[POINT DE VUE] LA PRESSE EST DANS LA SAUCE

[POINT DE VUE]

Le « Moi » est haïssable, c’est connu. Permettez-moi toutefois d’évoquer un pan de mon expérience professionnelle pour camper le décor de notre rendez-vous hebdomadaire. En 2002, je suis jeune reporter (stagiaire en pré emploi) au journal le Messager. Contre toute attente, ma hiérarchie décide de me confier la lourde tâche de la couverture de la Coupe d’Afrique des Nations au Mali. Avec Honoré Foimoukom (l’autre envoyé spécial), nous suivons d’abord un séminaire de photojournalisme surplace à Douala. Les billets d’avion sont achetés bien à l’avance et le rédacteur en chef nous remet à chacun l’équivalent d’un million de Fcfa en dollars américains.

Perturbé par un tel pactole que je n’avais jamais vu de ma vie, j’en viens à perdre mon passeport en plein aéroport et c’est Honoré qui passait par là qui sauvera la mise. Nous recevrons chacun un autre million de Fcfa une fois au Mali. Deux millions pour une mission d’une vingtaine de jours. Et ce n’était pas tout. Les logements étaient gracieusement affrétés par le Comité d’organisation local (Cocan). La nourriture nous était servie par la « magnanimité de la Première Dame » qui avait convoyé des cargaisons de vivres frais pour satisfaire la délégation camerounaise qui se plaignait (curieusement) de la qualité de la bouffe malienne. Et comme le Cocan s’occupait aussi du transport des journalistes, je pouvais patiemment palper ma petite fortune en mijotant des plans d’un beau début de carrière.

Le rêve était permis

La délégation camerounaise sous l’instigation du ministre Bidoung Mkpatt avait beau m’exclure de son festin quotidien à cause, m’avait-on dit, de mes papiers trop corsés et irrévérencieux, il m’en restait suffisamment pour savourer les délices de la cuisine malienne et même offrir quelques verres à mes potes Michel Emvana, Simon Meyanga, Bouba Ngomna et autres, Brice Mbeze et Hervé Penot qui savaient me rendre la pareille. Le retour au Cameroun fut tout aussi excitant. Un voyage dans l’avion des Lions, une invitation (déclinée, et oui !) au palais de l’Unité et une promotion comme chef du service des Sports. De quoi ignorer l’offre d’un poste d’attaché de presse à l’Ambassade d’Allemagne qui m’était promis. Une belle carrière m’attendait dans la presse. J’allais vivre ma passion. Après une dizaine d’années de pérégrinations internationales et d’expériences professionnelles diverses, je suis de retour au pays natal. Au quotidien Le jour. Mon collègue David Eyengue est désigné pour la couverture de la Coupe des Confédérations de 2017 en Russie. Désigné est un bien grand mot car mon confrère qui est aussi passionné que déterminé doit quasiment s’y prendre seul. Il se bat comme un beau diable pour obtenir un billet d’avion grâce notamment à des échanges de service. Le directeur de la publication plonge dans les caisses désespérément vides du journal pour lui trouver quelques billets de banque pour l’aider à subsister en Russie. L’acharnement du professionnel fera le reste. Le reporter rendra une excellente copie. Mais à quel prix ?

Du rêve au cauchemar

David n’est plus tout jeune et sa fille a décidé de le suivre dans ce métier ô combien périlleux. Mais chaque jour elle hésite, recule. Voyant son père tirer la langue, elle refuse de s’abandonner à pareil sort. La presse ne fait plus rêver. Que s’est-il donc passé entre temps ? Bien de choses pourrais-je dire. Il y a d’abord ce marché de la publicité qui s’est rétréci comme peau de chagrin. Les télévisions sont nombreuses, les radios foisonnent, les journaux se dédoublent, le tout sans la moindre perspective économique. La presse cybernétique a fait une entrée tonitruante et les réseaux sociaux sont devenus la principale source d’information de bien de Camerounais. Mais le plus pernicieux est ailleurs. Savamment, méticuleusement, le pouvoir de Yaoundé s’est attelé à détricoté les velléités d’entreprise de presse privée au Cameroun. Il a touché où ça fait mal : Le porte-monnaie.

Dans la quasi-totalité des nations modernes qui reconnaissent le droit à l’information, l’entreprise de presse est soutenue. Au Cameroun, l’ingénierie politique a surtout consisté à la fragiliser, à la paupériser. L’Accord de Florence qui aurait permis une exonération sur le prix du papier et induire une baisse du coût du journal n’a jamais été ratifié. Le tabloïd est vendu 400Fcfa au Cameroun alors qu’il coute 100 Fcfa au Sénégal. En guise d’aide à la presse privée, le pouvoir sert une pitance humiliante qui renseigne sur le mépris qu’il éprouve pour la profession. 240 millions de Fcfa pour près de 15O médias. Mieux encore, les medias dits publics ont un quasi-monopole sur les annonces légales et le marché de la publicité alors même qu’ils sont grassement subventionnés par les impôts des Camerounais. Une vraie trouvaille sous les tropiques.

Ankylosée dans un complexe quasi incurable, la présidence de la République arrose les médias occidentaux en même temps qu’elle infantilise la presse locale à laquelle elle jette quelques os à rogner comme on nourrirait des chiens en errance. L’aumône pitoyable est vite absorbée par les patrons de presse qui mènent grand train et confinent leurs personnels à l’indigence. Le pouvoir avait déjà assujetti la presse à capitaux publics en lui assignant la seule et unique mission de tresser les couronnes de louanges au Prince et à son gouvernement. Cela ne suffisait manifestement plus. Des pontes du Régime sont euxmêmes rentrés en jeu en créant leurs médias via des prête-noms. Ils y ont recruté des tontons flingueurs qui exécutent prestement leurs adversaires politiques en longueur de journée. Et quand on a affaire à un opposant radical qui menace la « stabilité du régime », le tir est groupé. La haine monte d’un cran. La presse à gage se met en mission. Ainsi, le pouvoir ne laisse qu’une alternative au journaliste qui veut exercer au Cameroun. Rallier la horde de laudateurs (si on en a les moyens) ou crever la dalle par conviction ou par résignation. Et quand on y rajoute la répression brutale et sauvage des reporters qui osent le professionnalisme, on en arrive à un kaléidoscope aseptisé où règne la pensée unique et l’affaissement éthique. Triomphant, le pouvoir peut boire du petit lait au dessert. La presse a été mangée. Dans la sauce !