Attractivité, investir au cameroun : du discours à la réalité…rencontre avec le macroéconomiste Thierry Amougou

Fondateur et Animateur du CRESPOL, (Cercle de Réflexions Economiques, Sociales et Politiques, Ndlr), Thierry Amougou est professeur de politique macroéconomique et d’études du développement à l’Université Catholique de Louvain (UCL) en Belgique. Après la conférence « Investir au Cameroun » organisée à Yaoundé les 17 et 18 mai derniers par le Cameroun, la rédaction de Camer.be a sollicité son regard sur celle-ci et ses conclusions. Lisez plutôt, c’est clair, accessible, instructif et très inspiré.
Dans son interview relative à cette conférence Louis Paul Motaze, ministre camerounais de l’Economie, de la planification et de l’aménagement du territoire a parlé de cette conférence comme d’une opération de charme. D’après lui, « la conférence qui s’annonce pourrait donc être qualifiée d’opération de charme pour promouvoir la destination Cameroun et vanter les avantages comparatifs que nous avons sur les autres pays de la sous-région ». Qu’en pensez-vous
Chercher à attirer l’investissement étranger ou international dans un pays est toujours une opération de charme. Mieux, je dirai que c’est un jeu de séduction réciproque et asymétrique. C’est-à-dire que chaque partie veut séduire l’autre sur une base informationnelle officielle en décalage avec la base informationnelle qui reflète la réalité des choses. Très souvent, on met en avant uniquement ses atouts et on cache ses défauts lorsqu’on veut séduire quelqu’un dans la vie. C’est la même chose ici. Mais après la séduction, on retombe très souvent sur la réalité moins rose que les roses offertes pour séduire. Quand je parle d’une réalité moins rose que les roses offertes au prince charmant ou à la dulcinée, je parle des externalités négatives, c’est-à-dire des conséquences négatives sur les Camerounais ordinaires des lendemains de cette opération de charme car les acteurs principaux du jeu de séduction, ici les responsables politiques et les hommes d’affaires nationaux et internationaux, peuvent très bien tirer leur épingle du jeu en faisant des calculs rationnels via des opérations de couverture du risque encouru suivant les éventualités.

Le Cameroun n’étant pas un simple bassin d’investissements porteurs économiquement mais un pays à développer, ce que le ministre appelle une opération de charme devrait chercher à attirer les investissements qui ont des externalités positives, c’est-à-dire des effets positifs sur le bien-être économique, social, humain et écologique des Camerounais. C’est uniquement sous ces conditions que l’opération de charme peut faire florès en matière de développement et entraîner un mariage durable et heureux entre le peuple camerounais et l’investissement étranger.

Vous venez de parler de cette opération de charme comme d’un jeu de séduction réciproque et asymétrique. Qu’est-ce que cela veut dire dans le cas du Cameroun ?

Cela veut tout simplement dire que le Cameroun veut mettre ses propres populations et les investisseurs internationaux en asymétrie d’informations. Cela veut dire qu’il publicise, c’est-à-dire qu’il rend publique, uniquement les informations conjoncturelles de nature économique et tait les informations structurelles de nature politiques qui montrent d’autres enjeux de son attractivité aux investissements directs étrangers. L’interview du Ministre Louis Paul Motaze n’échappe pas à cela. Il donne à la fois les chiffres sur la croissance du pays et une série de chantiers porteurs au Cameroun. Choses qui ne sont que conjoncturelles et peu durables si les structures qui portent les conjonctures sont friables et peu fiables.

Que veux-je dire par là ?

Tout simplement ceci : lorsqu’on parle d’attractivité d’un pays aux investissements internationaux très souvent les IDE (investissements directs étrangers), on pense à la qualité de son système de communication, de son administration, de ses douanes, de son système bancaire, de son système judiciaire et de ses mœurs. Il va sans dire que concernant ces quelques aspects, notre pays ne peut avoir une attractivité objective avec un système de communication à la solde du régime, une administration et des douanes gangrenées par la corruption, une justice nationale décrédibilisée par un chapelet de procès politiques, et un système bancaire qui ne finance pas l’investissement national. Les quelques chiffres positifs brandis par le ministre ne pèsent pas bien lourd devant ces éléments structurels qui fondent l’absence d’attractivité objective du Cameroun.
Quelles conséquences cela peut-il avoir sur le pays ?

Plusieurs conséquences. En voici quelques unes :

Premièrement, en jouant sur les conjonctures et non sur les structures porteuses de celles-ci, le pays va continuer à chercher une croissance purement nominale puisqu’elle ne fait pas baisser le chômage quand penser une attractivité objective pour le développement humain, social et écologique des Camerounais, exige une croissance réelle, c’est-à-dire capable d’améliorer leur statut économique, social, humain et écologique. Peut-on dire que cela soit le cas lorsqu’on examine la dimension écologique et sociale de nombreux chantiers camerounais comme celui du port en eau profonde de Kribi ?

Deuxièmement, le ministre dit que le Cameroun fait face à des chocs exogènes comme la baisse du cours du pétrole en oubliant que l’appel aux capitaux internationaux que fait cette conférence renforcerait, au cas où il couronné de succès, l’exposition du Cameroun aux chocs exogènes. Or le pays ne peut mieux résister aux chocs exogènes que s’il a des structures internes saines et fiables, ce qui est loin d’être le cas.

Troisièmement, une autre conséquence sur le Cameroun est ce que j’appelle une attractivité enclavée au sens de dispositifs avantageux aménagés uniquement aux investisseurs internationaux alors que le reste du pays continue de vivre sous une administration corrompue, une justice peu crédible et des forces de l’ordre raquetteurs. La conclusion de la conférence va par ailleurs dans ce sens lorsqu’elle demande la création de zone économiques spéciales.

Quatrièmement, une autre conséquence est ce que j’appelle l’attractivité négative, c’est-à-dire que le Cameroun va être attractif parce que les investisseurs y auront un bon retour sur investissement grâce à un chômage national massif qui tire les salaires des travailleurs camerounais vers la baisse, parce que les droits de l’homme ne sont pas respectés et encore moins les normes écologiques dans l’exploitation des ressources naturelles. Il s’agit-là d’un type d’investissement qui évincerait le développement humain, social, écologique et politique.

Le ministre Louis Paul Motaze parle justement de l’éviction des dépenses de développement par celles faites par le Cameroun pour lutter contre Boko Haram et palier. Ne sont-ce pas là des informations réelles sur le pays ?

Il ne suffit pas que les informations avancées sur le pays et ses finances publiques soient réelles. Il faut aussi mettre en examen l’usage que celui qui les avance veut en faire. Si on veut être objectif sur le manque à gagner du Cameroun en matière de moyens financiers qui auraient pu être affectés au développement du pays, ce ne sont pas les dépenses récentes induites par la lutte contre Boko Haram qu’on devrait pointer du doigt, mais toutes les ressources détournées des caisses de l’Etat depuis 1982 par l’élite politique du pays. Le régime en place a, par sa gouvernance inconséquente, évincer l’Etat camerounais développeur par un Etat camerounais prédateur des ressources nationales. Le dernier rapport publié par la CONAC montre que les détournements de milliards de ressources publiques continuent et que des ministères et des administrations clés du pays ne respectent pas les règles établies pour lutter contre la corruption. Voilà encore une réalité qui montre que l’attractivité dont parle le ministre est artificielle parce que pas objective.

En outre, j’ai bien peur que le ministre ne maîtrise pas bien ce qu’on appelle effet d’éviction en économie. On parle d’effet d’éviction lorsque les investissements publiques entraînent une réduction des investissements privées parce que les investisseurs privés font face à des ressources plus rares et donc plus coûteuses alors que l’Etat emprunte à des taux proches des taux de base, c’est-à-dire très favorables. Si l’Etat camerounais dépense pour combatte Boko Haram, alors il s’agit d’un investissement de développement parce qu’il assure la sécurité des populations et celle des investissements que le pays veut attirer. Et comme l’Etat le fait à moindre coût que ne le ferrait le secteur privé, on ne peut plus parler d’effet d’éviction sans le contrebalancer fortement avec le transfert des ressources que l’Etat fait ainsi aux populations et qu’un service privé de sécurité ne peut faire pour tous sans exclure ceux qui ne pourraient payer le prix. Le ministre oublie que la dépense publique est plus indiquée dans ce cas-là que la dépense privée et qu’on ne parle plus d’effet d’éviction mais d’effet d’inclusion.
D’après vous tout le discours sur l’émergence du Cameroun en 2035 est nul et non avenu ?

Je pense que ces discours sont incomplets parce que sans esprit critique et sans imagination sur les choses, les concepts utilisés et les objectifs visés. On ne peut parler d’émergence du Cameroun en 2035 sans au préalable penser ce que c’est réellement et suivant quelles modalités cela peut avoir un sens et une chance de réussite suivant les réalités du pays. Le Cameroun ne peut sortir de ce piège que s’il cesse d’écarter ceux qui le critiquent car critiquer son pays c’est l’aimer, c’est éviter qui n’aille dans le mur les yeux ouverts parce que tout le monde ronronne la même chose par ce qu’on veut plaire au chef même s’il faut perdre tout le monde.