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Pierre Titi Nwel : «la dot est une question d’honneur»

Pierre Titi Nwel : «la dot est une question d’honneur»

Professeur, la dot est un sujet qui fait couler beaucoup d’encre et de salive. Pouvez-vous nous dire d’emblée ce que c’est du point de vue anthropologique ?
Dans les temps reculés, le mariage consistait à un échange de femmes : la famille donneuse de fille recevait aussi une fille de la famille donataire. On comprend ainsi l’importance de la femme par laquelle la famille, le clan, la société qui naît et grandit. Le mariage par échange de femmes a vite trouvé ses limites venant par exemple des caractères des femmes échangées, de leur force de travail, de la capacité d’avoir des enfants… C’est pourquoi les sociétés ont remplacé l’échange de femmes par des biens permettant à la famille donneuse d’aller trouver une femme ailleurs. C’est l’origine de la dot. Il y a lieu de noter que la dot n’a pas été au départ une manière d’enrichir un homme ou une famille. Dans chaque famille, chaque garçon avait une sœur qui lui était appariée ; c’est-à-dire que la dot qui venait de cette fille permettait à son frère apparié de se trouver une femme. Du fait que tout homme avait le devoir de marier son garçon, il devait « conserver » d’une façon ou d’une autre les biens reçus du mariage de la fille appariée à ce garçon. Il y a aussi lieu de noter que de dans une ethnie, entre clans, la dot était connue ; elle ne dépendait pas du bon vouloir de chaque père de famille.

Toutes les sociétés du Cameroun sont-elles la même perception de la dot ?
La dot au Cameroun est perçue sensiblement de la même façon au sein des peuples qui composent notre pays. Ici on donne des bœufs, là c’est plutôt des chèvres et des moutons qu’on attend. Là encore il y a le mariage sans dot (le mariage « te nkap » dans certains groupes bamiléké), mais la première fille qui nait de ce mariage revient de droit au grand-père maternel qui a le loisir de la marier avec ou sans dot. Mais partout, le mariage s’accompagne d’un échange de biens : la famille qui donne sa fille reçoit la dot, mais elle accompagne sa fille par des biens souvent d’égale valeur à ce qu’elle a reçu. C’est un problème d’honneur. C’est ce que les anthropologues appellent la « contre-dot » ils n’auraient pas taxé nos pères de vendre leurs filles.

La dot a-t-elle une réalité typiquement africaine ?
L’Anthropologie est différente de la société en ce qu’elle est l’étude des faits sociaux des sociétés anciennement qualifiées de primitives, c’est-à-dire, des sociétés du Sud. Nos sociétés ont développé de façon extraordinaire le principe de la parenté, alors que cette notion est d’une extrême simplicité dans les sociétés du nord. Par exemple là-bas, les quatre grands-parents d’un individu sont égaux à ses yeux ; ici, le père de mon père et le père de ma mère ont des fonctions différentes à mon endroit. C’est pourquoi chez les noirs africains, le mariage qui est essentiellement fondé sur la parenté, n’est pas vécu de la même manière que dans les peuples du nord. Mais chez eux comme chez nous, sauf cas de mauvaise éducation, on demande la main de la fille à son père ou à son frère.

De nos jours, de nombreuses voix se lèvent pour dénoncer un certain nombre d’abus qui caractérisent les montants de la dot dans les sociétés contemporaines. Quels sont ces abus et quelles en sont les causes et les conséquences ?
Les abus sont dus au fait que dans certaines régions de notre pays, les hommes de cinquante ans et plus ont été scolarisés, souvent hors de leurs villages ; et à l’école ils ont appris autre chose que les us et coutumes de leurs pères. Aujourd’hui, ils sont des acteurs de faits de société. Comme ils n’ont pas été imprégnés dans la tradition, et qu’ils n’en ont qu’une vague connaissance, alors ils inventent. Comme ils sont âgés et même vieux, on croit que ce qu’ils font c’est la tradition de nos ancêtres. Ils ont certes conservé l’idée et le principe, mais ils n’ont pas appris les procédés. Conséquence, ça va dans tous les sens et les premiers à payer le prix fort ce sont nos enfants qui ont peur de s’engager, faute de moyens. La dot n’est ni la vente de la femme, ni son prix d’achat. En considérant la contre-dot, elle est le symbole de l’entente, de l’amour entre les familles désormais alliées.

Au regard de la diversité culturelle du Cameroun, une harmonisation des montants de la dot ou des types de dot est-elle possible pour juguler ces abus, mieux ne doit-on pas supprimer la dot pour arrêter le massacre ?
Notre constitution affirme que nous sommes fiers de notre diversité culturelle. Une harmonisation manu militari en ce domaine, non seulement ne passerait pas, mais serait une catastrophe. Il faut laisser les faits se diffuser de façon autonome. Sur le plan culinaire par exemple, il y a des mets qui sont camerounais, nationaux. Et cela sans aucun décret à ce propos. Par ailleurs, supprimer la dot serait une grosse erreur, car plus que le symbole de l’entente entre les familles, elle est aussi une preuve d’amour que le jeune homme témoigne à sa future épouse en versant sa dot (qui, dans certains cas n’est aujourd’hui que de la nourriture offerte aux pères, mères et frères de la fiancée). « La dot ne finit pas » il ne faut donc pas tout exiger et avoir tout au début. La dot, c’est la belle-mère qu’on fait soigner à l’hôpital. La contre-dot c’est la scolarité de l’enfant de la sœur qu’on prend en charge. Les études ont révélé que les femmes elles-mêmes sont les plus grandes partisanes de la dot. Celle-ci constitue pour elles un signe de dignité, l’expression d’une sortie honorable de la maison familiale. La dot reste et demeure un symbole fort avec lequel il faut compter pour la paix et l’entente dans les familles.

 

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