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Abubakar Shekau, le Calife-Usurpateur de Boko Haram

Abubakar Shekau, le Calife-Usurpateur de Boko Haram

Aboubakar Shekau, devenu chef autoproclamé de la secte Boko Haram en 2009, figure en 7 ème place sur la liste américaine des terroristes les plus recherchés dans le monde. Les Etats-Unis ont promis 7 millions de dollars (environ 5,6 millions d’euro) pour toute information permettant sa capture.

En exécutant froidement en 2009 Mohamed Yusuf, fondateur de Boko Haram, l’armée nigériane a contribué au coup de force de Abubakar Shekau pour se hisser à la tête de la secte islamiste qui venait d’être décapitée. Celui qui n’était jusque-là qu’un obscur commandant militaire a en effet profité du vide créé  par le forfait des forces de sécurité nigérianes pour faire  main basse sur Boko Haram alors que rien dans son parcours ne le préparait à cette ascension. Autant Yusuf affichait des qualités de meneur d’hommes et une légitimité idéologique qui imposaient le respect dans les rangs, autant Shekau n’avait ni charisme ni épaisseur religieuse.

Jeunesse désoeuvrée

Cet homme de taille moyenne, toujours mal  rasé, a surtout construit sa légende sur le mystère qui entoure son état civil. Les témoignages les plus crédibles ne suffisent qu’à situer sa date de naissance autour des années 1960,  dans un milieu défavorisé. Ils lui prêtent une ascendance nigérienne et une appartenance à l’ethnie kanuri, vivant à cheval entre le Niger et le Nigeria, près  de la ville de Damaturu, dans le nord-est.

« Même son lieu de naissance n’est pas clairement certifié, a assuré l’historien Amzat Boukari-Yabara. On sait qu’il est né au milieu des années 60 dans le nord du Nigeria ou même au Niger. Il faisait partie de cette jeunesse désœuvrée reprise en main par Yusuf lors de la création de Boko Haram en 2002».

A peine installé aux commandes de la secte, Shekau choisit de régner par l’épée et la terreur. Il élimine les uns après les autres les commandants susceptibles de lui porter ombrage. Les velléités de contestation réelles ou supposées entraînent des purges cycliques et imposent  l’esprit de cour et d’allégeance. Shekau devient pour les siens une sorte de «prophète» dont les ordres s’exécutent sans murmure ni réclamation. Sur son orientation, la secte abandonne l’argument idéologique (la lutte contre les valeurs occidentales, notamment l’école) comme moyen de recrutement. Elle recourt à d’autres outils de persuasion de nouveaux combattants et adopte des modes opératoires inédits. Le chef autoproclamé de Boko Haram renonce aux prêches de Yusuf  pour persuader les cibles et choisit l’incitation matérielle. Il abandonne aussi toute idée d’établir des liens de collaboration avec d’autres mouvements djihadistes de la région tels que Al Qaïda au Maghreb islamtique (AQMI), Ansare Dine et le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO).

Rançons occidentales

Grâce aux rançons versées pour la libération des otages, parmi lesquels la famille Moulin Fournier enlevé en février 2013 et le père Georges kidnappé en novembre de la même année au Cameroun, aux rackets et  aux casses perpétrés contre les banques du Nigeria Boko Haram amasse un trésor de guerre. Le mouvement s’en sert pour faire une offre alléchante à chaque nouvelle recrue : une moto, une épouse et 5000 nairas (environ 228 euros) comme « package de bienvenu ». L’idéologue médiocre se révèle ainsi fin tacticien. Des jeunes camerounais, nigérians, nigériens et tchadiens rejoignent en nombre la secte islamiste qui devient une véritable armée par ses effectifs et sa puissance de feu. Shekau en profite aussi pour porter « son djihad » dans le sud du Nigeria, loin du nord-est sa zone traditionnelle d’actions.

Mettant à exécution « ses fatwas », les combattants frappent des églises dans le sud du pays puis le siège des Nations unies au Nigeria en 2011 et une gare routière, près de Abuja,  la capitale fédérale,  en 2014. Le mouvement a basculé désormais dans la radicalité. Des véhicules et  des motos à double réservoir sont jetés sur des cibles avec pour intention de tuer le maximum de personnes. Des descendes meurtrières sont également effectuées dans les dortoirs d’élèves et d’étudiants pour massacrer sans discernement des jeunes, sous prétexte qu’ils fréquentent l’école occidentale. Pour vaincre les réticences des combattants chargés d’égorger et filmer leurs victimes ou de brûler vifs femmes et enfants,  Shekau introduit l’usage des produits stupéfiants dans les rangs. « Il connaît très bien les effets de la drogue sur les combattants, lui qui est un grand consommateur de marijuana, a précisé Mallam Goni Seydina, un excellent connaisseur du nord-est du Nigeria. Et comme les stupéfiants ne sont pas difficiles à trouver au Nigeria, il en a répandu l’usage systématique dans la secte ».

Sous l’effet de la drogue

Une source sécuritaire régionale confirme l’usage des stupéfiants chez les djhadistes de Boko Haram en précisant que certains d’entre capturés sur le terrain mettent deux à trois jours avant de revenir sur terre. Même ceux qui sous-estiment son épaisseur idéologique et son charisme, reconnaissent à Shekau ses grandes qualités de communicant. L’enlèvement spectaculaire de 220 lycéennes de Shibok en avril 2014 l’a propulsé au-devant de la scène médiatique mondiale. A cette occasion tout comme dans d’autres situations emblématiques, Skekau apparaît sur une vidéo dans laquelle il débite des diatribes enflammées, entrecoupées de rires fous, contre l’Occident contre les chefs d’Etat de la sous-région. Toute la mise en scène est parfaitement scénarisée : il porte une kalachnikov à  l’épaule, pointe du doigt « ses ennemis » pendant que son corps tout entier tremble comme une feuille morte. Sans doute sous l’effet de la drogue. Après avoir assuré la présence de la secte sur twitter, il annonce en mars dernier son allégeance à Daesh non pas par adhésion ou proximité idéologiques mais surtout pour en tirer des dividendes médiatiques.

« Il apparaît dans des vidéos chaque fois qu’on le dit tué par l’armée nigériane ou après une action spectaculaire. On découvre alors son côté mégalomane avec les interpellations directes des chefs d’Etat et l’identification de la secte à sa seule personne, soutient à nouveau le chercheur Amzat Boukari- Yabara. Son discours n’est pas de nature à embrigader».

L’entrée en guerre des armées tchadienne et nigérienne a changé la donne sur le terrain. La secte a perdu le contrôle de la quasi-totalité des villes qu’elle avait entre les mains. Et Shekau, qui n’a rien vu venir, ne fait plus de sorties médiatiques. Le président tchadien Idriss Déby Itno a même affirmé que son armée a été à deux doigts de le capturer il y a près de cinq mois  lors de la prise du quartier général de Boko Haram à Dikua, non loin de Maiduguri, la capitale de l’Etat du Bornou et berceau de la secte. Mais rien n’indique que le successeur de Yusuf aura autant de chance lors de la prochaine offensive de l’armée nigériane, de celle du Niger ou du Tchad. Signe de la débandade dans ses rangs depuis l’investiture le 29 mai du général Muhamadu Buhari comme président,   Shekau et ses partisans se sont lancés dans des attentats-suicide au Nigeria, au Tchad et au Cameroun.  L’opérationnalisation annoncée pour les prochains mois de la force sous-régionale de lutte contre Boko Haram pourrait l’affaiblir totalement voire lui porter le coup de grâce.  Quoi qu’il arrive Shekau, le calife-putschiste,  aura réussi par ses méthodes brutales à asseoir depuis 2009 son leadership sur la secte et à faire tuer des milliers d’innocents dans quatre pays.

 

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