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Pr Franklin Nyamsi: «La politique de l’équilibre régional est le cache-sexe du tribalisme d’Etat»

Pr Franklin Nyamsi: «La politique de l’équilibre régional est le cache-sexe du tribalisme d’Etat»

Docteur de l’Université Charles de Gaulle Lille3, professeur agrégé de philosophie à l’Université de Rouen, Franklin Nyamsi est le président du Collectif diasporique camerounais, une association de Camerounais de la diaspora qui œuvre pour la reconnaissance de la bi-nationalité, la transparence électorale, le respect des droits humains et la modernisation économique réelle du Cameroun.

Docteur de l’Université Charles de Gaulle Lille3, professeur agrégé de philosophie à l’Université de Rouen, Franklin Nyamsi est le président du Collectif diasporique camerounais, une association de Camerounais de la diaspora qui œuvre pour la reconnaissance de la bi-nationalité, la transparence électorale, le respect des droits humains et la modernisation économique réelle du Cameroun. Conférencier international, Professeur invité au Mali, en Côte d’Ivoire et en Turquie, il est, entre autres ouvrages, auteur d’un essai politique sur le Cameroun, Critique de la Tragédie Kamerunaise (Paris, L’Harmattan, 2014)

Les élites de la Lékié viennent de lancer un appel pour stigmatiser les complices de Boko Haram qui seraient des Camerounais du Grand nord en vue de semer des troubles dans le but de chasser le président Biya et créer une partition du Cameroun. Ces propos ont soulevé l’indignation des médias et de certaines personnalités politiques. Que vous inspire ce repli identitaire?

Je crois qu’il faut se méfier des réactions primaires à ces déclarations de zélotes du Rdpc. Le problème qu’elles posent est celui de l’existence réelle d’une conscience de l’intérêt général au Cameroun, et en particulier au sein même du Rdpc où l’irresponsabilité devient une marque de fabrique. Le poisson pourrit toujours par la tête. Les élites de la Lékié emboîtent le pas au président Biya lui-même, qui a choisi le langage de la division quand il fallait rassembler tous les Camerounais contre l’invasion terroriste de Boko Haram. Le président Paul Biya, loin de rassembler ce qui est épars, a dit qu’il vaincrait Boko Haram comme les upécistes indépendantistes furent vaincus et comme il a fait plier l’échine à la revendication d’un multipartisme réel dès les années 90 au Cameroun. Funeste méprise ! Par ce langage de clan, le président Biya a dressé les mémoires camerounaises les unes contre les autres, ratant vraiment ainsi une occasion de les réconcilier autour de la démocratisation réelle du pays et de la défense solidaire de l’intérêt général bien compris. Il a fait de la guerre contre Boko Haram, l’affaire exclusive de certains Camerounais et l’occasion supplémentaire de régler des comptes collatéraux divers. Boko Haram sert désormais de piège à cons, comme Epervier a servi à neutraliser les rivaux politiques du président Paul Biya. D’autre part, il ne faut pas oublier que ceux qui se sont plaints de la déclaration enflammée et partisane des élites de la Lékié, dont par exemple l’honorable Cavaye Yéguié, étaient aussi les premiers à dire devant la représentation nationale que « Boko Haram est parmi nous ».

Quelle différence donc entre Cavaye Yéguié et les élites de la Lékié ? Juste une différence tribale, mais la mentalité manipulatrice du Rdpc leur est commune ! Les élites rdpcistes du Nord et du Centre-Sud, ont en réalité un vieux contentieux historique à résoudre, mais de plus, elles ne sont pas non plus unies dans leurs fiefs respectifs. Depuis 1984, bref ce qu’on nomme là-haut l’ingratitude de Biya envers Ahidjo, certains attendent leur revanche. Et la suspicion du nordiste est aussi ancrée dans les mœurs de l’élite politico-militaire rdpciste du centre-sud. Mieux encore, Au nord, le duel entre élites rdpcistes peules et non-peules, ministres d’Etat et parlementaires, a son équivalent dans le centre-Sud, dans la vieille rivalité interne entre élites rdpcistes Bulu, Ewondo, Eton et consorts pour être les plus proches des postes-clés de prédation dans la République. Je dirai donc en une formule : le Rdpc veut finir sa carrière de parti de gouvernement par un véritable bouquet de flammes. Tel est le sinistre présage de son propre emblème : le feu. Le Rdpc est en train de nous offrir le triste spectacle de sa propre guéguerre interne, antichambre d’une guerre civile qu’il nous faut absolument éviter au peuple camerounais. Cela étant, l’intrusion de Boko Haram nous menace tous et nous devons, comme un seul homme, soutenir, malgré les maladresses du président Biya, l’effort de défense du territoire national effectué par l’armée camerounaise. Les hommes d’Etat passent, le pays demeure. Soyons lucides, car cette armée a enfin, peut-être, une occasion et quelques moyens de se faire réellement aimer et respecter par tout le peuple camerounais.

Ce n’est pas la première fois qu’un mémorandum fait problème. On se souvient du Conseil supérieur des intérêts bamileké (Cosiba) qui revendiquait la primauté tribale par rapport au reste des tribus. La dérive ethnique est-elle consommée au Cameroun?

Toutes les élites politiques du Rdpc sont passées expertes dans la manipulation des groupes ethniques camerounais. Je ne cautionnerai aucun souvenir sélectif favorisant la partialité du jugement. Le phénomène de la manipulation du fait tribal est remarquable dans l’élite camerounaise au pouvoir, comme dans l’opposition et c’est alarmant pour ceux qui savent pourquoi Um Nyobè, Moumié, Ouandié, Ossende Afana, et leurs compagnons de lutte ont acquis de haute lutte l’indépendance de ce pays. On ne trouve pas que des mémorandums ethnicistes Bamiléké, mais Sawa, Beti, Bassa-Mpoo, Haoussa, Peuls, Kanuri, Bamoun et consorts. L’honnêteté intellectuelle nous impose de constater que des élites politiques camerounaises de toutes origines ethniques jouent avec le feu de l’ethnicisme. Pour sortir de cette impasse tribalophile, il faut carrément refonder l’Etat du Cameroun dans une vision concrète de l’intérêt général. Je propose par exemple une réforme administrative du pays qui déjouerait la géopolitique ethnique héritée de la colonisation. Et bien sûr une radicalisation de la pénalisation des discriminations tribales au cœur de la nation, de l’entreprenariat privé et de l’appareil d’Etat. Voilà les défis à relever par ma génération.

Le pouvoir semble muet par rapport à ces reflexes claniques. Qu’en pense l’intellectuel et upéciste que vous êtes ?

Le mutisme officiel du pouvoir Rdpc dans ces vagues de déclarations ethnocidaires de ses membres est l’indice flagrant de son consentement à une logique clanique qui est proprement la sienne. Au fond, le Rdpc bavarde beaucoup en coulisses. Et beaucoup de cadres du Rdpc attendent fiévreusement la grande débandade pour retrouver pleinement leur liberté de penser, de dire et d’agir pour le pays. Ayons de la compassion pour nos compatriotes prisonniers de cette mangeoire géante qui se transforme chaque jour en piège à rats. Ce qui se passe publiquement entre les élites du Rdpc est conforme à ce qui se passe secrètement dans les messes basses du Rdpc. C’est un parti organisé sur le principe de la capture des fiefs du pays par des élites ethniques qui dévoient la démocratie par le clientélisme. Or cette règle du jeu ethniciste a hélas fait des émules dans le pays. L’opposition camerounaise a été acculée par le Rdpc à jouer le même jeu. Voici que le Sdf est acculé à rester cantonné dans l’Ouest, le Nord-Ouest et le Littoral. Voici que l’Upc est acculée à n’avoir des députés qu’en pays Bassa. Tout cela est la face visible du métalangage ethniciste du Rdpc. L’identité parti-tribu dévalorise l’opposition, alors que le pouvoir, en raison des milliards qu’il brasse ostentatoirement, peut se payer une façade multiethnique à peu de frais. Il faut remettre à plat la conception générale de la politique chez nous. La pseudo-politique de l’équilibre régional est le cache-sexe des tribalismes d’Etat successifs organisés sous les régimes Ahidjo et Biya. Si l’on reprend demain ce logiciel pour soi-disant l’améliorer, on se foutra le doigt dans l’œil jusqu’au coude. L’heure vient où notre peuple devra, après de longues années d’exil au plus loin de son âme immortelle, revenir aux fondamentaux de la psychologie politique camerounaise, qui s’inscrit dans la science politique de l’upécisme : un pays uni autour de l’intérêt général, un progrès économique internalisé et partagé dans la Justice pour tous, une élite nationale construite par l’excellence du savoir et par celle des talents en tous domaines. L’upécisme, je l’ai déjà dit, est l’humanisme camerounais de référence. Il demande un nouvel éveil de notre peuple, loin de l’esprit de vengeance et du fatalisme stérilisant. L’espoir est permis, maintenant que l’Unc-Rdpc ne peut plus distraire grand monde. Notre voie ? Une volonté réelle de moderniser l’économie et la société camerounaises, de sortir du présidentialisme despotique vers un présidentialisme parlementaire, briser le pseudo-nationalisme postcolonial par une intégration panafricaine sous-régionale et continentale bien pensée, dans une mutualisation des capacités qui fera émerger une Afrique digne et prospère. Quelques-unes de mes idées-forces sont formulées dans Critique de la tragédie kamerunaise, publié chez l’Harmattan en février 2014. Que le pays entre en débats réels, telle est ma quête !

 

 

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