PEUPLE DONT JE SOUFFLE DANS LA BOUCHE ET TRANSPERCE LE CŒUR D’UNE FLÈCHE D’AMOUR…PAR VINCENT-SOSTHÈNE FOUDA

Peuple dont je suis un sarment, mon courage a faibli, mais voici venu le temps du courage et du bonheur. Ton piteux état me laisse sans voix. Mon silence comme celui de beaucoup de ma génération a exercé sur toi, une double violence, une violence sur le réel, le quotidien et une violence sur la conscience sur la confiance placée en nous par toi.

Je ne souhaite pas m’ériger en donneur de leçons, mais tout le monde dans cette Nation nôtre sait que je suis méfiant face aux lendemains qui chantent, que je me plains de l’absence de la Raison agissante dans notre espace public. Je refuse depuis longtemps de donner aux problèmes qui se posent à notre pays des réponses subjectives et voici qu’aujourd’hui je voudrais à cette Nation, à ce pays et à ces peuples faire une grande déclaration d’amour. Je retrouve pour vous les sentiers de la poésie et comme vous le savez sans doute, la poésie est cet art qui extrapole les sentiments en exagérant les ambivalences. Nos peuples du Nord au Sud de l’Est à l’Ouest, dans la forêt comme dans la savane, dans le désert comme dans les zones d’eau sont grands par leur histoire, leurs histoires ; mais comment sommes-nous devenus si petits par nos mémoires communes ? Ceux à qui dans le silence complice nous confions depuis des générations notre destin commun ne sont pas plus coupables que nous ! Willy Brandt a dit un jour de ne point l’oublier « … celui qui laisse se prolonger une injustice, ouvre la voie à la suivante. » En cela, je suis coupable au même titre que chacun d’entre vous. Nous refusons d’entretenir nos mémoires et de construire notre mémoire collective parce que le système gouvernant nous en éloigne, mais surtout parce que nous sommes passifs. Le résultat est là, nos mémoires s’évanouissent dans la mémoire des autres. L’on me fait le reproche de peindre le Cameroun tel qu’il est, dans sa totale laideur, celle des accidents de circulation (qui peuvent être évités), celles des bébés volés à leurs génitrices et revendus au plus offrant dans l’indifférence totale et absurde des hommes des femmes, de la société et du pouvoir en place, celle des hôpitaux sans médicaments, celle des projets sans réalisations, celle des infirmières au salaire de 28 000 CFA, pas de quoi se payer une chambre de passe ! Celle d’un pays en panne d’imagination et sans espoir de la retrouver un jour. Alex Gustave Azebazé, journaliste camerounais dans un post sur le réseau social Facebook, à sa manière a ouvert le couvercle de la marmite le 10 mai dernier en affirmant qu’au Cameroun aujourd’hui, « nous avons une armée des menteurs de la communication officielle que l’affaire Boko Haram est venue comme affranchir de toute limite déontologique et pudeur éthique » !

Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, le Cameroun, la Nation camerounaise qui n’est pas Nation sans l’Etat, les peuples du Cameroun souillés et écorchés par l’Histoire devraient plus que jamais nous interpeller tous. Il me revient, oui, à moi comme à d’autres d’œuvrer à l’ouverture sur notre sol d’un vaste laboratoire des identités culturelles, cultuelles et nationales. C’est le travail de tous : intellectuels, artistes, écrivains ; nous devons, vous devez être aux avant-postes de cette construction. Je vois d’ici, de là où je suis, les entrepreneurs culturels (directeurs de journaux, éditeurs, marchands d’art, artistes-musiciens, humoristes, hommes et femmes de théâtre), les associations savantes, oui, je vous vois y jouer un rôle important. C’est dans l’émulation constante entre nos dix régions que nous nous bâtirons. Chez moi comme chez nous tous, nous disons que « c’est quand le taureau est à terre que les couteaux sont tirés. » Ma voix, je la veux audible et si nous voulons servir notre pays nous devons collectivement et à la chaîne montrer, révéler que notre patrimoine national est aussi riche et glorieux. Les idées oui, les idées et les conseils doivent circuler par des canaux conventionnels afin d’être à la portée de tous et de chacun. Contrairement à ce que beaucoup pensent, c’est dans la formation des identités nationales que vont s’inventer demain nos traditions. Rien ne doit en terme d’idée être, revenir à un homme, mais au peuple, mais aux pays, mais à la Nation ! Le temps où l’on nous prenait pour des imbéciles est loin derrière nous !

Le peuple n’est pas abstrait et n’est pas un joujou manipulable à souhait. Hier, on a voulu avec notre complicité à tous, le transformer en animal pavlovien, à qui on a à force de petites clochettes fabriquées quelques réflexes conditionnés dont notamment la haine de soi et de l’autre ; le tribalisme en est la résultante et la jalousie l’expression publique. Oui hier, la génération de nos pères qui a pourtant hérité d’un pays à construire a voulu dénier à plus d’une génération toutes capacités de réfléchir par soi-même et a tenté de la traiter comme un vulgaire ventre. (Jean-François BAYARD : L’État en Afrique. La politique du ventre, Paris, Librairie Fayard, coll. L’espace du politique, 1989, 439 p., notes, index.)

Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, en ville comme dans la campagne que sommes-nous donc ? Un conglomérat de « problèmes sociaux », un corps blessé, humilié de diverses manières, et surtout sans tête ! Mais c’est une construction des gouvernants avec notre silence complice ! Ils nous veulent ainsi ayant mal au ventre, à la tête, sombrant dans l’alcool, nous prostituant et ainsi ils nous enlèvent toute capacité, toute envie de

penser, alors nous suivrons aveuglément. Oui. Ils veulent et avec notre silence complice que comme le chien de Pavlov, nous croyions que rien ne nous est aussi important que notre ventre. Ils nous présentent alors le messie, le sauveur cette paix posée sur l’étagère d’un supermarché dont l’entrée nous est interdite ! Non ! Construisons nos identités, forgeons notre mémoire collective. C’est là que réside la souveraineté ! Voilà pourquoi je suis là avec lucidité et ténacité, je sais que c’est le moment de le faire. Ce peuple de courage a longtemps hiberné en vous ; il est temps que ce lion en chacun de nous rugisse et qu’au loin on l’entende. Oui, peuple mien, comme à une épouse, je te manifeste ma tendresse, peuple dont je souffle dans la bouche et transperce le Cœur d’une flèche d’amour.

i Ce texte est dédié à mes enfants, Jessy, Théry, Eithan, Moïsha, Anièla, Shire-Rose et Junior afin que le Cameroun que je bâtis aujourd’hui soit terre d’accueil et d’épanouissement pour eux et leurs familles futures.