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Boris Bertolt :  » l’arrestation d’Omar El-Bechir peut favoriser les négociations au darfour « 

Boris Bertolt :  » l’arrestation d’Omar El-Bechir peut favoriser les négociations au darfour  »

Journaliste, écrivain et chercheur à l’université de Lille 3, Boris Bertolt vient de publier chez EDILIVRE, un essai politique intitulé « Darfour, la guerre des pauvres ». Dans cet entretien, il brosse le contenu de l’ouvrage et analyse les événements récents dans cette région de l’Afrique, victime de l’un des conflits les plus sanglants de l’histoire du continent.

Vous venez de publier « Darfour: La guerre des pauvres ». Qu’est-ce qui vous a poussé à publier ce livre alors que l’on vous connait surtout pour vos prestations journalistiques au Cameroun ? Pourquoi le Soudan ? Pourquoi par la RDC par exemple qui vous est plus proche géographiquement ?

Cette question m’est régulièrement posée depuis la parution de l’ouvrage. Pourquoi le Darfour et pas le Cameroun ou le Nigeria? Pour une raison principale, parce que le Darfour est la plus longue guerre civile sur le continent depuis le début du 21ème siècle. Ce n’est pas suffisamment martelé tout simplement parce que la communauté internationale, pour parler des grandes puissances, est plus préoccupée par la question syrienne, la crise de l’immigration ou encore la situation en Ukraine. Autant d’éléments qui font en sorte que le Darfour ne constitue pas une priorité pour l’instant et est complètement sorti de l’agenda international. Un fait pour l’illustrer : le nombre de morts. Depuis 2008, on repète inlassablement entre 300 000 et 2 millions de morts. Or, la guerre se poursuit et parfois de manière atroce. Mais les chiffres ne bougent pas. Cela traduit clairement un manque d’attention sur le sujet. Ce qui est encore plus dramatique c’est le fait que les Africains eux-mêmes ne puissent  engager clairement une démarche pour mettre un terme à cette crise. C’est vrai que des soldats africains participent au sein de la MINUAD (mission conjointe des Nations-Unies et de l’Union africaine au Darfour). Mais ce n’est pas suffisant. Il faut résolument engager un processus de paix inclusif dans cette région.

Avant de poursuivre, tout observateur ou lecteur est curieux de savoir ce qu’il y a de nouveau et/ou de différent dans cet ouvrage alors même qu’il en existe déjà des dizaines d’autres et des centaines d’articles sur cette guerre qui a longtemps occupé l’actualité mondiale ? Quelle est la spécificité de ce livre ?

Loin d’être une simple analyse des enjeux ethniques, géopolitiques et à la limite raciaux de la situation au Darfour, ce livre a la particularité de s’inscrire dans un processus historique de la construction d’une crise, de la naissance d’une guerre. Loin des articles sur le sujet qui ont le mérite d’avoir attiré l’attention de l’opinion internationale sur les atrocités perpétrés au Darfour par les différentes parties en conflit. Il faut savoir comme de nombreux chercheurs soudanais l’ont également démontré les racines du conflit au Darfour ne se trouvent pas dans l’arrivée en 1989 au pouvoir au Soudan d’un régime islamiste ou d’une  volonté de contrôle des ressources pétrolières. Il s’agit d’un conflit qui trouve ses racines dans une histoire coloniale, une mauvaise gestion postocoloniale des ressources et une stratégie volontaire d’exclusion. A ces éléments vient se greffer des paramètres culturels et le jeu des puissances. Ainsi, pour comprendre ce qui se joue au Darfour, il faut privilégier une analyse globale et non une logique sectaire comme beaucoup de travaux ont appréhendé le conflit. C’est là où réside toute la spécificité de ce travail. Une approche qui intègre les facteurs historiques, économiques, environnementaux, géopolitiques et géostratégiques.

Arrêtons-nous un instant sur le titre : « Darfour: La guerre des pauvres ». Ce titre projette une sorte d’ambiguïté dans ce sens que la guerre est une aventure extrêmement couteuse. Une aventure qui nécessite de l’argent, des armes, etc. Alors, pourquoi parlez-vous de « la guerre des pauvres » ?

Oui, la guerre ce sont des kalachnikov, des avions antonov, du kérosène, des chars, des  tenues pour les soldats, mais la guerre c’est également les populations civiles qui sont les principales victimes. Voilà un aspect qui est très souvent marginalisé  dans l’analyse des conflits ou convoqué simplement pour instrumentaliser la mobilisation internationale. Au Darfour, les principales victimes ne sont pas ceux qui ont des armes, et par là protégées, mais ce sont les populations civiles, sans armes, au chomâge, démunies et laissées à elles-mêmes. Voilà ce qu’il faut marteler. Plus, dans ce type de conflits, ce sont ces populations qui déjà se sentaient exclues, marginalisées, qui le plus souvent sont instrumentalisées, manipulées pour s’entretuer. L’élite ne fait pas la guerre, elle la finance. Raison pour laquelle, une guerre dans l’une des regions les plus pauvres du monde est une guerre des pauvres.

Dans le livre, vous ne manquez pas de fustiger l’actuel président Omar El-Bechir qui fait usage d’une rhétorique anticolonialiste. Vous dites que c’est « son sport favori et dans un schéma qu’il maîtrise plutôt bien et qui lui a permis de se construire progressivement l’image d’un résistant auprès de nombreux Africains ». Au-delà de tout, ce président, ex-putschiste, ne révèle-t-il pas un fond de vérité ? Certaines puissances n’ont-elles pas alimenté les tensions au Darfour ?

Il est évident que les grandes puissances ont des intérêts dans la région. Il faut relever le fait que le conflit au Darfour intervient dans une bataille au Sud-Soudan pour l’accession à l’indépendance. Or, les enjeux pétroliers autour de ce conflit ne laissaient pas les Etats-Unis indifférents. Plus, le caractère islamiste du régime qui a hébergé pendant plusieurs mois le chef de Al-quaeda, Oussama Ben Laden a grandement participé à aliéner ses rapports avec l’occident. Ainsi, à Washington, Londres, Paris et Tel Aviv, nombreux sont ceux qui ont fait du depart de Omar Hassan El-Bechir, une priorité. Raison pour laquelle tout était bon pour le faire partir. Donc la question n’est pas de savoir si Omar El Bechir a raison parce que tout le monde a conscience des manipulations, mais la sincèreté de son discours. Il ne sert à rien de se poser en leader nationaliste si à l’intérieur de son pays on laisse prospérer la corruption, la guerre et le racisme. Donc, sans toutefois remettre en cause son discours, je tiens toutefois à montrer sa faiblesse et la manipulation des masses paupérisées.

Votre constat est que la guerre se poursuit du fait de l’incapacité de la Communauté internationale à obtenir une « position commune au sein des membres permanents du Conseil de sécurité. La Chine et la Russie soutiennent Khartoum et bloquent toute initiative qui irait à l’encontre de leur protégé. » Le Darfour n’est-il donc pas finalement un terrain d’affrontement entre puissances occidentales et l’axe Moscou-Pékin ?

Oui c’est clair que pendant longtemps, le Darfour a été un terrain d’affrontement entre les Etat-Unis et la Chine. A titre d’exemple, en 2004, Pékin menace de faire usage de son droit de véto contre la résolution 1564 du Conseil de sécurité, au sujet d’un embargo décrété sur les armes à destination du Soudan, proposé par les Américains. Bien plus, en août 2006, grâce au soutien chinois le régime de Khartoum résiste aux pressions internationales, notamment celles du Conseil de sécurité des Nations-Unies qui, par l’entremise de la résolution 1706 prévoyait d’envoyer 17 300 casques bleus, relever les 7 000 casques blancs de l’Union africaine. Le 23 octobre, Jan Pronk, le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU, est expulsé du Soudan. En, à peine 10 ans, la Chine est devenu le premier partenaire économique du Soudan. Dès lors, elle ne pouvait que bloquer toute décision contre l’un de ses principaux fournisseurs en pétrole.

Nous n’allons pas davantage nous étendre sur le livre qui est fort intéressant et dans lequel le lecteur trouvera les clés de lecture pour comprendre les enjeux de cette guerre. Essayons maintenant une projection. L’arrestation et le jugement de Omar El-Bechir fait régulièrement la UNE des médias internationaux. En quoi cette arrestation peut aider au retour à la paix dans le Darfour ? 

Par principe, je ne suis pas favorable à un jugement des présidents africains par les cours internationales. Comme bon nombre d’Africains, je pense qu’il serait intéressant qu’ils soient jugés sur le continent africain. Mais le problème c’est qu’en Afrique, les chefs d’Etat ne se soucient pas des souffrances du peuple. Ils sont plus motivés par la jouissance que leur confère leur statut. On peut dès lors parler d’un syndicat du crime. C’est ce qui explique le fait que depuis 2003, Omar El Bechir n’a pas été sérieusement critiqué par les chefs d’Etats africains. Ce, en dépit du fait que des preuves ont montré l’implication du président soudanais dans des atrocités au Darfour. Il est clair qu’il n’existe pas de volonté politique chez le président soudanais pour mettre un terme au conflit au Darfour. Il semble beaucoup plus préoccupé à s’éterniser au pouvoir. Il n’est pas certain que son arrestation puisse mettre un terme au conflit, car il s’agit d’un système. Mais son arrestation peut constituer une étape vers l’ouverture des négociations sérieuses entre les différentes parties.

Avec la création du Soudan du Sud, l’on pouvait espérer que la situation se normalise et que nombre de groupes rebelles déposent enfin les armes. Mais, depuis 2013, Salva Kiir et Riek Machar s’affrontent et soumettent le nouvel Etat à un sanglant conflit. En attendant de voir la mise en œuvre du récent accord d’Addis-Abeba, ne peut-on pas dire que, finalement, la bonne gouvernance et la répartition équitable des richesses pétrolières furent une meilleure solution que la partition du Soudan ?

Tout à fait. Il est important de relever que la décision de créer un Etat independent du Soudan est le fruit d’un ressentiment de marginalisation et d’exclusion des ressortissants du Sud dans l’ensemble soudanais. A cette discrimination s’est greffé la question raciale notamment une conception idéologique d’une suprématie des populations arabes sur les populations noires. Ce contexte crisogène a donc constitué le ferment d’une lutte politique pour la création d’un Etat au Sud Soudan. Cependant, les Etats-Unis ont clairement exploité cette situation non seulement pour couper les ressources financières de l’Etat soudanais dont le budget dépend à 80% des revenus du pétrole et dont les blocs se trouvaient au Sud Soudan, mais également affaiblir l’approvisionnement de la Chine. Mais les problèmes actuels du Sud Soudan sont plus liés à des rivalités au sein de l’ancienne rebéllion pour le contrôle de la rente pétrolière, plutôt qu’une incapacité à asseoir un veritable Etat.

Pour finir, n’y a t-il pas de risques que ce conflit soit alimenté par tous les mouvements djihadistes, islamistes et/ou séparatistes qui fourmillent autour des 2 Soudans ? Le Lybie est instable, Boko Haram n’est pas loin et même la République Centrafricaine est en proie à des violences. Le pays est cerné par les foyers de violence…

C’est clair que si la situation de crise n’est pas rapidement réglée, il est possible que les mouvements islamistes, qui sont déjà présents autour du Soudan, puissent trouver au Darfour ou encore au Sud-Soudan, un nouveau terreau pour leur activités criminelles.

Livre Boris Bertold:Camer.be

 

 

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