Cameroun – Fred Ebami, pop artiste optimiste

Ce Camerounais exposé à Saint-Germain-des-Prés a encore du mal à s’habituer à sa notoriété naissante.

Un artiste qui ne veut pas exposer. Fred Ebami a peint Kanye West en Mobutu, toque en léopard, lunettes et abacost, car les deux « ont en commun la même mégalomanie », mais lui a longtemps refusé de soumettre son travail aux yeux du public. « C’est pas mon délire d’exposer, je suis quelqu’un de l’ombre, j’aime pas trop être sur le devant de la scène », confesse ce grand bonhomme aux airs de nounours attendrissant. À 40 ans, le Camerounais d’origine vivant entre Londres et Paris hésite encore à se dire artiste. Il préfère artisan.

Il a pourtant fallu franchir le pas. En 2010, son meilleur ami, le slameur et poète Capitaine Alexandre, ne lui laisse pas le choix. Il organise dans son dos sa participation à une expo en France. « J’avais peut-être plus confiance en lui que lui en lui », raconte-t-il aujourd’hui.

Ebami y prend goût. « Je faisais des trucs pour moi, mais je me suis rendu compte que ça parlait aux gens. » Un an plus tard, première exposition en Afrique, à l’Institut français de Johannesburg. Une invitation à la biennale de Dakar achèvera de le convaincre.

De retour en France en avril 2012, il prend son courage à deux mains. Via Facebook, il contacte DTone, un peintre dont le travail est proche de son univers. Il veut son avis sur ses visuels. Réponse de l’intéressé : une invitation pour exposer à ses côtés, à Saint-Germain-des-Prés, dans la galerie d’Alexandre De Vos. « C’est quelqu’un de toujours positif. Et ça fait du bien », confie le galeriste, conquis au point de faire signer Ebami chez lui. « On a besoin de couleurs, de sourire, de ne pas rester tout le temps dans les névroses », poursuit De Vos. Le Camerounais place son travail dans la lignée du mouvement pop art, revendique vouloir « faire sourire et réfléchir », cite Basquiat, Warhol ou Toscani pour l’inspiration.

Résultat : des dessins aux couleurs punchy, mixant messages politiques, figures populaires, souvent africaines, comics américains et codes urbains. Ces dernières années, Ebami a multiplié les expositions, en France, en Angleterre, à Douala, ville où il a vécu de 1986 à 1994. Il enchaîne aussi les collaborations pour gagner sa vie. « Il s’est trouvé, il a franchi la première étape de la vie artistique, maintenant il doit confirmer. Son avenir est devant lui », assure son galeriste.

L’exil aux États-Unis et en Angleterre

Adolescent, le natif de Villeneuve-la-Garenne, en banlieue parisienne, avait pourtant fait l’impasse sur une carrière artistique : « J’avais commencé à me renseigner, on me demandait de passer par les Beaux-Arts, mais je n’avais pas d’argent. » Il envisage un temps de devenir traducteur, métier plus sécurisant pour les finances, mais la voie lui apparaît « bouchée ».

Alors il part. Direction les États-Unis. Comme pour beaucoup, le pays fait pour lui figure d’eldorado. Clips musicaux en tête, persuadé que tout ce qui y est entrepris réussit, il fantasme une société ouverte, mélangée. Et déchante vite. New York, Philadelphie, Miami, Détroit… Dans chacune des villes traversées, il prend conscience des discriminations, des inégalités. « C’était pas Disney, en fait. Derrière Manhattan, il y avait le Bronx ou Harlem. À Atlanta, les Blancs étaient d’un côté de la route, les Noirs de l’autre. »

Il préférera l’Angleterre. Vitalité culturelle, esprit punk, éclectisme et brassage… L’épanouissement est « total » pour le jeune expatrié. Un soir de fête, le DJ du club où il a trouvé un job de barman tombe sur son carnet de croquis. Il le pousse à intégrer une école d’infographie. Après avoir jeté un œil sur le même carnet, le directeur le dispense des épreuves d’entrée.

    Ebami voudrait que son « peu de notoriété » mette en lumière les jeunes artistes rencontrés sur le continent, où « on ne les prend pas au sérieux »

Une quinzaine d’années plus tard, Gotha noir de France, bible des « parcours exemplaires » de la communauté afro-française, l’a intégré à son édition 2015. Là encore il a commencé par dire non, doutant avoir sa place au milieu des « huiles », ces « docteurs, professeurs » à la trajectoire confirmée. Peur aussi de fausser le message qu’il veut faire passer aux jeunes, de banlieue ou d’Afrique : « Je suis un jeune comme eux, parti de rien, qui n’a pas fait de grande école et qui en est là parce qu’il a bossé et parce qu’il a osé croire en ses rêves. » Loin des beaux quartiers, il sait qu’il est plus difficile qu’ailleurs de suivre ses aspirations. « Pas facile de se projeter en se disant : « Chanteur, artiste, c’est ça le métier que je veux faire », parce qu’on ne sait pas si ça va payer, porter ses fruits. » Sans filet de sécurité, lui aussi s’est longtemps limité à envisager une vie toute tracée.

Conscient d’être aujourd’hui devenu un « Camerounais exposé à Saint-Germain-des-Prés », Ebami voudrait que son « peu de notoriété » mette en lumière les jeunes artistes rencontrés sur le continent, où « on ne les prend pas au sérieux » et où « il n’y a pas de structures, personne ne s’occupe d’eux ». « Il a besoin de transmettre, il en a fait un devoir », complète Capitaine Alexandre. Le peintre envoie à plusieurs d’entre eux pinceaux et bouquins, délivre conseils et encouragements sur Facebook. En attendant d’avoir un jour les moyens d’ouvrir une école d’art gratuite à Douala. Quand il s’agit des autres, le modeste sait se montrer ambitieux.