Spiritualité en chemin, récits de pèlerins

Plus qu’un effort physique, le pèlerinage est un cheminement spirituel profond et intense. Une expérience à vivre et à lire pendant l’été

Un pas après l’autre

«?Je suis parti en touriste. J’ai vite réalisé qu’il y avait quelque chose de plus profond sur la route de Compostelle.?» Olivier Toublan est journaliste. Il y a deux ans, il part pour Saint-Jacques-de-Compostelle avec son épouse. Une marche de 3000 km. «?C’est un cheminement spirituel, une foi vécue. Parcourir une trentaine de kilomètres par jour procure bien sûr des douleurs physiques, mais c’est dans la tête que le chemin est le plus dur.?» Pour Olivier Toublan, cette réflexion omniprésente qui s’impose pendant la marche est éprouvante. «?Mais tout comme la contemplation des lieux traversés, elle n’est possible que loin de notre quotidien frénétique.?» «?Le chemin est plus important que le but. La phrase m’a longtemps fait sourire. Je la partage aujourd’hui.?»

actu enquete 2Alors Olivier Toublan n’a jamais renoncé, malgré les cloques. Et voir sur le sol «?les sillons creusés par le passage de pèlerins et savoir qu’il y en aura d’autres après nous avec ces mêmes réflexions sur la vie rassure?». On apprécie les choses autrement, on prend le temps de s’arrêter dans des lieux qu’on ne ferait que traverser en voiture. Et les rencontres éphémères avec d’autre pèlerins se font dans une ouverture totale et sans jugement.?» Olivier Toublan a trouvé dans la méditation en mouvement ce qui lui convient, car «?la tête peut-elle agir sans le corps???» A l’arrivée, c’est l’émotion qui le gagne. Et au retour «?la vie et les responsabilités vous rattrapent à une vitesse folle?». Le voyage n’a donc rien changé. «?Mais il a planté des petites graines.?» Et il y a l’appel du chemin. Olivier Toublan et sa femme ont pris un congé sabbatique, et en automne ils entament le pèlerinage Shikoku au Japon.

  • Un livre?: Olivier Toublan, «?Encore un pas. Et un autre?», Editions Saint-Augustin. Prix?: 28 fr.

Un acte de foi

Une charrette surmontée d’un drapeau et la confiance de Dieu. Rodrigue Gigandet tracte un bagage volontairement tapageur sur 2000 km, jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. Il est parti le 10 mai de Lausanne pour le pèlerinage de la dernière chance. «?Ce pèlerinage est un acte de foi.?» Rodrigue Gigandet est chef de projet de l’association Espérance et partage, qui œuvre auprès de 400 orphelins tchadiens. Mais entre la lutte armée contre Boko Haram et l’accueil de réfugiés, le pays est instable et l’association s’est vu retirer des fonds et son avenir est incertain. Alors Rodrigue Gigandet distribue des prospectus sur les routes, dans l’espoir de trouver des donateurs. Son épouse est tchadienne. Elle le rejoindra sur la route pour témoigner, dans des lieux d’Eglise, de leur expérience sur le terrain. C’est la deuxième fois qu’il fait le chemin de Compostelle. Il y a quinze ans, l’expérience a provoqué un bouleversement complet dans sa vie privée et professionnelle. Il quitte le monde de la finance pour devenir responsable de la Soupe populaire. «?Qui sait ce qui m’arrivera sur le chemin aujourd’hui?», sourit-il avec l’espoir de sauver son association. «?Les Tchadiens m’accompagnent dans la prière, même si ce projet doit leur paraître un peu fou.?»

  • Suivez l’itinéraire de Rodrigue Gigandet sur la page Facebook de l’association Espérance et partage.
  • Un site?: www.esperance-partage.ch

 

Bonus Web

  • Souvenirs de Compostelle

    Gabrielle Nanchen, ancienne politicienne valaisanne raconte son pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Avec des pèlerins de Compostelle, de Jérusalem et de la Mecque, elle a créé l’association Compostelle-Cordoue qui réunit chaque année des pèlerins de différentes traditions sur des chemins de réconciliation et de paix.

    «M’émerveiller du parfum des chèvrefeuilles ou du concert des oiseaux dans les arbres. Me sentir en harmonie avec tout ce qui m’entourait. Une sensation de légéreté qui me rendait me rendait presque capable de voler. C’est cette joie que j’ai trouvée sur le chemin de Saint-Jacques.» Plus que les rencontres, ce sont ces petits bonheurs qui ont marqué Gabrielle Nanchen. En 2001, l’ancienne conseillère nationale se lance du Puy-en-Velay à Santiago en passant par le Camino Norte, poussée «par une petite voix qui depuis huit ans me disait que moi aussi un jour j’irais là-bas». A la fin de son activité professionnelle, l’envie de faire le point sur sa vie et de relever un défi sportif donne le départ. Alors malgré les ampoules et une tendinite, un sac parfois trop lourd et la fatigue, elle n’a jamais renoncé. C’était peut-être bien une question d’amour propre. Mais pas seulement. «Dans les passages difficiles, je pensais aux moments de joie éphémère que j’avais rencontrés. Je savais qu’il y en aurait d’autres et j’ai continué.»

    L’arrivée à Saint-Jacques est mitigée. «J’étais fière d’avoir vaincu des peurs que j’avais au départ: celle d’être agressée, la peur des chiens aussi», liste Gabrielle Nanchen qui ressent de la gratitude pour cette force reçue au long de ces trois mois. Mais elle regrette aussi que son voyage prenne fin: «Marcher au long cours, c’est plus facile que la vie quotidienne».
    «De retour chez moi, j’ai eu de gros soucis professionnels. Quelques jours seulement après mon arrivée, il y a eu les attentats du 11 septembre 2001. J’ai pris la réalité de plein fouet dans les gencives.» Et c’est avec ce qu’elle a appris sur le chemin et qui l’accompagnent encore aujourd’hui que Gabrielle Nanchen s’efforce de continuer à affronter la réalité. «Quand on prend la route de Saint-Jacques, on ne pense pas aux 1600 km à parcourir. Ce serait au-delà de nos forces. On pense au parcours qu’on va faire aujourd’hui. Marcher 20 ou 25 km, ça, c’est dans l’ordre du possible. Dans la vie c’est pareil. Chaque jour je fais ce que je peux pour assumer les tâches que la vie me confie.» Vivre l’instant présent, voici encore une leçon du chemin. «Boire goûlument l’eau de sa gourde au moment de la pause, laisser l’eau tiède de la douche caresser vos muscles endoloris, regarder le soleil se lever sur un étang voilé de brume.» Cela rend fort et serein pour faire face à des situations difficiles.

    Le chemin de Compostelle a aussi été une expérience politique. Avec surprise et indignation elle découvre la figure de Santiago Matamoros, saint Jacques l’apôtre tueur de Maures. «J’ai compris que les chemins menant à Compostelle n’étaient pas seulement fréquentés au Moyen Age par de pieux pèlerins. Mais que c’était un haut lieu de la contre-offensive menée par les souverains chrétiens du nord de l’Espagne contre la présence musulmane dans la Péninsule ibérique. Je me suis dit qu’il était grand temps de convertir ces chemins de guerre en chemins de réconciliation. Cette tâche est rendue urgente par la montée de l’islomophobie dans nos pays.»

    C’est ainsi qu’a été créée l’association Compostelle-Cordoue. Pourquoi ce nom? «Compostelle, c’est le symbole de la liberté de marcher vers soi-même, Cordoue celui de la marche vers l’autre. La ville andalouse de Cordoue a été pendant plusieurs siècles le lieu-même de la convivencia, le vivre ensemble entre juifs, chrétiens et musulmans.» Chaque année, des marcheurs chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes ou agnostiques se dirigent vers des lieux symboliques dans la tradition des uns ou des autres.» En 2010, les pèlerins ont parcouru 900 km de Compostelle à Cordoue, à contresens du chemin jacobin de la Via de la Plata. Un sanctuaire soufi au Maroc en 2102, une semaine de marche en Ombrie sur les pas de François d’Assise en 2013, un pèlerinage interreligieux au Liban l’an dernier. Ces marches ont réuni chaque fois vingt à trente participants provenant de différents pays et horizons culturels.

    En mai, Gabrielle Nanchen et son association sont partis pour une marche de solidarité en Bosnie, en mémoire des victimes du massacre de Srebrenica. Il y a vingt ans, plus de dix mille Bosniaques ont parcouru 80 km en trois jours de Potocari, près de Srebrenica, à Nezuk pour fuir l’armée serbe. Cet été, la marche officielle au mois de juillet réunira des milliers de personnes du monde entier.

    «C’est une façon simple d’amener notre petite pierre à l’édifice de la réconciliation. Car nous allons vers l’autre avec nos jambes, mais aussi avec notre tête et notre cœur.»