Si Yaoundé, vous était contée…

Note de lecture de «  Yaoundé, une ville, une histoire (1888-2014) » de Jean-Marie Essono

 

Le dernier ouvrage en date1 du Prof. Jean-Marie Essono, intitulé Yaoundé, une ville, une histoire (1888-2014). Encyclopédie des mémoires  d’Ongola Ewondo, la ville aux «Mille collines», se propose – entreprise titanesque  – de retracer l’histoire de la ville de Yaoundé depuis la découverte de la région par les officiers prussiens Kund et Tappenbeck de 1887, date de leur départ de Grand-Batanga, jusqu’à nos jours. Il se constitue de quatre parties exploitant tantôt successivement, tantôt concomitamment, nombre des aspects des méthodes historique, anthropologique, géographique et, last but not the least, linguistique.

La première partie, qui a pour titre «Yaoundé avant la colonisation», fait un état des lieux de la région de Yaoundé bien avant l’arrivée des Allemands. Elle présente le pays beti en général. C’est pourquoi sont passés en revue l’origine et le sens du terme «beti», l’origine de l’appellation «Yaoundé», les origines de la langue locale et des groupes sociaux, la répartition des lignages beti, la culture et la société beti ainsi que la généalogie des Beti, que ces lignages et groupes sociaux se soient ou non définitivement établis sur le site de la future capitale du Cameroun. Que ces derniers aient seulement transité par là suffit. Les perspectives étant ici historique et anthropologique, l’éminent chercheur fait fond sur les travaux de Nekes, Curt von Morgen, Georg Zenker, Pierre Alexandre et J. Binet, Philippe Laburthe-Tolra, Pierre Mviéna, Engelbert Mveng, Henri Ngoa, Jean-Pierre Ombolo, Samuel-Martin Eno Belinga, Jacques Fame Ndongo, pour ne citer que quelques-uns des auteurs des sources écrites cités.

La deuxième partie, dont le titre est «Yaoundé sous la colonisation», s’ouvre par l’évocation des raisons ayant milité en faveur du choix de Yaoundé par les Allemands comme capitale du futur État. Elle comporte deux volets : le premier volet traite de Yaoundé sous le protectorat allemand (1889-1916) et le second de Yaoundé sous la férule française (1916-1959). Les deux volets ont en commun la préhension du développement urbain en termes d’aménagement du territoire, de santé, de scolarisation, d’évangélisation, de sécurité, de recherche scientifique, d’économie, de télécommunications, de transport et de voie de communications. L’approche, qui ici est essentiellement chronologique, donne, par exemple, à lire ou à consulter la liste des Gouverneurs allemands dépêchés au Cameroun par le Kaiser entre 1884 et 1916, et celle des Commissaires, Hauts-commissaires et chefs de région envoyés au Cameroun respectivement par la Société des Nations, l’Organisation des Nations Unies et la France entre 1916 et 1959 ; et à voir tracés les linéaments de l’urbanisation. L’on reconnaîtra ainsi, dans l’ouvrage, certains des édifices ou monuments construits à Yaoundé jusque dans les années 1950. Ce sont, par exemple, l’église du Saint-Esprit de Mvolyé (1906), l’Hôtel du Commissaire de la République française (1921 et 1930) devenu Palais présidentiel, le Grand Séminaire Saint-Laurent de Mvolyé (1927), le Buffet Hôtel (1929) devenu Trésorerie générale, les Trois statues d’Olezoa (1930), l’Imprimerie du Gouvernement (1931) aujourd’hui Archives Nationales, la Boulangerie Calafatas (1935), la Poste centrale (1939), l’École urbaine (1947) aujourd’hui École du centre administratif, le cercle municipal de Yaoundé (1949), le pensionnat du Saint-Esprit (1950) aujourd’hui Collège de la Retraite, le pavillon Jamot (1950) aujourd’hui bâtiment administratif de l’Hôpital central, les pavillons «Leriche» et «Tarnier» de l’hôpital central de Yaoundé (1951), la Subdivision du Nyong et Sanaga (1951) aujourd’hui Sous-préfecture de Yaoundé 1er, l’Immeuble SIMCA (1951) aujourd’hui Pharmacie française, l’École professionnelle Charles-Atangana (1952) aujourd’hui Lycée Technique Charles-Atangana, la cathédrale de Yaoundé (1955), et j’en passe et des meilleurs.

Après la colonisation, Jean-Marie Essono s’appesantit, dans la troisième partie de son ouvrage, sur les retombées sur Yaoundé de l’accession du Cameroun à la souveraineté internationale. Une fois présentés les insignes de la jeune République, le chercheur de haut vol s’intéresse tour à tour aux armoiries de la ville de Yaoundé, encore appelée «Ongola» ou «Ongola Ewondo» par les autochtones, les autorités municipales de la Mairie puis de la Communauté urbaine, celles des sept communes d’arrondissement depuis leur création en 1996 à nos jours. L’originalité de cette présentation est que le passage en revue des lignages et des groupes sociaux beti dans la première partie, qui aurait pu sembler superfétatoire ou hors-sujet aux yeux des critiques, fait plutôt apparaître la pertinence de l’option prise par l’auteur de les avoir recensés. En effet, lorsque Jean-Marie Essono décline les différents lignages indigènes de la Communauté urbaine de Yaoundé, il prend soin d’indiquer en même temps, et par quartiers, les différentes populations autochtones les ayant colonisées. L’historique de la ville de Yaoundé se fait par secteurs d’activités relevant des plans national et international. Au plan national, le linguiste-anthropologue mentionne l’enseignement secondaire et supérieur public, l’information et la communication, le sport, le tourisme, les loisirs et les divertissements, les voies de communication ; et au plan international la diplomatie eu égard aux édifices abritant les organismes internationaux accrédités auprès du gouvernement de Yaoundé.

La quatrième et dernière partie de l’ouvrage, de loin la plus volumineuse, pour ne pas dire la plus importante, est consacrée à l’onomastique toponymique de tout ce qui compte à Yaoundé, qu’il s’agisse des noms à structure simple ou complexe, des noms indigènes ou d’emprunt, des noms de naissance ou de re-naissance ; ou qu’il s’agisse des noms de personnes, de lieux, de rivières, de fleuves, d’animaux, d’arbres, de rues, de monuments, d’édifices, de villages et de quartiers, de maisons de commerce. Le linguiste part de l’étude l’onomastique pour retracer l’histoire de chacun des éléments sus-évoqués. L’onomastique ayant partie liée avec l’iconographie, l’archéologie, l’histoire, la géographie, l’anthropologie et, bien entendu, avec la linguistique, le chercheur pluridisciplinaire, projetant les lumières de chacune de ces sciences, s’accroche à chaque nom pour le décortiquer, pour le passer au scanner, afin d’en révéler son origine, sa signification, ses altérations phonologiques/phonétiques, ses succédanés, etc. Car, pour lui, tout nom a une histoire. Un travail d’entomologiste, a dit Jacques Fame Ndongo dans sa préface.
Texte savant, Yaoundé, une ville, une histoire… s’honore de deux textes d’escorte dus à la plume des spécialistes de l’aire culturelle beti-bulu-fang que sont Jacques Fame Ndongo, pour la préface, et Philippe Laburthe-Tolra, pour la postface. Il comporte par ailleurs, en annexes, la version française des extraits des textes de H. Nekes (1912) sur Yaoundé et ses habitants ; de J. von Puttkamer (1912) sur les Ewondo et le poste de Yaoundé et sur le soulèvement des Ewondo contre les Allemands et la sanglante répression de ces derniers entre décembre 1895 et février 1896 ; de Skolaster (1918) sur le soutien des Ewondo aux Allemands pendant la Première Guerre mondiale ; de H. Dominik (1900) sur le soulèvement des Ewondo contre les Allemands dont il vient d’être question ; et de F. Hennemann (1921) sur le chrétien Charles Atangana Ntsama. Il convient aussi de signaler la riche bibliographie sélective, la longue liste des principaux informateurs et les abondantes sources iconographiques dont se constitue ce maître-ouvrage.

Quel est l’intérêt de ce nouvel ouvrage sur Yaoundé ?  Et quelle image donne-t-il de son auteur ?
Je ne reviendrai pas sur le distinguo que Jean-Marie Essono lui-même établit, dans l’introduction de son monumental travail, avec les travaux sur Yaoundé de ses prédécesseurs Georg Zenker, A. Franqueville et Jean-Emmanuel Pondi. Je serai plutôt enclin à insister sur quelques-unes des particularités de la publication que l’universitaire de Fe  be village consacre à son Mfoundi natal.

Yaoundé, une ville, une histoire… est une somme. C’est dire que l’auteur y a consigné tout ce qui se rapporte à la capitale camerounaise, tout événement d’importance s’y étant produit entre 1888 et 2014. De ce point de vue, il mérite bien son sous-titre d’ « encyclopédie». De façon générale, la rédaction n’est pas classique, rigoureuse, comme dans un article scientifique ou une thèse de doctorat. Elle est discontinue, entrecoupée, effectuée comme par à-coups. La lecture de l’ouvrage s’en trouve par conséquent facilitée.

Encyclopédie, ai-je dit, Yaoundé, une ville, une histoire… est avant tout un album, mieux un beau livre que l’on feuillette pour s’informer de la façon dont la ville de Yaoundé s’est construite, et à quel rythme. Cet album permet aux curieux, aux autorités municipales et aux plus hautes autorités de l’État d’évaluer le développement urbain amorcé par les colonisateurs successifs, et poursuivi par les Camerounais. Dans le montage des photos de l’album, l’éminent linguiste exploite le principe structural du sens différentiel en donnant à voir les images successives d’un site pour faire apprécier au lecteur les aménagements urbains effectués. Ainsi des mutations qu’a connues la colline administrative de Nkol Atom. L’historien d’Ongola Ewondo met côte à côte des photos de 1949 et 1970 qui présentent l’ancien Hôtel du Commissaire de la République française, devenu Palais présidentiel, et les bâtiments abritant les ministères de la Justice et des Finances. Ainsi aussi des changements intervenus entre le carrefour de la Poste centrale et le carrefour Brouillet entre 1960, 1970 et 2013. De la sorte, le développement urbain n’est plus décrit, verbalisé. Il est en revanche montré, visualisé. Il n’est pas raconté, avec tout ce que la narration charrie comme subjectivité. Le développement urbain est vu. Il devient objectif. Chez Jean-Marie Essono, les qualités de chercheur n’éclipsent pas celles du photographe. Plusieurs photos de l’album sont de lui-même. Je vous invite, par exemple, à apprécier, page 463, une vue du quartier Elig-Belibi que serpente la rivière Mfoundi, qu’il a prise du haut de l’Immeuble ministériel n° 1, anciennement connu sous le nom sinistre d’ « Immeuble de la mort ».

Avec Yaoundé, une ville, une histoire…, l’on réalise que la science n’a pas de frontières, de cloisons étanches. Mieux que Jean-Marie Essono a su décloisonner les sciences humaines que sont la linguistique, l’histoire, la géographie et l’anthropologie. La science épouse avec lui les contours de l’inter- ou de la pluri-disciplinarité. Pour ce qui est de l’anthropologie, l’on y avait vu venir Jean-Marie Essono dans le milieu des années 1970 aux côtés de Philippe Laburthe-Tolra qui, dans Les Seigneurs de la forêt…, le considère comme son «Secrétaire général» parce qu’il « [l]’a aidé à classer [ses] notes de toute son intelligence riche en suggestions ». Le chantier Yaoundé, une ville, une histoire… que vient de refermer Jean-Marie Essono après 25 ans de recherche ininterrompue  montre bien qu’il a non seulement été à bonne école, mais aussi qu’il a su capitaliser pour son propre compte l’expérience accumulée en matière de taxinomie. L’importance de cette science du classement fait dire à Jean Thoraval qu’« apprendre à classer, c’est apprendre à penser ».

Au total, avec Yaoundé, une ville, une histoire… je puis m’aventurer à dire, sans exagération aucune, que s’il y a eu sur les Beti les travaux de Philippe Laburthe-Tolra, il y aura désormais sur Yaoundé, et partant sur les Beti, cet ouvrage de Jean-Marie Essono qui fera date.

*Auguste OWONO-KOUMA, chef de département de lettres classiques, École normale supérieure, Université de Yaoundé 1

1) Yaoundé, une ville, une histoire (1888-2014). Encyclopédie des mémoires d’Ongola Ewondo, la ville aux «Mille collines», préface du Jacques Fame Ndongo, postface de Philippe Laburthe-Tolra, Yaoundé, Éditions Asuzoa, 2016, 686 p.