THIERRY AMOUGOU « LE RENOUVEAU COPIE SANS RETENUE CE QUI VIENT DE L’EXTÉRIEUR LORSQU’IL FAUT RÉPRIMER LES LIBERTÉS DES CAMEROUNAIS POUR SES INTÉRÊTS »

THIERRY AMOUGOU « LE RENOUVEAU COPIE SANS RETENUE CE QUI VIENT DE L’EXTÉRIEUR LORSQU’IL FAUT RÉPRIMER LES LIBERTÉS DES CAMEROUNAIS POUR SES INTÉRÊTS »

Afin d’assurer la continuité du débat sur la récente loi camerounaise sur les actes terroristes, les équipes de camer.be ont rencontré Thierry AMOUGOU, universitaire, leader d’opinions dans la diaspora camerounaise, ancien Président de la Fondation Moumié et actuellement animateur du CRESPOL, Cercle de Réflexions Économiques, Sociales et politiques dont il est le fondateur.

Monsieur Thierry AMOUGOU bonjour

Bonjour et par anticipation, bonnes fêtes de fin d’année à tous vos lecteurs et à toutes vos lectrices.

Le projet de loi portant répression d’actes de terroristes au Cameroun fait couler beaucoup d’encre dans la classe politique camerounaise et dans la diaspora camerounaise. Nous ne connaissons pas jusqu’à ce jour la lecture que vous en faites.

Alors qu’elle est une atteinte gravissime aux libertés du citoyen camerounais, cette loi n’a pas du tout fait couler beaucoup d’encre dans la classe politique camerounaise en dehors de quelques réactions sporadiques. L’opposition qui participe au pouvoir n’en dit mot donc tout est bon pour elle. Celle qui n’est pas au pouvoir fait une fois de plus preuve de léthargie et d’absence d’action collective. Conséquence, un boulevard s’ouvre au régime en place. Ce que je pense personnellement de cette loi tient en très peu de mots : loi inefficace, loi mimétique et loi alibi pour renforcer l’arsenal répressif contre les libertés.

Pourquoi loi inefficace ?

Un petit exemple en dehors de ce domaine peut être assez parlant par rapport au caractère inefficace de cette loi : les pauvres Africains qui migrent vers l’Occident périssent par centaines quand leurs embarcations de fortune chavirent mais il y a toujours des centaines de candidats à l’immigration clandestine vers l’Europe. On peut dire que la sanction c’est très souvent la mort par noyade mais cette sanction s’avère plus faible que l’espoir, même infime, de pouvoir améliorer sa vie en Occident. Les terroristes, notamment les groupes islamistes, ont une envie de réalisation de leur idéal largement supérieure à la peur que peut induire la peine de mort alors qu’une telle loi a justement pour fonction d’éviter quelque chose en dissuadant son potentiel auteur par la peur de subir la sanction prévue. Cette peur de la mort ne joue ni pour le migrant clandestin. Elle ne peut dissuader les terroristes aux motivations fanatiques et donc plus fortes que la peur de la mort.

Pouvez-vous développer encore plus sur ce point ?

Supposons un instant, ce qui est loin d’être le cas, que la raison d’Etat, notamment la question sécuritaire face aux mouvements islamistes soit ce qui explique l’adoption de cette loi par le Renouveau obligé de restreindre les libertés individuelles et collectives pour la sécurité de l’Etat. Un regard sur les modes opératoires des mouvements djihadistes à travers le monde et l’Afrique montre que ce sont des « out-group » par rapports aux constitutions et autres lois des Etats où ils frappent. Ce sont des mouvements qui ont des projets politico-religieux, sociaux et géopolitiques en contradiction avec les Etats et ne peuvent de ce fait être intimidés par une loi, incarnation de l’ordre qu’ils combattent. Les Etats-Unis, la Russie, la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan, l’Egypte, la Libye et bien d’autres pays déjà touchés par le terrorisme ont un arsenal répressif qui n’a jamais empêché un acte terroriste digne de ce nom. C’est donc une loi inefficace même sous cette hypothèse parce que, d’une part les groupes terroristes ne reculent pas devant une loi quelque répressive soit-elle, d’autre part, la peine de mort ne peut intimider ceux qu’on appelle les terroristes car ils ont une préparation psychologique où la mort est plus un salut que quelque chose qui fait reculer devant l’action. Avez-vous déjà vu une bombe humaine avoir peur de la mort ? La mort a-t-elle peur d’elle-même ?

Si les lois étaient efficaces pour combatte le terrorisme, cela se saurait. Les terroristes frappent aux Etats-Unis où la peine de mort est en vigueur dans de nombreux Etats. L’arsenal répressif américain se montre d’autant plus inefficace que la CIA vient d’avouer à travers un récent rapport qu’elle a utilisé des « méthodes répugnantes » pour essayer de collecter des informations dans la lutte contre le terrorisme. Cela montre que ce n’est pas la condamnation à mort qui se présente comme la sanction efficace dans la lutte contre le terrorisme, mais les voies et moyens de maintenir en vie ceux qui sont dits terroristes afin de collecter les informations pour la lutte contre le terrorisme. Même à ce niveau les résultats de la CIA sont très modestes.

Les terroristes utilisant des moyens et des méthodes hors-la loi dans leurs actions, la lutte contre le terrorisme dans le monde se fait non par des lois mais via des pratiques sécuritaires elles aussi hors-la loi. La preuve en est que « la légitime défense étatique », « la guerre préventive », « les Etats voyous », « la guerre juste », « l’axe du mal », « la guerre sans frontière », « l’autodéfense » et « les tribunaux secrets » sont des concepts et des pratiques sans soubassement juridique au niveau du droit international mais sans cesse au service de la lutte anti terroriste internationale.

Par ailleurs, ce sont moins des lois que les forces spéciales, les services secrets, les drones, les satellites et la géo localisation qui sont des instruments de répression d’actes terroristes et de terroristes via des expéditions punitives menées très souvent la nuit. Par conséquent, la loi dont vous parlez au Cameroun n’est pas une loi antiterroriste car complètement inefficace dans ce domaine : d’un, on ne peut promettre la mort comme menace à celui qui n’a pas peur de la mort et qui en fait un évènement de son salut divin, de deux, tout ce qui fait l’arsenal international de la lutte antiterroriste effective ne consiste aucunement en lois mais en pratiques et instruments hors-la loi. En conséquence la loi camerounaise sert à réprimer ceux qui ont encore peur de la mort, c’est-à-dire vous, moi et tous les Camerounais qui peuvent contester ou manifester leur désaccord par apport au régime en place.

Pourquoi d’après-vous cette loi est aussi mimétique ?

Ce n’est pas d’après moi qu’elle est mimétique. Elle l’est d’après la psychologie de ses inspirateurs qui ont voulu s’adosser non seulement sur la conjoncture mondiale de lutte contre le terrorisme, mais aussi sur certains dispositifs répressifs globaux (résolution 2178 des Nations Unies, la convention de l’OUA de 1999) dont le but est d’en cacher l’objectif de contingentement morbide des libertés individuelles et collectives des Camerounais par l’évocation d’une légitimité et d’une crédibilité internationales. Ce caractère mimétique renforce par ailleurs sont inefficacité car elle n’est pas le résultat d’une évaluation concrète des problèmes auxquels fait face le pays afin de pouvoir les résoudre et désamorcer les possibilités de violence.

La violence dont le terrorisme est une des expressions nous renseigne pourtant toujours sur la nature du pouvoir en vigueur dans un pays ou un territoire. Le Cameroun a choisi la peine de mort pour fermer les yeux sur les injustices nationales qui entraînent la mort au quotidien et peuvent être un terreau fertile pour le terrorisme. Les problèmes du pays restent intacts mais on promet le poteau à quiconque se mobiliserait pour le dire ou le manifesterait publiquement par une grève, une marche ou toute autre action d’expression d’opinion politique.

A l’école, celui qui triche a très souvent zéro sur vingt car son travail n’a aucun fondement qui explique les réponses copiées ailleurs. Toutes les lois mimétiques ont cette sanction-là car elles souffrent de la même tare. Elles veulent atteindre des objectifs cachés par l’adoption de lois importées sans fondamentaux inspirés des problèmes réels du pays. Quand les Camerounais revendiquent la démocratie, le Renouveau répond qu’il ne faut pas copier ce qui vient de l’extérieur mais il copie lui-même sans retenue ce qui vient de l’extérieur lorsqu’il faut réprimer les libertés des Camerounais pour ses intérêts de pouvoir éternel.

Ce n’est donc qu’une loi alibi contre la démocratie au Cameroun ?

L’international et les pays démocratiques rencontrent un problème de même nature mais avec une problématique différente. Dans les vielles démocraties, ce qu’on peut désigner comme la victoire posthume de Ben Laden, malgré sa mort physique, est que le terrorisme et la lutte contre lui obligent plusieurs démocraties à être contre elles-mêmes en se reniant dans le combat contre le terrorisme. C’est ce qui se passe aux Etats-Unis avec Guantanamo, une prison hors du droit américain et international. Un endroit où on pratique la torture et où on maintient des innocents et de vrais terroristes enlevés secrètement par les services secrets américains dans de nombreux pays avec la complicité des démocraties occidentales et des pays africains. On voit bien non seulement que la démocratie se renie par ces pratiques, mais aussi que la mort n’est ni ce qui fait peur aux terroristes islamistes, ni leur défaite totale car Ben Laden, même mort, met les démocraties en contradiction avec leurs propres principes sacro saints. Le problème dans les démocraties est que l’arsenal sécuritaire se décide en dehors des parlements par les services secrets pour mieux préserver les libertés individuelles et collectives de leurs citoyens en répondant de manière hors-la loi à un ennemi hors-la loi.

Si dans les démocraties, c’est ce qu’Alexis de Tocqueville appelait la passion des libertés qui prend un coup, dans les dictatures, c’est la passion dictatoriale qui se sert de la lutte contre le terrorisme pour s’assouvir via des lois qui réduisent encore plus les libertés individuelles et collectives. C’est cela qu’on observe au Cameroun où Boko Haram, les otages et la lutte antiterroriste internationale servent d’alibis au renforcement de la dictature. Les dictatures profitent de cette conjoncture pour renforcer le verrouillage de l’alternance et du débat politiques en évoquant la raison d’Etat.

Les évènements du Burkina ont-ils fait peur au Renouveau au point d’expliquer cette loi ?

Cela est fort probable. Car si la loi est complètement inefficace contre le terrorisme comme je viens de le démontrer, elle peut par contre être très efficace pour restreindre les libertés individuelles et collectives en temps normal. Cela est d’autant plus fondé que cette loi camerounaise parle moins de terrorisme que d’actes terroristes avec une définition particulière de ce que c’est qu’un acte terroriste. Suivant cette loi, des étudiants camerounais mécontents qui bloquent le fonctionnement de l’université en faisant grève seront tous condamnés à mort. Des retraités qui revendiquent leurs pensions non payées et qui bloquent la CNPS seront tous condamnés à mort. Des membres qui paralysent une route pour manifester leur courroux seront tous condamner à mort.

C’est ridicule ! En Belgique où je vis, les syndicats paralysent maintes fois par an le pays tout entier par des grèves parce que le droit de grève est sacré en démocratie. D’après la loi camerounaise, les syndicalistes qui paralysent le pays par une grève générale auront pour sanction le poteau d’exécution ou l’injection létale.

L’objectif central de cette loi est d’éviter la mobilisation et les mouvements de masse qui ont fait partir des dictateurs en Tunisie, en Egypte et au Burkina Faso. C’est à ce niveau qu’elle est rattrapée par son inefficacité pour deux raisons simples. Premièrement, tous ces pays sus cités avaient un arsenal répressif qui n’a servi à rien lorsque la population s’est soulevée. Quand un peuple se révolte, c’est lui qui fait la loi et non la loi qui le fait car aucune loi ne peut bloquer un peuple quand celui-ci sort de ses gongs. Deuxièmement, les dictatures mettent toujours en place un arsenal répressif en se basant sur ce qui s’est passé ailleurs. Elles font donc ce qu’on appelle en économie des anticipations adaptatives du futur par extrapolation des connaissances passées et présentes sur, dans le cas d’espèce, la prévention des soulèvements de masse. Or, dans la mesure où aucune révolution ne s’enclenche jamais comme une autre et ne suit jamais les mêmes étapes qu’une autre, les lois répressives sont toujours en retard et inopérantes par rapport à cette révolution qui vient parce qu’elle aura son identité propre que nul ne connaît et ne peut endiguer. En Tunisie, c’est l’immolation par le feu d’un jeune commerçants ambulants qui a mis le feu aux poudres, en Egypte, c’est l’occupation d’une place publique qui a chassé Moubarak et au Burkina Faso, c’est la modification constitutionnelle qui a déclenché la fronde populaire qui a eu raison de Blaise Campaoré. Le cas Burkinabè montre par ailleurs que même ce qu’on pense maîtriser politiquement par ce qu’on l’a déjà fait plusieurs fois, peut être ce qui déclenche la révolution une fois que le temps de celle-ci est arrivée.

Quel rôle joue la France dans cette lutte contre le terrorisme en Afrique ?

La France aide de nombreux pays africains à lutter contre les mouvements djihadistes. C’est notamment le cas au Mali ou en Centrafrique où c’est plus une guerre civile qui dérive vers une guerre confessionnelle, chrétiens contre musulmans. Ce que fait aussi la France c’est de protéger ses intérêts en Afrique en déployant ses forces armées. Les intérêts de paix, les intérêts politiques, les intérêts géopolitiques et les intérêts économiques se confondent donc dans l’action antiterroriste de la France en Afrique.

En outre, la problématique peut être élargie à celle des otages français libérés par les régimes africains. Non seulement les régimes africains paient les rançons, mais aussi ces régimes libèrent des gangsters qui tuent des Africains pour la liberté des otages français. Le problème de l’équivalence entre la vie d’un Africain et la vie d’un Français se pose à nouveau. Au nom de quels critères quelqu’un qui assassine des Africains est-il mit en liberté parce qu’il faut libérer un Français ?

Que dit cette loi sur la vraie nature du Renouveau National ?

Aristote nous le dit, la vraie nature d’une chose c’est sa fin, ce qu’est chaque chose une fois sa croissance achevée, c’est cela sa vraie nature. Alors que le régime camerounais a commis des actes dont les auteurs mériteraient la peine de mort si le régime appliquait sa propre loi sur lui-même, c’est-à-dire sur les auteurs des dégâts causés à la chose publique et sur les actions du pouvoir ayant entraîné la mort de Camerounais, ce sont plutôt les populations camerounaises qui vont en prendre plein la gueule.

La vraie nature d’une chose est sa fin. Le Renouveau a commencé son règne en condamnant à mort Ahmadou Ahidjo, il s’achève en condamnant à mort la contestation démocratique, c’est-à-dire un droit de l’homme fondamental. Sa vraie nature c’est donc la peine de mort pour les opposants, cas Guérandi, et la peine de mort pour la démocratie, cas loi actuelle contre les actes terroristes.

 

 

camernews-Thierry-Amougou

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