Cameroun – Crise anglophone: tour d’horizon des acteurs dans la diaspora

« Au départ, le gouvernement camerounais a semblé disposé à la négociation en discutant avec les représentants des syndicats en action regroupés au sein du Consortium ; mais face à la détermination de leurs interlocuteurs à ne céder sur aucun point majeur de leurs revendications, les autorités camerounaises ont haussé le ton et durci leurs actions en bannissant le Consortium et en arrêtant ses principaux leaders. »

Depuis novembre 2016, les deux provinces anglophones du pays sont le théâtre  d’un mouvement de revendication d’une ampleur sans précédent. Initialement lancé par des juristes et des enseignants pour porter à l’opinion publique leurs revendications sectorielles, ce mouvement s’est rapidement transformé en lutte d’auto-détermination impliquant toutes les sphères de la population, réveillant ainsi le vieux malaise identitaire  longtemps refoulé par les populations de ces régions.

Au départ, le gouvernement camerounais a semblé disposé à la négociation en discutant avec les représentants des syndicats en action regroupés au  sein du Consortium ; mais face à la détermination de leurs  interlocuteurs à ne céder sur aucun point majeur de leurs revendications, les  autorités camerounaises ont haussé le ton et durci leurs actions en bannissant le Consortium et en arrêtant ses principaux leaders.

Pendant ce temps, de nombreuses manifestations avaient cours  partout à travers l’Occident pour dénoncer l’attitude du gouvernement et revendiquer l’autodétermination de l’ancien Cameroun occidental. Depuis l’arrestation des leaders du mouvement, les actions de revendications ont d’abord connu une intensification remarquable jusqu’au mois de mars avant de chuter drastiquement en termes de visibilité.  Aujourd’hui, le mouvement n’existe guere  qu’à travers les opérations  villes mortes plus ou moins suivies et le boycotte scolaire.

 

Fédéralisme  ou  indépendance

Au début du mouvement, la plupart des acteurs de la diaspora  militaient pour le fédéralisme compte tenu du caractère irréaliste de l’option indépendantiste.  Les principaux leaders du mouvement qui sont aujourd’hui  dans les geôles du gouvernement ont toujours été fédéralistes.  De nombreux arguments militaient en faveur de cette option, notamment la non-violence,  l’intégrité du pays, la communauté des cultures autour des deux rives du moungo etc.  Cependant, à mesure que le conflit durait et que le gouvernement durcissait le ton, la marrée fédéraliste s’asséchait sous la force du vent séparatiste. Il faut dire que les activistes historiques de la lutte pour l’autodétermination anglophone ont grandement contribué à ce changement de cap. Aujourd’hui,  force est de constater qu’ une écrasante majorité des diasporiens semblent militer pour l’indépendance.

 

Les principaux acteurs du mouvement dans la diaspora

 

Les insaisissables du net : Tapang Ivo Tanku et Marc Bareta

Suite au bannissement du Consortium et afin d’éviter un vide de leadership, la direction du mouvement a été transférée à l’extérieur du pays  et récupérée par ces deux irréductibles. C’est ainsi qu’à partir de leurs lieux de résidences respectives, les États-Unis pour Tapang et la Belgique pour Bareta, ces deux fonceurs ont piloté le mouvement en gardant fermement le cap fixé par les leaders incarcérés.  Jour après jour, ils ont maintenu le public en haleine en donnant des instructions fermes quant au respect des villes mortes et au boycotte des classes, en faisant des mises à jour régulières  concernant  la situation sur le terrain et en galvanisant les citoyens de la diaspora qu’ils n’ont  cessé de mobiliser afin que des actions d’envergure continuent d’être menées, notamment auprès des représentations diplomatiques.

Tapang Ivo, journaliste de profession, est particulièrement doué pour la communication. Il fait également preuve d’une parfaite maîtrise des stratégies organisationnelles et associatives. Marc Bareta, quant à lui, dispose d’un puissant réseau de collecte d’informations qu’il entretient principalement  par le biais de sa  page facebook.

Ainsi, grâce à leur dévouement et leur foi en la cause de l’autodétermination de la zone anglophone, ces deux  kamikazes ont su pendant des mois défié les autorités camerounaises et entretenir la flamme souverainiste jusqu’à leur sortie du consortium suite à la création de la SCACUF.

 

Les infatigables prêcheurs : Verla Francklin et Prince J. Carr

Verla Francklin est un orateur constant et volubile qui s’inscrit plutôt dans un registre émotif.  Ses nombreuses interventions visent à flatter l’ego identitaire et nationaliste des Anglophones afin de les engager résolument dans cette lutte qu’il présente comme une occasion unique.

Prince J. Carr a un positionnement particulier dans cette lutte du fait de ses origines sud-occidentales. Il est particulièrement préoccupé par la place de la province du sud-ouest dans la lutte et dans un éventuel  État indépendant. Il n’hésite pas à dénoncer  l’hégémonie des ressortissants du Nord-Ouest lorsque celle-ci se manifeste.

 

La voie de la lutte :  Ambomu live

Ambomu est une jeune camerounais qui a créé une tribune de communication téléphonique diffusée sur Facebook et qui réunit  des milliers de personnes pour échanger des idées sur le déroulement de la lutte. Cette plate-forme est devenue  un passage  obligé pour tous les acteurs qui désirent passer un message au public. Même la création de la chaîne de télévision SCBC  n’a pas pu éclipser ce rendez-vous facebook très prisé.

 

Les plus radicaux : Ebenezer Akwanga, Ayaba Cho Lucas, Dr success…..

Les plus radicaux se recrutent surtout parmi les vieux routiers de la lutte pour l’autodétermination anglophone. Le plus emblématiques d’entre eux est Ebenezer Akwanga.  Cet activiste commence la lutte pour la liberté dès sa tendre enfance en créant une organisation pour sensibiliser les jeunes à la démocratie. Plus tard, il s’engagera sur la voie des revendications anglophones, ce qui lui vaudra des démêlées avec les autorités camerounaises, démêlées qui conduiront   à son emprisonnement. Il affirme avoir subi des tortures lors de son sejour dans les géôles camerounaises. Akwanga ne réclame ni plus ni moins que l’indépendance de l’ancien Cameroun occidental et pense qu’elle devra s’obtenir par la force. Il milite ainsi ouvertement pour la lutte armée (arm struggle).

Ayaba Cho Lucas est un ancien compagnon de lutte d’Ebenezer Akwanga et partage les mêmes  obsessions pour la lutte armée. Comme Akwanga il  tente de mobiliser les jeunes pour une action militaire sur le terrain. Il prétend d’ailleurs disposer  d’hommes déjà sur le terrain même s’il n’a jamais fourni la moindre preuve d’une telle présence.

Nso Foncha s’affiche ouvertement en tenue militaire sur sa page facebook et prétend avoir  mis sur pied la Southern Cameroon Defence Force qui serait, selon lui, en action sur le terrain ( on the ground). Comme Ayaba Cho, il n’a jamais prouvé la présence de ses hommes sur le terrain.

Dr success  est à classer dans la même sphère que Nso Foncha dans la mesure où ses prétendus hommes de terrain n’ont jamais été identifiés.

 

Les amazones : Mami Gera, Gil Gilly Kady Cisse, Momsy VY , Abu Fri, etc.

Les femmes ne sont pas en reste dans les actions de revendication. Elles se sont illustrées dès le début du mouvement par leur mobilisation sur le terrain, leurs contributions financières et leurs diverses interventions sur les réseaux sociaux.

Mami Gera est certainement la plus remarquable et la plus remarquée de ces femmes. Elle s’est fait connaître grâce à une vidéo virulente contre Philemon Yang, le Premier ministre du Cameroun. Depuis lors,  elle n’a cessé de faire des interventions en ligne,  principalement sur sa page facebook, pour galvaniser ses compatriotes dans le sens d’une intensification de la lutte (struggle). L’une des particularités de Mami Gera est sa modération vis-à-vis des ses compatriotes francophones qu’elles ne stigmatisent jamais contrairement à certains de ses compagnons de lutte. Gil Gilly est une autre activiste determinée et douée pour la communication. Comme Mami Gera, elle s’illustre par sa modération même si elle milite désormais pour l’indépendance.

Kady Cisse est un cas particulier. Francophone à la base, elle ne ménage pourtant aucun effort pour soutenir la lutte pour l’indépendance de sa contrée d’adoption. Contrairement à Mami Gera,  Kady est une radicale dans le verbe. Elle s’en prend régulièrement et vigoureusement au président Paul Biya en personne. Les autres femmes activistes  à l’instar de Momsy Vy et  Abu Fri se sont surtout illustrées par leurs actions diplomatiques.

 

La vieille garde : Molah Njoh Litumbe, Boh Herbet, Carlson Ayangwe

Le mouvement est essentiellement mené et animé par des jeunes. Cependant, il existe une vieille garde chargée de canaliser la fougue juvénile des jeunes loups. Le plus capé de ses vieux lions est Mollah Njoh Litumbe. Il est un  combattant de la première heure de l’autodétermination anglophone.  C’est un témoin oculaire  et une mémoire vivante des péripéties de la lutte. Il incarne aussi la maîtrise des subtilités politiques et juridiques du dossier anglophone. C’est une ressource incommensurable pour la jeune génération.

Boh Herbert est un ancien journaliste de la CRTV. Il a l’avantage d’avoir travaillé dans le système et d’en avoir vécu les frustrations.  Il semble très marqué par son expérience camerounaise. C’est probablement le plus radical de la vieille garde. Il est le principal animateur du mouvement Morisc auquel on doit la fameuse feuille de route qui mène vers l’indépendance (Road map ). Boh Herbert est aujourd’hui en froid avec la direction du mouvement.

Carlson Ayangwe est la  figure intellectuelle incontestable du mouvement. C’est un professeur de droit qui dispose d’une expérience solide et internationale d’enseignement du droit. Sa lecture de la crise lui fait dire que l’Etat du Cameroun s’est comporté comme un colonisateur vis-à-vis de l’ancien  Cameroun occidental. Il fait figure de caution juridique pour les partisans de l’illégalité de la réunification des deux Camerouns.

Ainsi  va cette lutte d’autodétermination  dont la principale caractéristique est son aspect juvenil. C’est un mouvement porté par les jeunes et mené avec les moyens modernes, principalement le WEB, d’où la difficulté des autorités camerounaises à en saisir les contours.