Pris au piège de l’obscurité permanente, les Camerounais broient du noir

A voir la qualité et la quantité d’électricité dont Eneo gave les Camerounais, on a de la peine à reconnaître cette société de production et de de distribution de l’énergie électrique qui se présentait il y a encore moins d’un an comme le cap de bonne espérance, et dont le Directeur général, Joel Nana Kontchou, faisait de mielleuses promesses aux Camerounais :

«Nous devons être partie de la solution aux problèmes des Camerounais et non partie de leurs problèmes». Il expliquait alors en ces termes le choix de la nouvelle appellation de l’entreprise, à savoir ENEO, qui venait de remplacer AES-Sonel de triste mémoire : « E correspond à énergie, une énergie disponible et de qualité. Neo signifie nouveauté. Nouveauté dans la manière de traiter le client, nouveauté aussi dans notre approche opérationnelle… ». Il s’agissait, à l’en croire, de faire vivre aux Camerounais de «nouvelles expériences positives». Le bilan de toute cette “grande ambition” parle … négativement de lui-même !
Depuis mai- juin de l’année dernière, le Cameroun souffre de nouveau le martyre du rationnement de l’électricité marqué de coupures intempestives et sauvages de la même “denrée” sous le regard du ministre de l’eau et de l’Energie qui ne trouve rien à dire que de se féliciter de leur

sens du civisme et de les rassurer –comme d’habitude- «de ce que le gouvernement et les acteurs concernés mettent tout en œuvre pour leur garantir un service public d’électricité de qualité ». Et comme s’il lui fallait montrer son peu de préoccupation pour leurs souffrances, il invite le “délesteur” national d’électricité dénommé Eneo à « mettre en place un programme adapté des coupures, au cas où la situation devrait perdurer et d’en faire une large diffusion auprès des populations et des usagers afin que ceux-ci apportent les aménagements utiles dans leurs modes de vie. » De son côté, la bien nommée Eneo (Entendez “Energie Nouvelle” n’a plus de cesse de nous bassiner les oreilles avec l’antienne on ne peut plus rayée des délestages dus à une baisse de la production hydraulique de l’ordre de 150 MW, elle-même induite par une baisse drastique des débits d’eau enregistrée dans le bassin versant intermédiaire de la Sanaga, en amont des barrages hydro-électriques d’Edéa et de Song Loulou, et accessoirement par le refus de la société Aggreko de faire fonctionner, avant son acquisition définitive en cours par l’Etat, la Centrale thermique d’urgence d’Ahala dont la production est d’au moins 60 MW et autres incidents de réseaux.
Est-ce une véritable malédiction ? Un complot ? Que se passe-t-il vraiment ?
Où sont passés nos dirigeants au moment où des exploiteurs étrangers revêtus du manteau d’entreprise de production et de fourniture d’énergie électrique font subir à leurs administrés le supplice de l’obscurité dont on dit qu’elle est l’antichambre, pour ne pas dire la mère de la mort ? Que fait l’Agence de régulation du secteur de l’électricité (Arsel), si prompte à adouber -avec force publicité et conseils aux usagers- les hausses de tarifs de consommation d’électricité au profit de l’opérateur monopolistique, mais qui reste ou est devenue curieusement aphone quand le pays et ses pauvres populations broient du noir… dans le noir ? Voilà des questions et bien d’autres que se posent les camerounais, effarés, en ces temps où plus que jamais, la question de l’approvisionnement de nos villes et campagnes en énergie électrique, ou plutôt le phénomène incompréhensible du rationnement sauvage d’électricité les plongent dans l’absolue incertitude du lendemain, dans l’incertitude de la réalisation de cet autre objectif qu’ils se sont fixés, à savoir, être un pays émergent à l’horizon 2035.
AES-Sonel, filiale de l’Américaine AES-SIRROCO, repreneur de la défunte société nationale d’Electricité (ex-Sonel), fut, douze années durant, un échec lamentable, total. “A complete failure”, comme le diraient les Anglo-saxons. En une année, seulement d’opération au Cameroun, Energie of Cameroun (Eneo) qui l’a remplacée subséquemment au rachat de la totalité de ses actions (56%) a réussi l’exploit de battre le record d’infamie et d’impopularité en raison de ses prestations tout aussi lamentables.
On avait pourtant vu venir les choses quelques temps seulement après la prise des commandes par Eneo : de mauvaises langues ne s’étaient pas retenues de signaler que le fonds britannique Actis Energy venait de se retirer d’Ouganda où ses prestations étaient largement décriées, la queue entre les jambes. Et d’ajouter, à toutes fins utiles, que comme pour la désormais ex-AES, elle avait jeté son dévolu sur le premier pays au monde dont on peut facilement berner les dirigeants en quête de solution de sauvetage, mais aussi corrompre facilement quelques membres du gouvernement pour leur faire vendre du vent aux populations.
Vrai ou faux ? Difficile de le dire. Toujours est-il que même si l’on ne s’attendait pas à ce que, par un coup de baguette magique, le nouvel arrivant résolve totalement l’épineux problème de la fourniture insuffisante d’énergie datant de l’époque de l’opérateur public Sonel, problème ayant atteint son paroxysme avec AES-Sonel dès la première année même de son installation au Cameroun, c’est-à-dire en 2001, jusqu’à son départ en 2013 et ce malgré les bénéfices colossaux qu’elle a engrangés, hormis le fait que pour la vente de ses parts seulement à 108,11milliards F.CFA, AES a récolté carrément plus du quintuple des 19 milliards qu’elle avait investis pour les acquérir. De février à septembre 2014, les coupures d’électricité avaient paralysé le pays. Une situation en parfait contraste avec la profession de foi de Actis qui était de constituer une solution et non de faire partie du problème des Camerounais.

Espoirs émoussés
Pleins d’espoir au moment de la reprise de AES par Actis, les Camerounais durent renouer avec les prétextes.
Le directeur technique de la Kribi Power Developement Corporation (Kpdc), filiale de Aes et désormais de Eneo, devait expliquer que c’est la mise en service de la nouvelle centrale qui allait permettre de résorber le déficit énergétique pour les deux prochaines années. « Néanmoins, ajoutait-t-il, « avec le taux de croissance de la demande en électricité de 8 à 10 % par an observé ces dernières années, il est probable qu’un déficit de production apparaisse à nouveau en 2015. C’est la raison pour laquelle le gouvernement a demandé à Kpdc d’engager l’extension de la centrale de Kribi pour 114 Mw supplémentaires à mettre en service en début 2015, afin de porter la puissance totale à 330 Mw». C’en était fait de nous, avait-on alors pensé en l’entendant.

Le désarroi
Eh bien, ses prédictions n’ont pas tardé à se réaliser : depuis janvier 2015, les Camerounais, sont plus surpris de disposer de l’électricité que de ne pas en avoir. Dans une ville comme Douala qui constitue le poumon économique du pays, la lumière est toujours partie.
Sans sommation ! Et généralement, c’est pour durer huit ou dix bonnes heures. Quand elle est rétablie, c’est pour quelque deux ou quatre heures. Et encore avec des intermèdes de coupures de quinze ou trente minutes. Tout ce qui nécessite de l’énergie électrique pour fonctionner –et Dieu seul sait si au moins à 90% toutes les activités ici dépendent de l’électricité- est aux arrêts. Les aliments qui se détériorent dans les réfrigérateurs et les téléphones portables qu’on ne peut même plus charger, ou encore les ordinateurs et autres appareils électriques ou électroménagers bousillés, sont du nombre des dégâts causés par l’impéritie de l’entreprise que les camerounais ont rebaptisée avec sarcasme « Energie noire et Obscurité » pour ENEO. Il faudrait certainement y ajouter le supplément des dépenses auxquelles doivent faire face les petites et moyennes entreprises contraintes de se pourvoir en générateurs pour pouvoir assurer la production. Inutile d’évoquer celles qui n’ont pas les moyens de s’offrir des groupes électrogènes. A l’instar des cyber-cafés qui permettaient à de jeunes Camerounais de tirer leurs marrons du feu, et qui sont obligés de fermer parce que n’en pouvant plus de payer des quittances d’une électricité qu’ils ne consomment pas, des loyers qu’ils n’exploitent pas ; des impôts pour des activités qu’ils n’ont pas faites et des salaires pour des employés qui n’ont pas travaillé… faute d’électricité.
Dans les agglomérations de moindre importance –si l’on peut parler ainsi des localités autres que les deux plus grandes villes du pays, c’est la catastrophe totale : une, voire deux semaines sans lumière. Pire qu’entre 2001 et 2004. Et les raisons en sont des plus spécieuses.
Dans une tribune intitulée “Eneo : Des délestages sans fin, de Aes à Actis”, Denis Kwebo témoigne : « A l’heure qu’il est, Eneo annonce pour seul argument, qui justifie les coupures intempestives de courant, la baisse considérable du niveau des eaux de la Sanaga. Or, Aes-Sonel, dans son programme d’investissements, avait refusé de financer la centrale de Lom-Pangar, pour réguler le débit de la Sanaga, préférant l’option thermique où des équipements techniques abandonnés dans le Nevada aux Etats-Unis ont été rappelés et déversés au réseau camerounais. Bien plus, la centrale à gaz de Kribi ne dispose pas d’un réseau de transport fiable pour conduire l’énergie sur Douala et Yaoundé, qui sont les deux principaux pôles de consommation. Les centrales thermiques en marche sont au rouge, en raison de la vétusté des pièces importées par Aes. Un expert technique travaillant pour le compte d’Eneo assure que « toutes les centrales thermiques actuelles au Cameroun ne peuvent plus fonctionner au-delà de 10 ans ». Les témoignages des cadres d’Eneo ainsi que ceux des experts indépendants soutiennent tous que les délestages seront plus intenses dans les prochains jours.
Et pour cause, et toujours selon nos sources, « les machines sont constamment arrêtées pour limiter la consommation de carburant ». D’autres sources révèlent en outre un trafic de carburant par le biais d’un marqueteur basé à Yaoundé. Au service de communication d’Eneo, les responsables affichent profile bas, et indiquent qu’ils s’en tiennent au communiqué de presse publié le 27 mai dernier, sur la crise actuelle. Entre-temps, il n’y a aucune trace des fonds Actis annoncés.» Paul Gérémie Bikidik, président du Réseau Associatif des Consommateurs de l’Energie (RACE) s’insurge quant à
lui du fait qu’Eneo prenne éhontément le prétexte des aléas climatiques pour expliquer la recrudescence des coupures intempestives de l’électricité et la persistance de la crise énergétique actuelle…
« Tout le monde sait que gérer c’est prévoir. Et ce n’est pas Monsieur Joël Nana Kontchou (DG d’Eneo)-qu’on nous avait vanté comme étant «un virtuose du management»-qui pourrait l’ignorer… Les étiages (débit d’eau insuffisant pour alimenter les turbines d’un barrage hydroélectrique) ne sont pas une fatalité, au contraire ils sont techniquement prévisibles… » affirme-t-il, rappelant qu’« En arrivant au Cameroun l’année dernière après avoir été chassé de l’Ouganda pour incompétence et surtout en héritant joyeusement le 23 Mai 2014 de la concession accordée en juillet 2001 au groupe américain AES Corporation, le fonds britannique Actis alias Eneo savait parfaitement sur quel terrain il foulait les pieds. Je rappelle que depuis cette date, l’opérateur Eneo est concessionnaire de fait et de droit du service public de l’électricité au Cameroun jusqu’en 2021…. A ce titre, chaque consommateur est directement ou indirectement lié à cette entreprise par un contrat commercial de droit privé. Par ailleurs, comme chacun a eu à le constater un jour ou l’autre à son domicile, à défaut de chercher à vous arnaquer, les agents d’Eneo n’hésitent pas à suspendre la fourniture de l’énergie électrique chez vous pour le moindre retard de paiement de votre quittance mensuelle. Outre cela, au regard du contrat de concession du 18 juillet 2001, de la Loi N°2011/022 du 14 décembre 2011 régissant le secteur de l’électricité et du Règlement du service de distribution publique de l’électricité, le défaut d’approvisionnement en énergie électrique d’un usager abonné au réseau public (en dehors des cas de force majeure), est un délit imputable à l’opérateur d’électricité et sanctionné par des pénalités claires…»
Le Cameroun quasiment au bord de l’insurrection Face à l’incurie et à la mauvaise foi d’Eneo, il se trouve que pour tous les Camerounais, de l’avis des populations, il ne reste plus qu’à descendre dans la rue. Actuellement, la tension est telle que pour éviter des débordements graves pouvant déboucher sur un bain de sang, des organisations de la société civile et des formations politiques –à l’exception de ceux que nous appelons ici les grands partis- sont en train de programmer des séries de manifestations publiques pour le retour de l’électricité. Pour eux, c’en est trop, et si rien n’est fait, il va falloir mettre sur pied dans les quartiers, des comités d’accueil très « chaleureux ayant pour mission d’en découdre carrément avec les agents releveurs d’Eneo.’’