Sécurité (trans-)frontalière au Cameroun : sécuriser l’Etat local pour sauver l’Etat central

Sécurité (trans-)frontalière au Cameroun : sécuriser l’Etat local pour sauver l’Etat central

L’année qui s’achève au Cameroun, a été fortement éclaboussée par la frénésie sécuritaire notamment à ses frontières. C’est en effet dans une dynamique de trappes groupées que les frontières ont  étés prises d’assaut par une avalanche de groupes armés par ici et des groupes terroristes par là. Qu’il s’agisse alors de la région de l’Extrême-Nord où sévit désormais le phénomène Boko Haram  Education Occidentale est un Péché) et Ansaru (Avant-Garde pour la Protection des Musulmans en Afrique Noire) ou de la région de l’Est en bute depuis lors aux secousses «sismiques» provoquées par les tumultes sociopolitiques d’un pays voisin (République centrafricaine), force est d’admettre que la problématique sécuritaire est du registre des objets qui doivent plus que jamais nourrir l’agenda des tenants de pouvoir au Cameroun. D’évidence, l’on est définitivement installé dans une configuration (in-) sécuritaire complexe et ambiguë, en raison des figures baroques des acteurs et des groupes d’acteurs qui la modulent dans une perspective faite de turbulence, de violence et d’appétence.

Pratiquement, la gangue de l’insécurité aux flancs des frontières nationales constitue doublement un défi à l’intelligence des sécurocrates officiels et de ceux qui ont pour tâche classique de disserter sur une telle problématique. Quoiqu’il en soit il faut s’armer d’une nouvelle posture d’élaboration des dispositifs sécuritaires non seulement pour incarner l’affirmation de la violence étatique légitime en tout temps et en tous lieux ; mais davantage pour articuler une prospective stratégique sécuritaire qui s’inscrit dans une visée globale et durable.

D’ores et déjà, la formulation de la politique sécuritaire ou de ce qui en lieu est tangiblement indissociable de la forme de l’Etat, c’est-à-dire de la manière dont celui-ci se territorialise, se spatialise ou se matérialise dans l’espace avant de se figurer, de se textualiser (Pourtier) dans les esprits des communautés et des groupes sociaux. C’est un paramètre axiologique qui n’est que, souvent, faiblement pris en compte dans l’intelligibilité de la production du référent sécuritaire à l’intérieur comme à la lisière de l’Etat ou des Etats. L’Etat du Cameroun, dans sa projection comme communauté politique assise sur un territoire et désirant oeuvrer à la complétude de la souveraineté territoriale ou de l’intégrité territoriale (ce que Owona Nguini appelle assise westphalienne) n’échappe pas à cette faille.

L’infrastructure territoriale de l’Etat reste pour le moins erratique alors même que la configuration spatiale est loin d’être investie par la figure optimale de l’Etat. Le dire n’autorise pas à penser que l’Etat reste territorialement désargenté. Loin s’en faut. Appréhendé dans sa dynamique de projection territoriale, l’Etat, à partir de ses appareils, de ses structures, de ses dispositifs et dispositions, de ses ressources et actifs, de ses hommes et de leur vision, n’a pas fondamentalement fait le pari d’une spatialisation de sa figure et de son empreinte jusqu’aux confins des lignes et des limites (ou limes selon Ruffin) qui démarquent son visage frontier.

L’observation attentive des contrecoups enregistrés par l’Etat du Cameroun depuis le milieu des années 1990 souligne, avec une certaine occurrence, que les frontières, ou ce qui en fait office n’a pas toujours été domestiqué par la référence étatique. De Bakassi à Amchidé, de Gbiti à Mbaimboum, de Kyé-ossi à Darak…, nous sommes de fait en présence d’une identité territoriale excentrée où l’Etat manque, en raison de sa concentration et de son encastrement dans le territoire central, dans le territoire qui concentre et centralise le lieu de pouvoir, ce lieu d’où jaillit la figure Epinal de l’Etat central.

Réfléchi à l’épreuve de l’entendement de la dynamique frontalière l’Etat central (principalement dans les Etats postcoloniaux d’Afrique ) construit la souveraineté territoriale à partir d’un credo qui discrimine tendanciellement l’effectivité de la matérialité de l’Etat périphérique, lequel Etat périphérique est mou (Myrdal), moribond parce qu’en manque de cet ensemble d’infrastructures, de ressources, de structures qui donnent forme et force à l’Etat central. Désormais, il y a nette coupure entre l’Etat central et l’Etat périphérique qui sont au demeurant deux atomes crochus, deux entités de la même espèce, parce que l’un engendrant l’autre et viceversa.

Plus précisément, Bakassi, Amchidé, Biti, Mbaimbouim, Kyé-ossi, Darak… sont ces multiples figures des Etats périphériques qui peuplent le territoire de l’Etat central au Cameroun. Pourtant, ils n’assument pas toujours la continuité de l’Etat central dans son organisation, dans sa modulation et dans son fonctionnement au concret. Ils ne sont pas que éloignés de l’Etat central exclusivement sur la base de la distance territoriale ou géographique, ils sont globalement désinvestis, faiblement étatisés, accessoirement dotés d’une résonnance étatique par la présence de quelques services publics qui fonctionnent brinquebalant, bon an mal an, en raison de leur sous-équipement infrastructurel, du manque du personnel administratif y affecté, de l’absence des investissements publics, etc. Les Etats périphériques ne sont pas l’anti-figure de l’Etat central, ils en sont des avortons, des morts-nés ou mal-nés dont l’encodage territorial s’opère par mesures cosmétiques, spécieuses, au gré des tensions internes ou des convulsions à l’extérieur des frontières.

Longtemps Bakassi a été délaissé aux pêcheurs Biafrais du Nigéria et le drapeau de cette puissance «démographique et économique» y flottait allègrement, aux quatre vents. A Amchidé, il est de notoriété publique que l’espace commercial est dominé par le Naira monnaie d’échange du voisin. Et qu’ici les frontières ne sont pas que poreuses, elles sont les passoirs d’une productivité (in-) sécuritaire ancrée dans le terroir. A Mbaimboum, tenir une arme par devers soi ne relève plus de l’inédit et n’émeut que les esprits candides. Darak bat le coeur économique entre le Nigéria, le Niger et le Tchad. Il y a longtemps que les populations qui s’y trouvent ont oublié leur mère patrie et leur nationalité camerounaise. Le tableau est loin d’être alléchant. Il nous dit ce qu’est l’Etat périphérique aux frontières.

A l’évidence, la périphérie de l’Etat central est manifestement en manque d’étatisation et son encerclement dans le giron du territoire national bute à un ensemble de vides : infrastructurel, matériel logistique, sécuritaire, investissements publics, etc. A l’épreuve du « grand banditisme routier » (Saibou Issa), des assauts terroristes (islamistes ou djhadistes) et des groupes armés (rebelles, soldats en défection, marchands de la terreur) aux frontières, l’autorité publique compétente a opportunément redéployé la mécanique de sécurisation par la création d’un ensemble d’unités de défense (voir décret présidentiel du 27 décembre 2013) principalement dans les régions investies par les germes insécuritogènes et qui font les frais d’une saillie irrationnelle de la part des agresseurs sans visage.

La sécurisation des frontières se doit d’être active, réactive et proactive. Le contexte de production de l’insécurité aux confluents des frontières défie désormais les technologies classiques de la protection et de la sauvegarde de l’intégrité territoriale. Aux nouveaux acteurs sans figure de l’insécurité, il faut répondre par de nouvelles méthodes appropriées. C’est le lieu de souligner qu’il y a nécessité de doter les Etats périphériques de ressources structurelles et infrastructurelles adéquates. En sus de la démultiplication des structures de défense, il est temps d’envisager le remembrement administratif des régions dont les frontières sont perpétuellement soumises aux menées soit des terroristes islamistes pour le cas des régions septentrionales, soit des groupes armés comme à l’Est ou des pirates maritimes comme on le voit sur les berges littorales du pays.

L’appareil administratif est le symbole physique de l’Etat dans une localité. Installer l’administration aux frontières est le gage d’une sécurisation territoriale de l’Etat central. Cela devrait s’inscrire dans une visée stratégique de la formulation d’une politique sécuritaire globale et s’arrimer à la complexité des défis sécuritaires qui se posent aux Etats de la sous-région CEMAC et au-delà.

camernews-Boko-Haram

camernews-Boko-Haram