Samuel Moka Endeley : Il était une fois une étoile chez les Bakweri

Le chef de ce peuple de la région du Sud-Ouest a été une figure de l’histoire du Cameroun. Il a aussi marqué le milieu de la justice et de la promotion des valeurs culturelles.

La terre s’est refermée samedi 25 juillet 2015 sur une figure emblématique de la région du Sud-Ouest du Cameroun, Sa Majesté Samuel Moka mo’Lifafa l’Endeley. Le chef supérieur du peuple Bakweri a tiré sa révérence dans la soirée du mardi 7 juillet, à l’âge de 92 ans. A Buea, la nouvelle de son décès a ému et a plongé les uns et les autres dans la consternation. C’est que le Paramount Chief occupait une place de choix dans le coeur des habitants et des élites du coin qui ne tarissent pas d’éloges à son endroit, à la lumière de sesoeuvres et de ses caractères.

« On n’a pas besoin de plusieurs mots pour décrire un vrai grand homme. Sa Majesté Endeley était un vrai grand homme. Le grand homme est connu pas seulement à travers ses actions,mais plus par la qualité des relations qu’il entretient avec les autres. Je n’oublierai jamais ce grand monsieur qui demeure pour moi un grand frère, père et ami, un parrain professionnel et un mentor qui m’a épaulé et m’a encouragé sur tous les plans dans mes ambitions professionnels », reconnait Bernard Muna.

Pour le président de l’Alliance des forces progressistes (Afp), ancien avocat et ancien procureur du Tribunal pénal international pour le Rwanda, le chief Endeley va laisser un grand vide dans le coeur des siens qui l’ont aperçu publiquement pour la dernière fois à Buea, le 24 juin 2015. Le chef avait effectué cette sortie pour anoblir un fils du terroir, le Lion indomptableNjiéClinton. Le footballeur revenait alors de l’expédition de la Coupe d’Afrique des nations (Can)Guinée 2015. Six mois plus tôt, le Paramount Chief Endeley avait été vu au milieu des fidèles de l’église presbytérienne de Buea-Town, lors d’une célébration oecuménique organisée par sa famille à son intention. Ses proches indiquent que le chef des Bakweri a été un pilier de la congrégation de l’église presbytérienne du Cameroun à Buea. Son parcourt atypique et ses oeuvres ont de quoi retenir les attentions et susciter de  l’admiration.

SaMajesté Samuel Mokamo’Lifafa l’Endeley est né le 9 juin 1923, second fils du chef Mathias Lifafa l’Endeley II et de Mariana Mojoko mo’Liombe. Son père décède alors qu’il est encore tout petit. Ses frères et lui sont élevés par leur maman. Le jeune Endeley grandit donc au village comme un enfant ordinaire. Mais il se démarque très vite des autres enfants de son âge et commence à développer des aptitudes particulières. Il tend des pièges pour animaux et fait des parties de chasse avec pour seule arme un lance-pierre. Le jeune Endeley s’intéresse aussi au sport et excelle en boxe. Selon des proches, il utilise cette force physique et cette habileté pour défendre les personnes vulnérables oumenacées dans son entourage. La graine de la justice germe progressivement dans le coeur de celui qui deviendra plus tard avocat, puis juge.

Parcours scolaire

Samuel Moka mo’Lifafa l’Endeley débute son cycle scolaire au jardin d’enfants de la mission vernaculaire de Soppo-Wonganga en 1929. Il se rend ensuite à l’école publique de Buea, où en 1939, il obtient avec brio le First School Leaving Certificate (équivalent du Cepe dans le sous-système éducatif francophone, ndlr). Comme son frère ainé, Samuel Moka mo’Lifafa l’Endeley pose ses valises au Nigéria pour poursuivre ses études secondaires au lycée de Umuahia dans la région de l’Est au Nigeria en 1940. Avec les contraintes de la deuxième guerremondiale, le lycée est reconverti en camp d’internement pour les prisonniers de guerre allemands. Ainsi, des lycéens sont transférés à l’institut de formation HopeWaddell dans la ville de Calabar.

Samuel Mokamo’Lifafa l’Endeley en fait partie. Là-bas, le jeune prince aligne de bonnes notes. Il obtient son diplôme en 1945. De 1946 à 1950, Samuel Moka mo’Lifafa l’Endeley fait des études en sciences pharmaceutiques à l’école nigériane de Pharmacie dans la ville de Yaba. Très porté sur la politique à l’époque, il est élu président de l’Union des étudiants des sciences pharmaceutiques en 1948. Il conserve ce poste jusqu’à l’obtention de son diplôme de pharmacien. Samuel Moka mo’Lifafa l’Endeley débute sa carrière professionnelle comme pharmacien dans le gouvernement colonial nigérian. Il travaille à Lagos et à Port Harcourt au Nigeria, entre 1950 et 1957. Il exerce à Tiko, Bota, Victoria (actuel Limbe) et Kumba dans la région du Sud-Ouest au Cameroun.

En 1957, contre toute attente, Samuel Moka mo’Lifafa l’Endeley abandonne sa grande carrière de pharmacien pour des études. Entre 1957 et 1959, il achève une formation en Droit en Angleterre, après des cours par correspondance. Il accède au barreau de Londres en tant qu’avocat. De retour au Cameroun, il intègre le corps de lamagistrature entre 1960 et 1966, au moment où le barreau est dominé par des avocats de nationalité nigériane. Il est fait juge à la Cour suprême du Cameroun occidental. Il va occuper plusieurs autres titres dans le domaine de la justice au Cameroun. Il a notamment été membre de la commission mixte Cameroun-Nigeria frontière. Il a aussi fait partie de l’équipe juridique camerounaise dans le litige frontalier qui a abouti à la rétrocession de la presqu’île de Bakassi par la Cour international de justice de la Haye .

6ème chef de la dynastie

Dans la vie politique, Sa Majesté SamuelMokamo’Lifafa l’Endeley a été unmembre du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc). Il a été président de section du parti dans le département du Fako.Mais son implication dans la politique débute bien avant la création du Rdpc. Il participe à la conférence de Foumban en 1961, qui donne naissance à la République fédérale du Cameroun. Lui, qui s’est toujours posé comme le défenseur des droits du peuple Bakweri, a lutté tel un nationaliste aux côtés des habitants pour la réclamation des terres ancestrales des Bakweri expropriées par lesAllemands pour y créer des plantations, aujourd’hui occupées par la Cameroon Developpement Corporation (Cdc).

Quelques années après avoir pris sa retraite au barreau en 1982, Samuel Moka mo’Lifafa l’Endeley est porté président du Conseil d’administration de la Cdc . Dans les années 90, il n’hésite pas à répondre favorablement à l’appel du chef de l’Etat pour présider la commission d’enquête à la suite des turbulences dans le campus universitaire de Yaoundé. C’est justement en 1990 que Samuel Moka mo’Lifafa Endeley accède au trône et devient le sixième chef de la dynastie Wonya Likenye à Buea, à la suite du décès de son oncle Gervasius Mbell’Endeley III (décédé en 1982). Il est aussi connu pour avoir longtempsoeuvré pour la promotion de la culture de son peuple.

Il a été responsable et membre de la quasi-totalité des associations culturelles les plus en vue. Sur le plan national, Sa Majesté Samuel Mokamo’Lifafa Endeley a reçu plusieurs distinctions administratives. Il a été décoré Chevalier de l’ordre et de la valeur en 1970. Il reçoit lamédaille d’officier de l’Ordre et de la valeur en 1975, puis commandeur de l’Ordre du mérite en 2008. Marié à Gladys Silo née Steane, en 1953, ils ont vécu plus de 50 années de mariage. Une union qui a donné naissance à six enfants, dont cinq garçons (Efungani, Meofi, Liombe, Ngomba et Nako) et une fille (Mojoko). Il laisse douze petits fils et six arrières petit fils. Son épouse décède en 2010. Lui, cinq ans plus tard, à l’âge de 92 ans. Il s’en est allé au soir du mardi 7 juillet 2015. Il a rejoint la terre de ses ancêtres le samedi 25 juillet. Le roi est mort. Vive le roi.