Raoul Sumo Tayo: L’armée tchadienne avait un effet dissuasif

L’expert en questions de sécurité et de défense parle notamment des conséquences du retrait des troupes tchadiennes du sol camerounais.

Le Tchad a procédé, dimanche dernier, au retrait de ses troupes stationnées à Mora dans le cadre de la guerre contre Boko Haram. Comment peut-on comprendre cette décision sachant que l’ennemi n’est pas anéanti ?
Le retrait des forces tchadiennes se justifie par le fait que leur présence en territoire camerounais n’est plus nécessaire. Avec la division du travail dans le cadre de la Force mixte multinationale (Fmm),  la zone où étaient stationnées les forces tchadiennes, le secteur 1, a été assigné au Cameroun, d’où leur retrait.  Le Tchad est entré au Nigeria, selon toute vraisemblance, en vertu d’un accord avec l’ex-président Goodluck Jonathan, entente très vite condamnée par une partie de la classe politique nigériane et remis en cause par le nouveau président nigérian Muhammadu Buhari.
Le Tchad aurait pu rester dans le but de nettoyer la bande de territoire nigérian voisine de Banki et Fotokol, mais  selon certaines sources, le Nigeria a écarté cette éventualité et  n’a accepté que les contingents de la Fmm sur son territoire. La présence des troupes tchadienne n’avait donc plus sa raison d’être. Il faut dire également que les tchadiens se tournaient les pouces au Cameroun depuis un temps. Or, une troupe qui ne fait rien, c’est forcément dangereux ! Pourtant, depuis 8 mois, les troupes tchadienne sont stationnées à ne rien faire et il est donc logique que leur retrait intervienne finalement.

Le Tchad est entré au Cameroun pour contenir au loin les menaces dont sont porteurs les adeptes de Boko Haram qui étaient aux portes de sa capitale, mais aussi pour sécuriser les voies de ravitaillement, notamment l’axe Maroua-Kousseri, Maiduguri-Banki et Maiduguri-Fototol. Aujourd’hui, la route nationale n°1 est sécurisée par le Zone BIR de Waza, tandis que les deux autres le sont par l’armée nigériane. Aujourd’hui c’est fait et la présence tchadienne a perdu sa raison d’être. La montée en puissance de l’armée camerounaise et les nouvelles initiatives nigérianes ont rendu inutile le stationnement des troupes tchadiennes au niveau de Mora, d’où leur retrait. Il y en a qui ont cru que le Tchad viendrait faire la guerre au Cameroun, en lieu et place des forces camerounaises. Ce ne fut pas le cas. Plutôt, les forces tchadiennes ont, un temps, été utilisées par le Nigeria pour sécuriser Gambaru.

Quelle appréciation peut-on concrètement faire de la mission de l’armée tchadienne dans cette guerre ?
Il faut déjà dire que l’armée tchadienne n’a pas combattu aux côtés du Cameroun. L’on n’a pas assisté à des opérations combinées sur le terrain. Il faut également relever que les forces tchadiennes n’ont pas combattu sur le territoire camerounais. Toutefois, dans un contexte où le Cameroun ne disposait pas de droit de poursuite en territoire nigérian l’entrée en guerre du Tchad et la reprise de villes nigérianes anciennes contrôlées a apporté une bouffée d’oxygène aux forces camerounaises. Sur le plan bilatéral, la Force multinationale Logone 2015 est venue remplir la cargaison d’institutions mort-nées de la sous-région, confirmant ainsi l’idée de l’illusion des solidarités dans la sous-région.  D’ailleurs, cette Force n’a n’existé que sur du papier.
Le Cameroun a octroyé au Tchad un droit de passage sur son territoire pour aller au Nigeria combattre Boko Haram. L’impact de cette manœuvre n’est plus à démontrer. La contribution du Tchad a permis de casser des verrous très importants, ce qui a donné du zèle au Nigeria. La prise de Dikwa et de Gambaru par les forces tchadienne a ainsi brisé le mythe de l’invincibilité de Boko Haram dans son sanctuaire. Malheureusement, le départ des troupes tchadiennes qui avaient occupé, pour quelques semaines, des localités de Gambaru et Dikoa. n’a pas été suivi par une occupation de ces localités par les forces nigérianes.

Le Cameroun a-t-il tiré profit de l’action de son allié tchadien ?
Le Cameroun aurait pu tirer pleinement de la présence des tchadiens si ceux-ci se concentraient  sur le pendant nigérian de la bande de front avancée du Cameroun, c’est-à-dire à Kalagubdo,  Banki,  Kerawa, Ashigashia et dans le voisinage immédiat du Mayo-Moskota. Cela aurait diminué à sa plus simple expression les poches de Boko Haram auxquelles les troupes camerounaises faisaient face et leur donner plus de temps et de délais  pour mieux préparer une éventualité. Malheureusement, la présence des troupes tchadiennes n’a pas eu un impact direct, ça n’aura pas un effet particulier sur le dispositif de défense du Cameroun.
Toutefois, le stationnement des troupes tchadiennes au niveau de Mora a eu un effet dissuasif important car l’ennemi savait qu’une réserve importante pouvait être mobilisée contre lui à tout moment. Vous comprendrez donc que cet effet dissuasif disparaît avec le départ des tchadiens et l’ennemi le sait.
Il faut relever que dans le cadre de cette guerre, chacun défend d’abord ses intérêts. Les Tchadiens avaient comme objectif principal la réouverture des axes Maiduguri-Fotokol et Maiduguri-Banki. Même si les échanges n’y ont pas véritablement repris, la situation sécuritaire n’est plus aussi désastreuse qu’avant l’intervention tchadienne. Les Tchadiens ont chassé Boko Haram de Gambaru. Ils ont ainsi nettoyé jusque Dikwa où le président Deby avait d’ailleurs annoncé l’élimination de Shekau.
Le revers de la médaille est qu’au  bout du compte, les Tchadiens ont neutralisé l’ennemi en profondeur, or l’ennemi du Cameroun était au front, c’est-à-dire sur la bande de front avancée. Conséquence,  le pays a dû livrer une des batailles les plus importantes de cette guerre à Fotokol, pendant que les troupes tchadiennes étaient à Gambaru, en principe en premier échelon. Les terroristes ont su tirer profit de la brèche ouverte par l’ouverture du pont sur l’El Beïd et de la mauvaise coordination entre les deux forces pour lancer une grande attaque sur Fotokol.

Certains se demandent pourquoi ces 2 500 soldats tchadiens démobilisés de cette guerre n’ont pas simplement été incorporés dans la Fmm, compte tenu de leur connaissance du terrain ?
Nous ignorons leurs emploi ultérieur, ce qu’ils vont faire par la suite. Ce qui est important c’est plus leur maîtrise de la nature de la menace que du terrain. Il faut tout de même noter qu’une partie de la relève a été engagée dans le cadre de la Fmm. Un bataillon tchadien est, à ce titre, stationné à Fotokol et dans le lacTchad dans le secteur 3 de la Fmm.

Quels seront, par pays, les effectifs de la Force multinationale mixte ?
Les contingents de la Force viennent du Benin, du Cameroun, du Niger, du Nigeria et du Tchad. Elle est constituée de 8 700 hommes, dont 750 du Benin, 2 650 du Cameroun, 3 800 du Tchad, 1 000 du Niger et 3 750 du Nigeria.

L’on sait que l’action du Tchad a permis au Nigeria de reprendre à Boko Haram quelques localités. Le pays de Buhari qui avait vu d’un mauvais œil la présence tchadienne sur son territoire, est-il en mesure de faire le job tout seul ?
Il est vrai que le Nigeria, à bien des égards, donne l’impression de vouloir travailler seul depuis l’avènement de Buhari. Ses forces sont plus offensives. Mais ce n’est qu’une impression , car le président Buhari a bien conscience de ce que son pays ne peut pas venir, seul, à bout de Boko Haram. Parce que les menaces dont sont porteurs les adeptes de Boko Haram font fi des frontières et affectent aussi ses voisins, ce géant d’Afrique est obligé de composer avec eux. D’ailleurs, aucun Etat au monde ne peut assurer seul la défense de sa sécurité et de son indépendance. Des institutions et personnalités sérieuses ont noté que le système des menaces nouvelles ne connait aujourd’hui qu’une seule loi : celle de l’interdépendance. La régionalisation de l’insécurité impose à ses voisins et à lui, de mutualiser leurs efforts. Le travail ne doit donc pas être fait par un seul pays, mais bien par des forces coalisées. Le Cameroun par exemple, a une bande d’opération qui  s’enchevêtre à celle du Nigeria et se trouve en territoire nigérian et dont les armées des deux pays se partagent. Ce qui m’inquiète, par contre, c’est la vitesse de montée en puissance  des forces du secteur 1. Elles en sont encore à la phase d’entrainement alors que les autres opèrent déjà.

Le retrait du contingent tchadien intervient alors que des zones d’ombre subsistent encore concernant la Fmm. Citons à titre d’illustration la question de la fameuse résolution du Conseil de sécurité des  Nations-Unies. Doit-on s’en inquiéter ?
L’idéal aurait été que pour l’entrée en action de la Force multinationale de lutte contre Boko Haram, que cette initiative fasse l’objet du vote d’une résolution du Conseil de sécurité et qu’une conférence des donateurs soit organisée. J’ai l’impression que malgré tout la Fmm  pourrait fonctionner sans le mandant de l’Onu. Il faut noter que cette initiative a l’onction de l’Union africaine et s’adosse sur l’ossature de la Commission du bassin du lac Tchad. Cela ne devrait donc pas, en principe, poser de problème car, le concept des opérations et les règles d’engagement ont déjà été définis. En ce qui concerne le nerf de la guerre, les différents Etats sont déjà mis à contribution pour supporter toutes les charges de leurs armées. De plus, le Nigeria par exemple a promis 59 milliards de FCFA. Les opérations seront également financées par des pays donateurs. A titre d’exemple, la Grande Bretagne a promis 4,4 milliards, les USA 2,9 milliards, pour ne citer que ceux-là.
Pour ce qui concerne vos inquiétudes suite au retrait des troupes tchadiennes du Cameroun, il faut noter que le Tchad n’était pas au Cameroun dans le cadre de la Fmm. Cette intervention s’inscrivait dans un cadre purement bilatéral, notamment avec Logone 2015. Le siège de la Fmm est au Tchad et, je crois, c’est bien un tchadien qui en est le chef d’état-major. Sous réserve d’une communication ultérieure du gouvernement tchadien, je pense que ce retrait n’impacte en rien la mise en place et la montée en puissance de la Fmm.

Dakar accueille depuis hier une réflexion sur la sécurité en Afrique et la lutte contre le terrorisme. L’avènement à court terme d’une Force africaine vous semble-t-il réaliste ?
Si l’Afrique se décide enfin, après de nombreuses initiatives avortées, de prendre en main sa sécurité, c’est une bonne chose. Mais pardonnez mon pessimisme quant à l’avènement, à court terme, d’une Force africaine ! Sur les papiers peut-être, mais dans les fait c’est plus compliqué. Les pays africains sont dans une position attentiste et se comportent comme si c’est toujours les Occidentaux qui doivent financer la sécurité sur le continent.  Ces Etats qui ne parviennent pas à construire des hôpitaux ne peuvent pas assurer eux-mêmes leur sécurité. Voyez-vous, la mutualisation des efforts n’implique pas seulement la mobilisation des contingents, il faut également équiper les forces, mettre en place un parc automobile, etc. Nos Etats qui n’ont déjà pas la capacité de se défendre rechignent très souvent à investir dans les initiatives de sécurité collective.
Je crois que ces pays doivent d’abord développer leurs capacités propres, eux dont les armées étaient très souvent composées de ”soldats de parade, aussi remarquables les jours de défilé qu’inaptes sous le feu.”, avec un commandement parfois incompétent ne sachant pas, pour certains, lire une carte, dont le renseignement, la logistique et l’équipement sont négligés, défaillant ou insuffisant selon le cas.