Pourquoi le président Egyptien ne devrait pas « venger les martyrs » suite à l’attaque terroriste du 24 Novembre ?

Résumé : Seulement quelques heures après l’attentat du 24 Novembre contre une mosquée dans la région du Sinaï, le Président Egyptien tout comme Donald Trump ont répondu, presque à l’unisson, par des propos martiaux, des promesses et actions de vengeance. Et ce, alors même que l’attaque n’a pas encore été revendiquée.  Je propose de voir au-delà de l’émotion et de sortir de « l’idéologie de la violence ». Cela suppose du temps, de la réflexion, un retour sur soi et une Poétique e la « relation ».

L’action terroriste…

Ce n’est plus un secret de polichinelle : l’Egypte est en deuil. Frappée par une attaque terroriste, provisoirement attribuée, à la branche égyptienne de l’Etat islamique (EI). La population est en état de choc. Avec l’attentat de Nice, le monde arabo-musulman reçoit une nouvelle douche froide. Elle s’ajoute aux tristes informations sur le terrorisme qui nous parviennent au quotidien d’Irak, de Syrie, du Yémen et d’autres pays du Moyen-Orient. Le Président égyptien a décrété trois jours de deuil national. Il s’agit là de l’attentat le plus meurtrier en Egypte, avec un bilan provisoire, de 305 morts dont 27 enfants. La population dans un élan de solidarité nationale afflue vers les hôpitaux pour des dons de sang. Il faut louer le peuple Egyptien pour ce courage et cette solidarité dans les opérations de secours et pour sa détermination à aller de l’avant avec espoir et confiance.

La réaction terrorise…

Immédiatement après l’Attaque du 24 novembre, le Président tient le discours suivant : « Les forces armées et la police vengeront nos martyrs et ramèneront la sécurité et la stabilité avec force très prochainement. » Plusieurs dirigeants, dont les présidents français, américain et russe Emmanuel Macron, Donald Trump et Vladimir Poutine, ou encore le roi Salman d’Arabie saoudite, ont condamné l’attaque et ont apporté leur soutien au Caire. « Militaire », sera celui de Trump. Le grand imam d’Al-Azhar, principale institution de l’islam sunnite, a condamné dans les « termes les plus fermes l’attaque terroriste barbare », et le pape François s’est dit «profondément attristé par les pertes humaines». Même l’Arabie saoudite et l’Iran ont également condamné l’attaque. Afin d’honorer la promesse présidentielle, l’armée égyptienne a procédé dans la nuit à des raids aériens juste quelques heures après l’attaque. Quoique cette réaction soit une des plus attendues pour apaiser les tensions, je ne pense pas que cela soit la meilleure solution et fait l’apologie de la non-violence comme arme de lutte anti-terroriste.

L’interaction dans la lutte anti-terroriste : un boomerang !

La lutte anti-terroriste a un effet boomerang que l’écrivain belge David Van Reybroucke avait compris à travers la doctrine Bush. Alors qu’en 2001, il n’y avait que quelques centaines de terroristes djihadistes qui représentaient une menace au Moyen-Orient, on en décompte aujourd’hui une centaine de milliers. Les terroristes, aussi extrémistes soient-ils, sont aussi des hommes, des femmes et des jeunes comme toi ou moi. Ils possèdent également des familles. Les actions violentes qu’ils perpétuent sont à leur yeux, tout à fait légitime puisqu’il s’agit d’un moyen de revendication ou de lutte. Quoique la méthode ne soit point la bonne, on ne pourrait répliquer par la violence mais par une éducation, une sensibilisation à la paix, à la « rencontre des univers dormants », au brassage culturel. Le Président Egyptien tout comme celui américain et toute la bande occidentale, en bombardant ces terroristes, créent de nouvelles rancœurs… Qui, demain à leur tour, emprunteront les voies du terrorisme pour se rendre justice. Comme le résume Jürgen Todenhöfer, le premier journaliste occidental à avoir côtoyé Daech en 2014 : « Pour chaque enfant tué, il y aura de nouveaux terroristes ». Donald Trump, Abdel Fattah Al-Sissi ne seront surement plus présidents mais le même scénario se reproduira…

La non-violence peut-elle être une réponse au terrorisme ?

Oui, répond sans hésiter Jean Marie Muller, philosophe et penseur de la non-violence : « Seule la non-violence peut répondre à la violence. Vaincre le terrorisme, c’est refuser d’entrer dans sa logique de violence ». On ne peut répondre à la violence par la violence. Sinon, nous en devenons acteurs et par là même, nous rendons coupables de crimes par l’acte de vengeance.  Si vous tuez mon enfant par vengeance, vous devenez aussi meurtrier et plus rien ne vous différencie de moi. La violence est un cercle vicieux et dangereux. Les victimes d’aujourd’hui sont les terroristes de demain, si jamais la dynamique n’est point inversée. Or quel est le meilleur « remède » à la violence si ce n’est l’amour et la non-violence ?

Ce sont des valeurs universelles prônées par toutes les religions, du Christianisme à l’Islamisme, du Protestantisme au Shintoïsme en passant par le Bouddhisme. Ce terrorisme, qui se revendique de l’islam, sévit partout. Encore une fois, il faut affirmer sans équivoque qu’aucune circonstance ne peut justifier ces actes. Toute vie humaine est sacrée à Dieu et on ne peut épargner aucun effort dans le but de promouvoir partout dans le monde un respect authentique des droits et de la dignité inaliénables des individus et des peuples. Et alors, comment y parvenir ?

Pensons et agissons différemment !

Si nous voulons véritablement mettre une fin à ce cycle de violence, nous devons changer de paradigme, de perspective. Nous devons migrer d’une approche violente à une qui se veut plus conciliante, non violente et pacifique. Je reconnais que prôner la non-violence après avoir été victime d’une extrême violence, c’est se faire violence à soi-même. MAIS ! Nous devons parvenir à dominer nos émotions, à prendre du recul et à agir différemment. Antoine Leiris, un jeune père français qui a perdu sa femme dans les attentats de Paris a adressé aux djihadistes le message suivant :

« Je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Répondre à la haine par la colère, ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Je suis avec mon fils, qui va manger son goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa vie, ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre. »

Le pardon est l’un des plus grands actes de magnanimité qui puisse exister au monde. Cela requiert une maitrise de soi, un dépassement de soi et surtout une poétique de la Relation avec l’Autre, telle que défendue par Edouard Glissant. Nous vivons une époque caractérisée par la violence et le chaos, qui sont désormais légitimées et véhiculées au quotidien par les médias. « La culture qui domine nos sociétés est structurée par l’idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable. Désarmer le terrorisme, c’est d’abord désarmer cette idéologie », estime Jean-Marie Muller. Pour sortir de ce chaos-monde et parvenir à un Tout-monde avec plus de libertés, d’égalités et de respect, il nous faut penser et agir différemment afin de parvenir à une « Poétique du Divers » glissantienne.

L’ « agir différentiel » ne se mesure point dans les discours, ni dans les livres mais se comprend à travers notre attitude. C’est notre attitude qui détermine notre altitude. Nos réactions et décisions quotidiennes définissent notre seuil et nos limites. Agir différemment reviendrait, pour le peuple Egyptien, à pardonner ces assaillants. C’est peut-être une tache inhumaine que de pardonner mais c’est une des voies pour rendre le monde plus humain. Refuser la violence ne signifie pas nier le conflit, ou ne rien faire, mais proposer d’autres voies pour y répondre. Le monde ne se rappelle que ceux qui, a un moment donné de l’histoire, ont osé penser à agir différemment.

La guerre ne résout rien. C’est le constat fondamental de tous les mouvements pacifistes, de Gandhi à Martin Luther King. Mandela n’aurait jamais eu l’empreinte universelle qu’il a aujourd’hui s’il n’avait pardonné à ses geôliers après 27 ans de prisons. Thomas Sankara ne serait jamais le héros africain qu’il est s’il n’avait consciemment décidé de ne point attenter à la vie de Blaise Compaoré bien qu’il sut que ce dernier préparait un complot contre lui. Il est certes difficile d’éradiquer le terrorisme, comme le reconnaissait le Dalaï Lama, mais il faut garder la foi. C’est difficile mais pas impossible ! Former les jeunes à être « des artisans de la paix », c’est justement la raison d’être du RIPAO (Réseau International pour la Promotion de l’Art Oratoire en ACP) à travers le projet Africa Gawlo. Pour vaincre le terrorisme, ce n’est pas la guerre qu’il faut faire mais la justice qu’il faut construire. C’est en amont qu’il faut agir, en construisant une culture de paix.

Alors, osons la paix ! Posons des actions non-violentes ! Unissons-nous au peuple égyptien ! Pleurons nos morts ! Consolons-nous les uns et les autres ! Prions au Père qui est dans les Cieux de continuer de réconforter ceux qui pleurent la perte de leurs proches. Prions avec ferveur pour qu’un engagement ferme dans la justice et une culture mondiale de la solidarité permette de débarrasser le monde du poids des rancœurs. Que le Président Egyptien, agisse différemment, et ne laisse point prendre dans ce piège machiavélique qu’est la vengeance ou la violence ! Il en va de l’avenir du monde ! Il en va de l’avenir de nos enfants ! Il en va de la construction d’un lendemain meilleur pour tous !

 

Par : NGNAOUSSI ELONGUE Cédric Christian, Directeur des Programmes et Projets du RIPAO.

Afropolitain engagé pour la construction d’un monde meilleur à travers la promotion du débat structuré et contradictoire auprès des jeunes africains. Email : elongue@ripao.org