Stratégie : Paul Biya, récupérateur ingrat ?

Stratégie : Paul Biya, récupérateur ingrat ?

En siphonnant les lauriers des Lions, sans s’investir ni investir pour la pérennisation des victoires, le chef de l’Etat dribble l’avenir.

«A l’aube de cette année nouvelle, je voudrais, en votre nom à tous, m’adresser à nos Lions indomptables. Chers Lions indomptables, vous vous êtes qualifiés pour la phase finale de la Coupe du monde de football 2014 au Brésil. Nous vous souhaitons de suivre les pas de vos illustres devanciers des campagnes glorieuses d’Espagne en 1982 et d’Italie en 1990. Faites-nous vibrer encore. Le peuple camerounais est avec vous».

Ainsi parlait le président de la République, Paul Biya, dans son message de fin d’année 2013 à la nation camerounaise. Une attitude qui venait allonger la liste des «privilèges» accordés par le chef de l’Etat au onze national de football, depuis son accession au pouvoir, en 1982. Conscient de toutes les dividendes politiques et diplomatiques qu’il tire des victoires des Lions, Paul Biya accède quasi-systématiquement à leurs désidératas,  foutant des complexes aux héros des «disciplines mineures», leur déroule le tapis rouge à chaque victoire et ne s’encombre pas protocole pour peser sur le choix du sélectionneur national. Le cas du français Paul Le Guen est éloquent à ce sujet.

On se souvient aussi du slogan de campagne de président national du Rdpc lors de la présidentielle de 1992,  sans doute la plus ardue de son magistère : «Paul Biya. L’homme-Lion, l’homme président». Après la glorieuse épopée des Lions indomptables au Mondiale 90 en Italie, le choix des communicants du président-candidat ne devait rien au hasard.

Chantal Biya a saisi cette flamme ardente du président de la République pour les Lions indomptables. Pour accompagner les chouchous de son époux dans leurs sacres, la Première Dame leur envoie souvent, par avions, des vivres frais du pays au cours de certaines campagnes, question de leur éviter des indigestions préjudiciables à la qualité de leurs prestations.

Mais Paul Biya fera encore plus fort dans son idylle avec les Lions indomptables. A l’occasion du 27e anniversaire du Renouveau national, le 6 novembre 2009, le champion du «parti du flambeau» érige les Lions en modèles dont les Camerounais doivent s’inspirer. «Je voudrais vous faire une confidence si vous le voulez bien. Lorsqu’il m’arrive de m’interroger sur nos enjeux nationaux et notre destin commun, comme c’est certainement le cas pour chacun d’entre vous, je pense aux Lions Indomptables qui ne sont jamais aussi forts qu’en période de doute et qui savent se relever à chaque fois de chaque faux pas perpétré.

C’est ce que j’appelle «l’esprit des Lions», autrement dit «the fighting Lions spirit». Nous devions nous en inspirer en toutes circonstances pour déjouer toutes les manœuvres funestes, éviter les nombreux pièges qui nous sont tendus, en particulier ceux du découragement et de la démobilisation, mais surtout pour relever les multiples défis qui nous sont lancés», écrit-il dans une lettre restée célèbre.

Mais l’amour impétueux du Lion d’Etoudi pour les Lions indomptables semble ignorer les temps difficiles de la sélection nationale. C’est à coup de réformettes que le grand malade qu’est devenu l’Equipe nationale, depuis la Can angolaise de 2010, est réanimé, avec, au bout, de piteux résultats. Appelé au secours, Paul Biya semble laisser pourrir la situation, tout en espérant ratisser à son profit d’éventuelles victoires des Lions. La construction des infrastructures pour le rayonnement du football camerounais manque à l’appel. L’organisation de la dernière Coupe d’Afrique des nations au Cameroun remonte à l’époque d’Ahmadou Ahidjo, en 1972. C’est d’ailleurs à cette occasion que les stades omnisports de Yaoundé et Douala, aujourd’hui en ruine, furent édifiés.

Même sur des promesses faites dans la solennité républicaine en son Palais, le chef de l’Etat slalome ces footballeurs qui ont illuminé son règne de trophées. Exemple : l’Ecole supérieure de formation au football annoncée dans le discours à la jeunesse du 10 février 2010, afin «d’encadrer et de perfectionner les jeunes qui manifesteront des dispositions exceptionnelles pour notre «sport-roi», s’enlise dans les oubliettes.

La foireuse expédition à la Coupe du monde 2010, en Afrique du Sud, constituait pourtant du pain béni pour concrétiser ce projet. Curieusement, pendant que des chefs d’Etat comme Nicolas Sarkozy prenaient des mesures robustes pour restaurer l’autorité de l’Etat chez les «Bleus», qui ont trainé l’image de la France dans la boue en terre arc-en-ciel, Paul Biya a laissé prospérer l’imposture dans la tanière et à la Fecafoot. Le chef de l’Etat réagira-t-il après la chienlit brésilienne ? Rien n’est moins sûr. Une chose est certaine cependant : le pouvoir de Yaoundé a créé des monstres qui semblent désormais échapper à son contrôle.

 

camernews-Biya-Discours

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