Sauver le lac Tchad

Si le nombre de concertations sur un problème d’intérêt collectif suffisait pour le résoudre, assurément le Lac Tchad aurait déjà trouvé un début de solution à son drame. On ne compte plus les rencontres organisées à divers niveaux, avec pour objectif de voler au secours de cette grande masse d’eau continentale qui se meurt petit à petit. Ancienne mer intérieure s’étendant sur 315 000 km2 au paléolithique, le lac Tchad n’a cessé de se contracter depuis, surtout dans la période récente. Le principal apport en eau provient du fleuve Chari et du Logone, son affluent. Même s’il demeure encore l’un des plus grands d’Afrique, ce lac est dix fois plus petit qu’il y a cinquante ans. Sa superficie est ainsi passée de 26 000 km² dans les années 60 à moins de 1500 km² dès l’an 2008. Depuis lors, la réduction de la surface lacustre n’a montré aucun signe de répit. Le phénomène est aggravé par l’effet combiné du déficit pluviométrique et de l’utilisation grandissante des eaux du lac et des rivières du bassin pour l’irrigation. Dans l’intervalle, la population du bassin a presque triplé, entrainant la surexploitation des ressources de moins en moins abondantes. C’est dire que la  situation est grave et demande des solutions urgentes. Ce d’autant plus que le lac a joué depuis toujours le précieux rôle de réserve écologique indispensable à la biodiversité. Ses eaux et l’immensité de son bassin abritent  en effet une énorme variété d’espèces animales et végétales, indispensables à la vie, voire à la survie des populations riveraines. Par exemple, l’assèchement du plan d’eau qui se traduit par la rareté des ressources en poissons, affecte gravement une zone où l’insécurité alimentaire sévit de façon quasi chronique. Au plan économique, l’eau est une ressource précieuse pour près de 30 millions de personnes vivant dans les quatre pays limitrophes que sont le Tchad, le Cameroun, le Niger et le Nigeria. Les cadres de concertation en vue de ralentir l’assèchement des eaux du Lac n’ont jamais manqué depuis un demi-siècle. De nombreuses structures et projets ont été initiés, sans pour autant aboutir à des solutions durables.

Créée en 1964, la Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT) regroupe les quatre pays riverains, en plus de la RCA, de la Lybie et des membres observateurs (Soudan, Egypte, Congo et RDC). C’est le cadre idéal de concertation dont les missions sont, entre autres, la gestion durable et équitable du Lac et des autres ressources en eaux partagées, la préservation des écosystèmes du bassin conventionnel, la promotion de l’intégration, la préservation de la paix et de la sécurité transfrontalières.  A intervalles réguliers, la Commission  se réunit pour faire le point sur des dossiers d’intérêt commun, le sujet majeur étant la diminution progressive des eaux. Le sort peu enviable réservé aux différentes résolutions adoptées jusqu’ici peut expliquer en partie le peu de résultats obtenus à ce jour.

D’autres initiatives n’ont pas plus prospéré. Le projet Transaqua, d’un coût de 118 milliards de FCFA, devait opérer un transfert des eaux du fleuve Oubangui vers le lac, à  travers un canal de 1 350 km. Il n’a pas fait l’unanimité à cause de son impact supposé sur la biodiversité. D’aucuns ont même plaidé pour  l’inscription du Lac Tchad dans le patrimoine de l’humanité pour en faire une préoccupation mondiale. Avec le recul, on s’est rendu compte que les bonnes intentions maintes fois proclamées par les Etats-membres ne suffisent pas. Encore faut-il mettre la main à la poche pour faire face aux besoins en financement des travaux prévus dans le projet de réhabilitation. Aujourd’hui, il s’agit ni plus ni moins de sauver le Lac Tchad dont la disparition pourrait intervenir en 2020 si rien n’est fait. Longtemps paralysée par les retards de paiement des cotisations des Etats-membres, la CBLT n’a plus du temps à perdre. Face à l’ampleur des besoins en financement, la récente signature entre le Cameroun et la BAD d’un accord de prêt de 9,650 milliards de FCA, dans le cadre du « programme de réhabilitation et de renforcement de la résilience des systèmes socio-écologiques du bassin du Lac Tchad » constitue à la fois un geste de bonne volonté et un signal fort qui devrait faire des émules  auprès d’autres pays riverains. Le salut du Lac Tchad passe par là.