Cameroun: Confessions d’enfants rescapés de Boko Haram

Un reportage sur deux sites abritant des réfugiés nigérians et des déplacés dans l’Extrême-Nord a permis de se rendre compte du profond traumatisme qui habite des centaines de jeunes ayant échappé aux atrocités d’une secte terroriste.

Ecole d’accueil du camp de Bagaï à Mokolo, dans l’Extrême-Nord. Le 3 juin 2016, des jeunes prennent part à une activité récréative (voir texte plus pas) organisée par le Fonds des Nations unis pour l’enfance (Unicef). 237online.com Le jeu ici est de dessiner sur des feuilles le métier dont rêve les 123 jeunes de cette école primaire. Après une demi-heure de séance de dessins, les copies sont collectées par les instituteurs de l’établissement scolaire primaire. Une curiosité saute tout de suite à l’œil au moment du dépouillement. Presque tous les élèves, de la SIL au Cours moyen deuxième année (CM2) dessinent des soldats avec une légende récurrente « BIR », acronyme du Bataillon d’intervention rapide de l’armée camerounaise, dont le nom de code dans la guerre contre la secte islamiste Boko Haram venue du Nigéria, est « Alpha ». Dans la même veine, ce sont des dessins de soldats

qui tirent sur d’autres individus se vidant de leur sang. Un petit sondage rapide permet de se rendre que compte que tous ces petits écoliers nourrissent un seul rêve : se venger de Boko Haram. « Je veux être Général, parce que je veux être très solide comme quelqu’un (SIC). Le travail du Général, c’est l’armée. Au Cameroun, c’est le Général qui est très nécessaire. Comme ça, quand les Boko Haram arrivent au Cameroun, il les arrête », déclare Temene Bello, élève au CM2. « Quand tu as fini de faire l’école, tu dois devenir un BIR. Et c’est pour lutter contre la guerre, contre Boko Haram », renchérit Janvier Ngatsoudai, 14 ans, élève au CM1. « Je veux être BIR parce que Boko Haram tue les gens. Ils ont tué les gens dans mon village à Bastourou, ils ont brûlé les maisons. Ils sont arrivés dans mon village en janvier en journée. J’étais à la maison. Ils étaient très nombreux. Ils ont tué beaucoup de gens, mais j’ai fui, j’ai couru. Mais le BIR est venu », témoigne Oumarou, en classe de Cours élémentaire 2. Petite surprise tout de même, il y a des élèves-filles qui veulent être maîtresses, infirmière ou bonne sœur. « Je veux être comme la maîtresse pour enseigner aux enfants qui fuient Boko Haram », affirme Anne Djanebo, en classe de CM2. Son camarade Bakari lui, veut faire dans la culture agricole. « Je veux être cultivateur pour que je me nourrisse et nourrir les habitants qui n’ont plus de mil », souhaite Jean Abdoulaye, élève au CM2. La psychose Boko Haram qui semble habitée ces élèves trouve une explication, aux dires d’une institutrice rencontrée à l’école publique de Baïgaï II. 237online.com « La majorité des enfants déplacés ont été affectés par le phénomène de Boko Haram. Raison pour laquelle, chacun d’entre eux aimeraient devenir un soldat du BIR pour pouvoir combattre ceux-là. Dans la majorité des dessins, ils ne font que dessiner Boko Haram. Boko Haram, je vais te tuer. C’est ce qu’ils expriment dans leurs dessins. Ils disent qu’ils aimeraient devenir BIR pour pouvoir combattre Boko Haram », explique Kegne Chanceline, institutrice. Comment a-t-on procédé pour les insérer dans les différents niveaux scolaires dans la fuite de Boko Haram ? « C’est à travers leurs témoignage, c’est comme ça qu’on a essayé de les répartir dans les salles de classes. Comment détermine-t-on leurs âges ? C’est à travers des jugements supplétifs, dont l’âge apparent. On a eu 123 déplacés à Baïgaï. Quand beaucoup arrivait, il n’arrivait même pas à suivre les cours. Ils étaient terrorisés. Parfois, certains pleuraient, d’autres criaient famine, ou se déclaraient malades. Beaucoup étaient stressés. Maintenant, ça va. La preuve en est que, dans nos évaluations de cette année, on a vu que le niveau des élèves s’est amélioré », répond Kegne Chanceline. Cette dernière explique que « près d’une dizaine ont présenté des examens et concours d’entrée en sixième ». Autre site, même constat. Dans le camp Minawao occupé par près de 60 000 réfugiés nigérians, d’après les estimations du Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR), les élèves dans l’immense majorité pensent à devenir des soldats. C’est le cas de ce jeune garçon au CM2 qui ne tarit pas d’éloge pour le BIR. « Le BIR est fort. Je veux aussi être BIR parce qu’il est fort et chasse Boko Haram », s’exprime John Yobo. Sa camarade Godlove, elle aussi pense à devenir une femme soldat. « Une nuit, on a coupé la tête de mon père au village. Mon père me manque. Je veux tuer les gens qui lui ont fait. Si le Cameroun accepte, je vais devenir soldat pour faire la guerre contre Boko Haram », raconte la jeune enfant. Une larme perle de ses yeux et roule sur sa joue. Elle éclate en sanglots, mais serre son dessin entre ses doigts. Comme pour ne pas laisser filer entre ses doigts son rêve de combattre Boko Haram, un jour comme soldat de l’armée camerounaise.