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UN DÉPUTÉ DE L’OPPOSITION VILIPENDE LE DISCOURS DE BIYA

UN DÉPUTÉ DE L’OPPOSITION VILIPENDE LE DISCOURS DE BIYA

On a entendu un disque rayé. On a eu l’impression qu’il se parlait à lui-même. Aucune vision lucide sur l’orientation qu’il entend donner au pays en 2015. On a aperçu un Président visiblement dépassé par la fin de règne. Ses vœux manquaient de contenu.

Pas un mot sur la situation désastreuse des droits de l’Homme notamment sur l’affaire Guerandi Mbara qui a mis à nu les méthodes hideuses, barbares et criminelles de son régime. Il a refusé d’éclairer la lanterne des camerounais sur le sort que les sécurocrates et les barbouzes de sa Gestapo ont réservé à ce compatriote qui, faut-il le rappeler, a bénéficié par le passé d’une loi d’amnistie. Pas un mot sur les conditions de vie inhumaines des détenus qui vivent un drame insoutenable du fait de la surpopulation carcérale et de la sous-alimentation dont ils sont quotidiennement victimes. Le fait de n’avoir pas évoqué une seule fois dans son discours l’opération Epervier qui, faut-il le rappeler, est une opération d’épuration politique, trahit sa défaite sans appel dans la lutte contre la corruption et les détournements de deniers publics.

Tous ceux qui avaient encore quelques illusions sur la capacité de M. Biya à mettre le pays au pas du développement en seront pour leurs frais.

Pas de choix économique clair et lisible en 2015. Juste une litanie d’intentions pieuses telles que la nécessité de transformer nos matières premières et l’urgence de l’industrialisation de notre pays. Il a également indiqué sur le tard que le pays a besoin d’une politique industrielle ambitieuse tout en mentionnant que notre agriculture a vocation à devenir « industrielle ». « Aujourd’hui c’est quand? », pour reprendre une expression propre de chez nous. On dirait le discours d’un Président entrant qui n’en est qu’à sa première mandature. Il semble oublier qu’il entame sans discontinuité sa 33ème année de règne sans partage.

Il n’a fait aucune allusion sur la vie chère qui empêche les ménages de joindre les deux bouts tout en les plongeant dans une précarité indescriptible. Pas un mot sur le SMIG qui, malgré nos richesses qui devraient faire de notre pays le moteur économique de la sous-région, est curieusement le plus bas d’Afrique centrale (28.200 FCFA) alors que le Groupe parlementaire du SDF a relancé au cours de l’année 2014 le débat sur cette question en déposant à l’Assemblée nationale une proposition de loi modifiant et complétant le Code du travail actuel qui misérabilise les catégories de salariés les plus faibles. Pas un mot sur le taux de sous-emploi qui est de 75% de la population active. Pas un mot sur le chômage galopant. Tout juste l’évocation – sur fond d’autoglorification- du recrutement, sans incidence aucune sur la croissance réelle, d’environ 283.000 jeunes qui auront pour la plupart des emplois précaires à la fonction publique.

Encore faudrait-il déjà qu’ils soient tous détenteurs d’un matricule qui atteste de l’effectivité de leur embauche. Ce qui n’est pas encore le cas. M. Biya a semblé oublier que le secteur public n’a jamais été un moteur de la croissance. C’est le secteur privé qu’il dit « ne pas être en mesure de prendre le relais malgré des mesures incitatives fortes prises depuis 2013 » qui crée la croissance et par effet induit la richesse et l’emploi dans un pays normal. Parlant justement de ce secteur privé, on ne saurait prétendre batailler contre le chômage en introduisant dans la loi des finances de 2015 un impôt forfaitaire dont le montant sera au moins égal à 2% du chiffre d’affaires réalisé majoré de 10% au titre des centimes additionnels communaux. Quand on sait que la marge bénéficiaire d’un commerçant du marché Madagascar ou du marché Mokolo tourne autour de 5% du chiffre d’affaires, il est évident que l’Etat engloutira d’office la moitié de ce que gagnera ce commerçant. L’introduction de cet impôt forfaitaire fera de cette nouvelle année 2015 celle de la bataille contre les débrouillards en même temps qu’il mènera les plus précaires au chômage.

Il a fait état au cours de son adresse à la Nation de ce que la priorité en 2014 était axée sur la lutte contre Boko Haram. Comme pour dire qu’il n’a pas réussi à tenir ses promesses à cause des assauts répétés de cette secte terroriste. C’est une excuse plate et indigeste car on ne saurait justifier le nombre sans cesse croissant de destructions d’emplois enregistrés depuis plus d’une vingtaine d’années au Cameroun par la lutte contre Boko Haram qui date d’à peine trois ans. La lutte contre Boko Haram ne saurait justifier plus de 10 mois de tergiversations au cours desquels on a assisté à la mise sur pied d’un deuxième plan d’urgence sans que le premier – celui du premier ministre – n’ait connu un début de mise en œuvre.Tout comme la lutte contre Boko Haram ne saurait justifier qu’on ait pu débloquer en toute opacité depuis le déclenchement de cette guerre plus de 640 milliards en marge de toute orthodoxie budgétaire. Il n y a jamais eu de loi de finances rectificative encore moins de collectif budgétaire dans ce sens pour tout au moins recueillir l’aval des représentants du peuple, comme cela se fait dans des pays où les Présidents de la République rendent compte et ne se comportent pas comme des monarques.

Dans un registre qui lui est familier, M. Biya a également déployé des arguments tirés sur les cheveux pour ne pas laisser croire que ses objectifs de relance de notre économie fondés sur  son fameux plan d’urgence seront un échec cuisant. Son discours du 31 décembre dernier se résume sur le plan économique en un aveu d’impuissance à sortir le Cameroun du trou abyssal dans lequel il l’a plongé. Il a entre autres refusé d’expliquer pourquoi c’est seulement en fin de règne qu’il a décidé de dérouler son fameux plan d’urgence triennal  qui touche à tout au point de se confondre au budget voté quelques jours plus tôt par le Parlement.  Si tant est qu’il faille absolument ce plan d’urgence, il n’a pas dit aux camerounais  pourquoi il a refusé de cibler un seul ou tout au plus deux secteurs pour investir ces 925 milliards FCFA ?

Dispersé dans ses articulations comme son plan d’urgence, son discours ne nous a aucunement renseignés sur le véritable choix économique du pays à partir de 2015. Tout comme il ne nous a pas édifiés sur la nature même du budget alloué à ce fameux plan pour que les camerounais puissent savoir s’il s’agit d’un budget parallèle ou d’un budget additionnelau budget voté par le Parlement.  Comme si cela ne suffisait pas, il n’a pas cru bon de décliner les raisons qui l’ont conduit à mettre sur pied un comité de suivi budgétivore de ce gadget triennal qui sera coordonné par un Premier ministre à qui il a reproché depuis le 31 décembre 2013 l’inertie et le manque de coordination de l’action gouvernemental.

Sur un tout autre plan, M. Biya a tenté de justifier laborieusement et sans jamais y parvenir la promulgation de la loi anti-terroriste par le fait de la « prévention » contre Boko Haram. Il est allé jusqu’à égrener un chapelet de textes internationaux pour tenter de se faire bonne conscience. Sauf que le terme « prévention » n’est mentionné nulle part dans sa loi liberticide et qu’il a oublié d’indiquer à la Nation qu’aucun pays dans le monde n’a inscrit dans les différentes lois prises pour combattre le terrorisme les dispositifs contenus dans l’article 2 de la loi qu’il vient de promulguer. Les lois prises dans ces pays ont toujours préservé les libertés individuelles ou collectives.

Quel que soit le bout par lequel on prend les arguments qu’il a avancés au cours de son adresse pour tenter de justifier sa promulgation malgré la levée de boucliers des partis politiques, des organisations de la société civile et de la diaspora, cette loi anti-terroriste est une loi terroriste qui consacre le terrorisme d’Etat contre ses propres  citoyens et criminalise l’exercice des libertés individuelles et publiques.  Le seul fait d’avoir promulgué cette loi est la preuve que M. Biya est prêt à tout pour rempiler en 2018. Il trouvera certainement sur le terrain des patriotes et des républicains déterminés.

Le Conseil constitutionnel sera bientôt mis sur pied. Le tout premier challenge de cette institution – extrêmement importante dans les mécanismes de dévolution du pouvoir-  sera justement de prononcer l’anticonstitutionnalité de cette loi criminelle qui viole la Constitution de notre pays ainsi que la Charte africaine de la démocratie, des élections et des droits de l’Homme.

Pour le reste, M. Biya a comme d’habitude fait preuve d’une générosité légendaire en termes d’effets d’annonce. Si on construisait un pays avec des discours creux, il aurait déjà fait du Cameroun un des pays les plus développés d’Afrique. Ses promesses n’engagent que ceux qui y croient. Il a toujours résolu les problèmes des camerounais dans les discours et non dans la réalité.Tout compte fait, il ressort de ce discours que le Cameroun n’a pas besoin d’un Plan d’urgence mais plutôt de l’urgence du départ de M. Biya. Pour une respiration dans tous les secteurs de la vie nationale.

Honorable Jean Michel NINTCHEU

Député de la Nation

 

 

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