Afrique, l’Histoire en marche ?

Des élections reportées et des manifestations réprimées. La situation au Burundi est suivie en temps réel par une Afrique attentive aux moindres soubresauts des sociétés civiles.

Modifier ou violer les constitutions en vue de briguer un nouveau mandat, objectif clairement affiché de Pierre Nkurunziza, à Bujumbara, se révèle pratique courante à l’échelle du continent. Fait nouveau, ces passages en forces soulèvent aussitôt des vagues de mécontentement. Jalonnées de fins de mandats et d’échéances électorales, les trois années à venir peuvent sonner le glas de régimes archaïques.

Lhistoire est en marche dit Marc Ona, de l’ONG Brainforest au Gabon qui, au péril de sa vie, plaide une nouvelle gouvernance. 87 % des Gabonais n’ont connu qu’une seule famille au pouvoir. Or, le système politique ne repose pas sur une monarchie. Qu’importe, Ali Bongo a décidé de se représenter en 2016. Marc Ona redoute un scrutin truqué, même si l’exemple récent Nigerian est porteur d’espoir. Dans un pays de 150 millions d’habitants, déstabilisé par la violence de Boko Haram, les élections se sont déroulées sans fraude et l’alternance s’est écrite en 48 heures. Alors que dans un pays d’un million d’habitants comme le Gabon, constate Marc Ona, il faut deux semaines pour compter et recompter avant d’obtenir le verdict arrangé des urnes.

Au Togo, les élections truquées de 2005 au lendemain de la mort de Gnassingbé désignent le fils du défunt vainqueur. Les Togolais descendent dans la rue. La police charge : 500 morts. Sous la pression de l’opposition, un accord de politique global instaure la limitation du nombre de mandats. Mais le président Faure Gnassingbé repousse sa mise en œuvre et se maintient par un scrutin à un tour. 2012 et 2013 seront marquées par de nouveaux rassemblements dans les rues de Lomé. Des incendies de marché imputés à l’opposition conduisent ses leaders en prison. De leur cellule, ils clament leur innocence, accusant des milices proches du pouvoir d’avoir organisé ces flambées de violence pour anéantir la contestation civile. Les élections en avril sont emportées par Gnassingbé, la constitution n’ayant adopté aucune limitation de mandat.

En Angola, la présidentielle a même été supprimée, le président est le chef du parti victorieux aux législatives. Et comme José Edouardo Dos Santos a la mainmise sur les pouvoirs législatif et militaire, ses trente-six ans de règne ne connaissent pas d’épilogue, en dépit d’une guerre civile avec l’opposition qui aura duré vingt-six ans. Les rentes du pétrole permettent d’investir et encouragent la corruption, une grande majorité de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Les richesses produites sont rarement réinvesties dans le pays. Elles profitent aux multinationales et aux clans qui bien souvent placent ces capitaux dans des paradis fiscaux. Pays riche mais population pauvre. Le contrôle de l’information est déterminant : harcèlement des journaux indépendants, propagande pour légitimer les pouvoirs en place, censure de la critique, accès à l’éducation limité. À Bujumbura, Pierre Nkurunziza a fermé les principales radios.

Mais avec le développement des réseaux sociaux, l’émergence de sociétés civiles tournées vers l’intérêt général – au Sénégal d’abord, puis plus récemment au Burkina Faso – a provoqué une prise de conscience. Contrairement au besoin d’hommes forts, décrété par le Congolais Denis Sassou Nguesso, le Sénégalais Macky Sall oppose la nécessité d’institutions fortes qui respectent l’état de droit.

L’alternance et la démocratie ne sont pas un luxe, martèle Marc Ona au Gabon. Il faut sortir de ces systèmes organisés autour de l’accaparement du pouvoir et des richesses qui profitent aux dirigeants en place, à leurs amis/clients, mais aussi à des états et des investisseurs étrangers.

Dans la confusion qui prévaut aujourd’hui au Burundi, il est impossible de connaître le scénario qui s’écrira demain. Nkurunziza s’accroche au pouvoir, ne renonce pas à son troisième mandat et instaure un climat de terreur. Le calcul est simple. Acculer les opposants à radicaliser leurs mouvements, les entraîner dans une spirale de la violence et devenir ainsi aux yeux de l’opinion internationale le garant de la stabilité face aux dangers du terrorisme ou des extrémistes religieux et ethniques. Mais les jeunesses hutu et tutsie ne sont pas tombées dans le piège des vieilles querelles réactivées. Ces jeunes Burundais savent qu’ils incarnent aujourd’hui l’Afrique de demain.