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Prince Ndedi Eyango: «S'il y a les guerres, c'est parce que chacun veut se servir»

Prince Ndedi Eyango: «S’il y a les guerres, c’est parce que chacun veut se servir»

Élu le 02 novembre 2013 au terme de scrutin salué par ses pairs, le président du conseil d’administration de la Société civile camerounaise de l’art musical (Socam) est désormais indexé pour sa double nationalité.

Sa tutelle du ministère des arts et de la culture, qui tente d’invalider ladite élection, tarde à renouveler l’agrément qui devrait permettre à cette société civile de fonctionner à son optimum. Et vient de mettre en place un comité de redressement ad hoc chargé de ramener la sérénité au sein de la communauté des professionnels de la musique. Mais pour l’auteur du titre à succès «you must calculer», les vrais problèmes sont ailleurs.

A ce jour, vous vous considérez comme Pca de la Socam, ex-Pca ou artiste musicien simplement?

Je suis le Pca de la Socam. Comme vous le savez, on n’annule pas une élection qui se passe dans une société de droit privé. Ce sont les ayants droits qui m’ont élu, et il n’est pas question qu’une autorité qui n’appartient même pas à cette institution vienne décider d’invalider une élection dans une société civile.

Comment se porte la Socam aujourd’hui, presque trois mois après votre élection?

Le bilan de la Socam est désastreux depuis très longtemps. On a trouvé une société qui ne fonctionne pas, qui n’est pas organisée, où le personnel n’est pas payé depuis plus de sept mois. Ça fait deux semestres que les loyers ne sont pas payés et le personnel n’a même pas de statut. On a des dettes de près de 400 millions avec nos fournisseurs. Donc je dirais que la société n’est peut être pas en faillite, mais endettée. Etant donné que le droit d’auteur génère beaucoup d’argent, je me suis dit que si nous mettons les choses en place, il est possible de nous asseoir avec les grands usagers pour qu’ils nous donnent un coup de main pour restructurer la société. Mais tel que c’est parti, il est clair que nous allons vers un désastre.

Mon combat n’est pas d’être Pca de la Socam, mais un combat contre l’injustice, un combat pour libérer les artistes, afin que nous ne soyons plus méprisés par la tutelle. J’ai appartenu à la Socadra, à la Socinada, à la Cmc, à la Socam aujourd’hui. Ce n’est pas un problème d’appellation. Le problème aujourd’hui c’est le droit d’auteur. Il faut que nos droits soient bien gérés. Si la Socam ne marche pas, il faut la dissoudre et qu’on passe à autre chose. On a besoin de tout le monde pour construire. Si vous observez bien, vous verrez bien qu’il y a certains de nos collègues qui ne sont pas affiliés à la Socam, pourquoi n’a-t-on jamais pensé à les convaincre ? Je veux une société de droit d’auteur qui fonctionne pour que l’artiste soit protégé. Quelle que soit l’appellation, il est important que nous nous asseyons tous pour revoir les choses.

De société en société, qu’es-ce qui explique les crises à répétition dans le secteur de la musique notamment?

Ce qui s’est toujours passé dans le droit d’auteur, c’est une question d’intérêts. C’est une question de gros sous. Les gens veulent gérer l’argent des artistes pour leur propre intérêt. S’il y a des guerres, c’est parce que chacun veut se servir au lieu de servir les artistes.

Jusqu’aujourd’hui c’est ce que nous vivons. Depuis la création de la Socam, il y a toujours eu des crises. J’en profite d’ailleurs pour rappeler que la plus grande crise qu’on a connue est celle qui est survenue avec l’éviction d’Odile Ngaska. On a écouté beaucoup de remous dans son conseil d’administration, mais madame la ministre n’a jamais pris l’initiative de créer des comités de redressement ou de normalisation. Or, c’est à cet instant qu’il y avait crise. Après les élections (du 02 novembre 2013, ndlr), tout allait très bien, jusqu’à ce qu’elle prenne ces décisions.

Vos rapports avec la ministre des arts et de la culture sont tendus depuis l’élection. Que lui reprochez-vous concrètement?

La ministre est tenue par des personnes qui ont pâti des décisions que nous avons prises lors de notre premier conseil d’administration. Il faut d’ailleurs noter qu’elle a toujours soutenu les perdants. Elle l’a fait avec Sam Mbende, avec Odile Ngaska, c’est aussi le cas aujourd’hui avec moi. Je réaffirme que c’est un problème d’intérêt qui ne profite pas aux artistes. Je sais qu’il y a des gens, avec lesquels elle travaille, qui devraient être en prison. Elle les protège et tente toujours de les réhabiliter Ce sont ces mêmes personnes qu’elle nomme dans ses commissions. Vous n’avez qu’à voir que certains comme Sam Fan Thomas qu’elle a nommé comme président du comité de redressement est issu du bureau de Roméo Dika. Ce sont pourtant des gens qui ont été battus à plate couture lors de l’élection. Déesse Binta, Esso Essomba, Billy Show ont tous roulé pour Roméo Dika. En fait c’est clair aujourd’hui que c’est le groupe de Roméo Dika qu’elle veut remettre aux commandes. Après mon élection, elle m’avait d’ailleurs conseillé de travailler avec Roméo Dika en affirmant que sans lui je ne pouvais pas réussir. Je lui avais alors demandé pourquoi elle n’imposait pas simplement Roméo Dika comme Pca et elle m’a répondu qu’il traînait des casseroles alors que moi je suis pur. Donc à partir du moment où je n’accepte pas cela, je subis ce qui m’arrive.

Certains pensent que vous pourriez démissionner…

Avant que je ne dépose ma candidature, je ne savais pas que madame la ministre était la personne qui déstabilise le droit d’auteur. J’ai cru qu’elle avait besoin de quelqu’un qui peut mettre de l’ordre et porter un véritable projet. J’ai essayé de lui faire comprendre que j’étais là pour collaborer avec la tutelle. Mais à partir du moment où nous ne voyons pas les choses de la même manière; et que je ne pourrai jamais accepter de mourir pauvre alors que les autres s’enrichissent dans mon dos, je comprends pour quoi elle me redoute. Je dirai également que pendant longtemps, je me suis concentré au travail. J’ai passé beaucoup de temps à faire de la musique et à développer ma carrière. Si les choses marchaient normalement, je ne me serai jamais présenté pour être Pca. J’ai toujours été là pour soutenir certaines personnes. J’ai accompagné Sam Mbende quand il a crée la Socim, j’ai accompagné le ministre Ferdinand Oyono quand a été crée la Cmc, j’ai même été aux côtés d’Odile Ngaska. Mon objectif est que le travail paye l’homme qui travaille. J’estime que nous qui travaillons beaucoup ne gagnons même pas assez. Comment pouvez-vous admettre que Grâce Decca, lors des répartitions, gagne 400 000 Fcfa, alors que Djene Djento gagne 750 000 Fcfa? Comment expliquer que moi Ndedi Eyango je gagne 500 000 Fcfa au cours d’une répartition, alors que Roméo Dika gagne 2 400 000 Fcfa? Du coup ça m’a permis de comprendre ce qui se passait. C’est un combat profond et je ne regrette pas du tout d’être la victime aujourd’hui. Je m’attendais à des insultes, chantages et intimidations, mais pas jusqu’à ce niveau.

On vous prête d’avoir intenté des audits des administrations de vos prédécesseurs, et même de vouloir remettre en question un contrat signé avec un grand usager…

Comment pouvez-vous justifier ce contrat? Par quelle alchimie un ministre peut-il instruire une négociation où les négociants s’octroient 65% d’un contrat pour ne reverser que 10% à la société de gestion du droit d’auteur, alors même que la Pca ce cette société n’était pas partie aux négociations? C’est malheureux! Je sais aujourd’hui que le monde est en train d’évoluer. Ce qui s’est passé il y a 15 ans ne peut pas se passer aujourd’hui. A un moment donné, les masques vont tomber. La ministre passera, mais nous nous resterons artistes.

Votre nationalité américaine est mise à l’index par la ministre de la culture et il y a désormais une intention de vous assigner en justice. Quelle est votre position sur ce débat là?

J’ai été choqué par les propos de Me Tchoungang notamment qui a dit qu’il me ferait expulser; ou même par l’attitude de l’ambassadeur du Cameroun aux Etats-Unis qui a voulu donner un coup de main à la ministre. Je suis surpris de voir qu’un ambassadeur puisse écrire que quelqu’un a pris un visa en 2009 et qu’il est en situation irrégulière dans son propre pays. Je suis tout autant surpris qu’un ambassadeur ait voulu répondre à une ministre qui n’est pas sa tutelle. Je tiens à dire ici que c’est un honneur d’appartenir à ce grand pays qui m’a adopté, et je ne pense pas qu’on doive se sentir embarrassé lorsqu’on parle des Etats-Unis. Je ne m’étendrai pas sur ce débat jusqu’à ce que je sois interpellé par la justice ou par le ministère des relations extérieures. Je préfère ne pas en parler. J’attends qu’on me porte plainte comme cela a été dit et après on ira en justice.

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