Sentiments, et ressentiments, simplement humains

Jean Claude Juncker, le Luxembourgeois président de la Commission européenne, veut instaurer un quota obligatoire d’immigrés pour chaque pays de l’Union Européenne, en proportion du nombre d’habitants et de la richesse nationale. Les dirigeants britanniques et français ont déjà manifesté leur refus de cette idée. On peut craindre en effet que cette générosité, qui tient davantage d’une posture philosophique que d’une politique du concret, ne soit comprise comme un appel supplémentaire en direction des migrants qui s’impatientent de l’autre côté de la Méditerranée et qui n’attendraient que cette obligation faite à l’opulente Europe pour se mettre en marche, à travers le Sahara, au-delà des Grands Lacs, depuis quelque ghetto-favella-township. La première loterie conjuguerait la triple chance de tomber sur un passeur de bonne foi, de trouver une embarcation solide, et de faire la traversée par une mer clémente. La seconde loterie mettrait en scène les rescapés, recueillis par des gardes-côtes italiens ou grecs, attendant de savoir s’ils vont être aiguillonnés vers l’Allemagne, l’Angleterre, la France, la Scandinavie ou le Benelux. Gageons que les autres pays, eux-mêmes frappés par la crise économique ou peu coutumiers d’accueillir massivement des étrangers, n’intéresseraient que modérément les migrants qui se remettraient en marche à la première occasion, cette fois à travers l’espace Schengen.
On peut essayer de se mettre à la place de l’Européen de culture judéo-chrétienne. On peut essayer de comprendre qu’il soit simplement humain qu’il craigne que ne débarquent dans le flot des vrais réfugiés, d’authentiques islamistes à la solde de Boko Haram, inféodés à Al-Qaida ou ayant prêté allégeance à Daech. On peut essayer de comprendre qu’il ait également peur que ne soient chamboulés ses repères traditionnels ainsi que ceux de ses enfants et petits-enfants. Ce n’est pas rien, certainement pas facile ni confortable, d’offrir d’un coup l’hospitalité à un millier d’étrangers, et plusieurs fois par mois tout en sachant que le flot continuera pendant des années, là où les générations précédentes avaient bénéficié de la durée pour progressivement accepter, intégrer, assimiler, des voisins italiens, espagnols, portugais, polonais, serbes, avec lesquels ils avaient en partage la même couleur de peau blanche et la même religion chrétienne.
Tandis que dirigeants britanniques et français se raidissent, les dirigeants malaysiens, indonésiens et thaïlandais refusent également d’accueillir le flot des boat-people (ce nom avait été forgé pour désigner les Vietnamiens qui, par millions, fuyaient leur pays à la fin des années 1970) qui approchent de leurs frontières. Très basiquement, on aurait pu penser que des gouvernements musulmans, en Malaisie et en Indonésie, allaient offrir refuge à leurs coreligionnaires fuyant la misère du Bangladesh ou la persécution bouddhiste en Birmanie. En 1992, les Rohingya, une minorité musulmane de Birmanie, avaient fui ce pays à majorité bouddhiste pour un pays musulman, le Bangladesh où les locaux finirent par se lasser de la présence envahissante de 250.000 réfugiés. Chaque fois, on peut essayer de comprendre que les locaux craignent absolument le désordre à leur quotidien : campement sauvage, détérioration des infrastructures et promiscuité imposée conduisent immanquablement au sentiment d’envahissement et d’insécurité. Les humanistes devraient faire attention que leur générosité débridée n’en ruine pas le concept même, à force de nier aux populations locales des sentiments, et ressentiments, simplement humains.