mey Abba y passera onze ans comme gouverneur : c’est le 22 août 1983 qu’il est démis de son poste par un décret présidentiel qui consacre l’éclatement du Nord en trois provinces (l’Adamaoua, le Nord et l’Extrême-Nord).
Après les réaménagements intervenus au sein de l’administration camerounaise, consécutifs au putsch manqué du 06 avril 1984, Paul Biya, qui entre-temps avait relevé plusieurs personnalités clés du régime Ahidjo, le rappelle aux affaires. On comprend très vite que, contrairement à certains acteurs de l’histoire et fidèles d’Ahidjo, le régime Biya n’entend pas le ranger, voire le sceller dans les albums de l’oubli. Ainsi, après sa nomination comme inspecteur général de l’ex-ministère de l’Administration territoriale, il sera fait, jusqu’à sa mort, président du conseil d’administration de la Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnps), une icône que le chef de l’État n’hésitait pas à consulter en tant que de besoin.
L’histoire raconte que Ousmane Mey Abba aura été de ceux qui ont permis au président Biya de tenir aisément le grand-Nord, alors réfractaire à son accession au pouvoir et, surtout, après les événements du 6 avril 1984. Selon des confidences, l’homme soutenait que le pouvoir venant de Dieu, il est question, pour lui, de servir Biya autant qu’il aura servi Ahidjo, c’est-à-dire avec fidélité et loyauté, pour l’intérêt supérieur de l’État. Raison pour laquelle il s’est rangé derrière le nouveau président, tant et si bien que pendant son magistère, l’homme avait toujours eu le cœur à l’ouvrage. Seulement, déjà diminué physiquement, cette figure emblématique n’était plus très présente à la Cnps. La preuve, les deux dernières sessions du conseil d’administration de cet organisme ont été présidées par un autre admistrateur, Jean Stéphane Biatcha.

Un Pca à l’écoute de tous
La Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnps) porte le deuil. Depuis l’annonce de son décès du président du conseil d’administration, en plus de la minute de silence observée le 20 janvier à chaque réunion dans l’ensemble des services de la structure, la direction générale a ouvert des registres de condoléances dans le hall de l’immeuble-siège, à l’immeuble Kennedy et dans chaque structure extérieure, à la disposition de tous ceux qui voudront s’exprimer pour témoigner leurs sentiments émus.
C’est en tout cas, en l’état actuel des choses, le moins que la hiérarchie de cette société d’Etat puisse faire en attendant, certainement, le moment des hommages de la nation à celui que ses admirateurs considéraient comme un mythe vivant, une véritable «pierre précieuse dans le trésor des hommes qui ont fait L’Histoire du Cameroun». «Je garde du président Ousmane Mey le souvenir d’un grand monsieur dont la principale qualité était l’écoute. Il avait beaucoup d’empathie. Pieu, les conseils d’administration de la Cnps qu’il présidait commençaient et s’achevaient par une prière. Ces conseils duraient parce qu’il prenait la peine d’écouter tout le monde. Sous son magistère, les décisions étaient l’émanation d’un consensus. Je me souviens qu’une fois, j’étais opposé à une décision et avait demandé que mon avis soit consigné dans le procès-verbal. Il avait alors interrompu les travaux, et m’avait reçu dans son bureau pour une discussion», témoigne Protais Ayangama Amang, administrateur à la Cnps.

Père discret
Comment comprendre le parcours exceptionnel de ce «baron du Nord» sans y associer la main de Dieu, ou celle des ancêtres. Ousmane Mey Abba était en effet un musulman pratiquant, très respecté et qui prônait la tolérance religieuse. En dépit d’une culture de la discrétion ancrée, ses portes étaient ouvertes à longueur de journée à d’autres personnes en dehors des médias, avec qui il partageait sa part de mémoire de l’histoire du Cameroun. Tous ses visiteurs d’un soir ne tarissaient pas d’éloges sur ce «un grand commis de l’État» ; «un vieux à la mémoire phénoménale qui se souvient des moindres faits et dates de l’histoire du Cameroun» ; «un homme de l’ex-président qui a gardé le sens du secret de l’État et qui est meurtri par la légèreté de certains responsables actuels de la République, auteurs des fuites régulières sur la marche du pays»…
Loyal, fidèle en amitié et père discret, il était aussi un ami et confident pour ses enfants. «C’était un grand commis de l’État, un patriote qui a toujours eu le sens de l’État et de l’intérêt général. C’est une grande perte pour notre famille dont il était le noyau, mais aussi le Cameroun en général qui perd un digne fils», confie Aboubakar Ousmane Mey, l’un de ses fils. Rigoureux, il a su inculquer à sa progéniture une éducation de qualité. Deux de ses dignes fils, Alamine Ousmane Mey,  à la tête du sensible ministère des Finances ; et Moctar Ousmane Mey, secrétaire général du ministère des Arts et de la Culture, ne fait que confirmer tout le bien que l’on pense de cette famille pieuse.

De l’Uc au Rdpc
La politique, c’était aussi l’une des facettes de l’ancien militant de l’Union camerounaise (Uc), de l’Union nationale camerounaise (Unc) et finalement du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc). Fervent militant du parti majoritaire au pouvoir au Cameroun, il savait se fondre de temps à autre dans la foule de militants et de personnalités ressource, lorsque le parti de Paul Biya avait l’occasion de se déployer dans son Logone et Chari natal. «Ousmane Mey était un grand supporter du parti de Paul Biya dans le grand-Nord. Il était très impliqué dans les associations à caractère socioculturelle dans le Logone et Chari», confie-t-on. Une stature qui contraste avec l’extrême simplicité et l’extrême humilité unanimement saluées par tous ceux qui l’ont côtoyé. Ousmane Mey Abba se comportait toujours comme un citoyen des plus ordinaires. Lecteur assidu du Coran, qu’il n’a véritablement jamais cessé d’étudier, il avait l’habitude de prendre tranquillement sa place, sans mot dire, à la tribune lorsqu’il était convié aux manifestations officielles.
Dans leur ouvrage intitulé «Bienvenue à l’Extrême-Nord. Radioscopie d’une province et de ses personnalités incontournables», deux journalistes, alors en service à la station régionale de la Cameroon Radio and Television (Crtv) à Maroua, indiquaient que le «Vieux» se montrait toujours très méfiant vis-à-vis des journalistes car, selon son entourage, «les hommes de médias dénaturent généralement les déclarations». C’est pourquoi, se souvient cet autre professionnel des métiers connexes, «le photographier relevait d’un véritable exploit».
Mais ce n’est pas pour autant qu’Ousmane Mey Abba était considéré comme un reclus, loin s’en faut ! Certains témoignages soulignent ainsi qu’il se faisait généralement un devoir, toujours drapé dans sa gandoura, d’honorer les faire-part aux cérémonies de baptême ou de mariage. Tout comme sa silhouette de nonagénaire était souvent visible assise à même la moquette, dans divers lieux de deuil. C’est dans le cimetière musulman de Kousseri qu’il repose pour l’éternité, certainement le cœur léger.