Paul Biya et ses quatre homologues Français

1982-2015. Analyse de la nature et de la perception des rapports entre le chef de l’Etat camerounais et François Hollande, Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac, François Mitterrand.

A la veille de la visite d François ’Hollande, il nous convient de revenir sur la nature et la perception des relations qu’aura entretenues Paul Biya avec ses quatre homologues français successifs.

1982 : accession au pouvoir sous les auspices du « Tonton » François Mitterrand Comme le dit si bien Laurent Zang, chef de département Diplomatie de l’Iric, « François Mitterrand a été très utile dans la transition qui s’est passée en 1982. Il y a joué un rôle très important ». En effet, la légende veut que ce soit le président français, arrivé au pouvoir en mai 1981 qui ait poussé Ahmadou Ahidjo à la sortie. Les uns évoquent « un coup d’état sanitaire », tandis que d’autres parlent tout simplement « d’ordre donné » pour que le premier président du Cameroun s’en aille. Cette légende bien répandue et intériorisée sera confortée par les égards dont bénéficiera Paul Biya de la part de Mitterrand pendant les crises de transition au Cameroun. Car, bien qu’Ahmadou Ahidjo déclare, un tantinet paternaliste, « M. Biya a été mon plus proche collaborateur pendant plus de quinze ans. C’est parce que je l’ai apprécié que je l’ai nommé Premier ministre et l’ai confirmé à ce poste après la révision constitutionnelle qui faisait [du Premier ministre] le successeur du chef de l’État en cas de vacance…

si pour une raison ou une autre je ne voulais pas que M. Biya accède à la magistrature suprême, j’avais la possibilité au moment de ma démission de mettre fin à ses fonctions de Premier ministre et de le remplacer. Si je ne l’ai pas fait, c’est qu’il jouit de ma confiance… », il se trouve que quelques mois après son départ du pouvoir, le courant a désormais du mal à passer avec son successeur. Ceci étant dû au fait que « l’illustre prédécesseur » voudrait encore garder la mainmise sur la marche des affaires du pays, notamment via le parti dont il détient encore les rênes. Le bicéphalisme qui en découle instaure une ambiance délétère qui plombe le gouvernement et la gouvernance de la Nation. Pour normaliser la situation entre les deux hommes, François Mitterrand reçoit Paul Biya en France le 10 mai 1983, puis effectue un voyage officiel au Cameroun, les 20 et 21 juin 1983, qui apparaitra à bien d’observateurs comme un déplacement d’adoubement du nouveau président camerounais. Il faut dire que son « Nous sommes à l’aise avec vous ! » ne passera pas inaperçu.

Paul Biya va ainsi se déployer sous l’oeil bienveillant de François Mitterrand voire de toute la famille Mitterrand, car il faut dire que désormais, il existe une relation quasi fraternelle entre Christophe, le fils, et Paul Biya, qui l’accueille très régulièrement dans son palais de Mvomeka’a. Cette bienveillance va une fois de plus être démontrée avec la nomination, au lendemain de la tentative de coup d’Etat du 06 avril 1984, d’Yvon Omnès au poste d’Ambassadeur de France au Cameroun, le 21 septembre 1984. Avec pour mission principale, disent certains, la protection du régime Biya. Il la remplira si bien qu’à la fin de son service en 1994, il restera sur les hauteurs d’Etoudi, désormais comme Conseiller particulier du Prince.

1986 : le Cameroun n’est la chasse gardée d’aucune puissance

Du 04 au 08 septembre 1986, Paul Biya effectue une visite officielle en République Fédérale d’Allemagne. Au cours de celle-ci, il annonce l’ouverture d’un consulat du Cameroun à Hambourg, l’exemption de visas pour les Allemands voulant venir au Cameroun, et surtout, il invite les hommes d’affaires de ce pays à venir massivement investir au Cameroun. Et pour bien se faire comprendre et rassurer ses interlocuteurs qui y verraient une incursion dans l’un des fleurons du pré carré français, il déclare, « le Cameroun n’est la chasse gardée de personne, ni d’aucune grande puissance » ! L’assertion est quasi révolutionnaire !

Il faut dire qu’en cette année 1986, tous les indicateurs sociopolitiques et socioéconomiques sont au vert pour Paul Biya. Le coup d’Etat est loin derrière lui, ainsi que l’image pesante d’Ahidjo, qui a prit le chemin de l’exil. Il désormais solidement les rênes du pays, avec un gouvernement de « fidèles », et du parti, dont il a reformé les instances, changé le nom en Rdpc et prit la tête. L’économie se porte bien, les caisses sont pleines et les populations au travail. Dans un tel contexte, il y a assurément de quoi prendre confiance et faire montre de quelque zèle indépendantiste vis-à-vis de la France. Surtout que depuis la tentative de coup d’Etat, les relations entre Paul Biya et la France sont empreints de méfiance. N’a-t-il pas confié sa sécurité personnelle et celle de sa famille aux Israéliens ? Le président camerounais va alors se lancer dans une campagne de diversifications des partenaires du Cameroun.

Mais, il sera stoppé net dans ses velléités par la crise économique En effet, alors que Paul Biya déclarait en ce début d’année 1987 que « le Cameroun n’ira pas au Fmi », force est de constater qu’au deuxième semestre il est obligé d’ouvrir les négociations avec les institutions de Breton Wood, pour la mise sur pieds d’un programme d’ajustement structurel, qui entrera en vigueur en 1988. Pour en négocier des conditionnalités « supportables », le Cameroun a plus que jamais besoin de la France, qui doit défendre son dossier chez les différents bailleurs de fonds. Pour cela, les autorités de Yaoundé se soumettent entièrement, jusqu’à l’infantilisation, aux desiderata de François Mitterrand. L’escapade allemande aura vécu !

1990 : le meilleur élève de la France

Novembre 1989, le mur de Berlin tombe. Le Monde se grippe. L’Afrique éternue ! Les pays d’Afrique francophone, qui ploient déjà sous des difficultés économiques graves, font face à des revendications populaires pour la libéralisation de la vie sociale et la démocratisation de la vie politique. C’est dans ce contexte que, les 20 et 21 juin 1990, se tient à La Baule en France, la 16ème conférence des Chefs d’Etats de France et d’Afrique, plus connue sous la désignation : « sommet France-Afrique », au cours duquel François Mitterrand, dans son discours solennel d’ouverture va déclarer, « Je conclurai, Mesdames et Messieurs, en disant que la France liera son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté ».

A cette occasion, il félicite certains pays qui sont déjà sur la voie du multipartisme, de la liberté de la presse, du régime représentatif, etc. Paul Biya croit se reconnaitre d’entre ceux-là, et déclare aux journalistes sur le perron de l’Elysée, au sortir d’un entretien avec le président français, « « Je ne crois pas démentir la pensée du président qui pense que je suis le meilleur élève ». « Quelle mouche a bien pu piquer Paul Biya, président d’un pays souverain, pour qu’il puisse se considérer comme l’écolier d’un autre président ? », se tord la majorité des Camerounais de colère.

Mais il faut dire que son admiration et son abnégation pour François Mitterrand, auront été plus fortes que lui. Cette francophilie ne prendra pas une seule ride des décennies plus tard, comme on a eu à le vérifier encore récemment dans le dossier Boko Haram. Alors pour bon nombre d’observateurs, la résilience de Paul Biya durant les années de braises ne s’explique que par le soutien indéfectible de la France. Ainsi, Selon le polémiste Mongo Beti, « si Paul Biya tient encore, c’est uniquement grâce à Mitterrand » !

1995 : des débuts poussifs avec Chirac

Lors de l’élection présidentielle de 1995, la droite française présente deux candidats : Jacques Chirac et Edouard Balladur. Paul Biya aurait alors prit fait et cause pour le second, et financé sa campagne, comme il est de coutume dans la Françafrique. Une fois élu, Chirac, réputé pour la ténacité de son côté rancunier, aurait eu la dent dure contre son homologue camerounais. D’où des rapports très froids au début de son mandat. D’aucuns voient désormais poindre la fin du règne de Biya, avec l’alternance en France. Ce d’autant plus qu’on est dans la dernière ligne droite pour la présidentielle d’octobre 1997. Pour arranger la situation, Paul Biya se rapproche d’Omar Bongo, qui a l’oreille bien sensible de Chirac, et surtout d’Alain Juppé qui est alors le Premier ministre bien aimé du président français. Les choses ne tarderont pas à s’arranger.

1999-2001 : réchauffement des relations

Une fois l’orage des « premiers jours » passée, Chirac « l’Africain » va commencer à apprécier Paul Biya, qui l’intrigue d’autant plus. En 1999, l’on assiste alors à ce qui est présenté par le pouvoir de Yaoundé comme une « victoire sur les mauvaises langues », avec une visite au Cameroun en juillet du Président Chirac. Celle-ci, censée illustrer « la qualité excellente de l’amitié et des relations entre les deux Nations » va être interrompue le 19 par le décès d’Hassan II du Maroc. Chirac promettra de venir l’achever. Promesse tenue lorsqu’en marge du sommet « Afrique-France » -nouvelle désignation- qui se tient à Yaoundé en janvier 2001, il en profite pour faire une visite officielle, avec une escapade dans la ville de Garoua, où il n’avait pas pu se rendre deux ans plus tôt. Jacques Chirac, qui est de la même génération que Paul Biya, car né en 1932, va alors entretenir de bonnes relations avec son homologue camerounais, dont il ne pourra jamais saisir la complexité de la personnalité, jusqu’à son départ de l’Elysée en 2007.

2007 : la Sarkozie arrive…un vent glacial souffle !

Quand Nicolas Sarkozy arrive à l’Elysée, il est officiellement porteur d’un programme pour les relations franco-africaines : tordre le coup à la Françafrique. Pour cela, il nomme à la coopération Jean Marie Bockel qui n’ira pas de mains mortes, et qui sera envoyé à Yaoundé dès sa prise de fonction. Comme pour porter un message clair au locataire d’Etoudi. La lourdeur de l’ambiance entre les deux présidents sera perçue non seulement à travers les déclarations de Nicolas Sarkozy, mais également dans le fait qu’il va partout en Afrique centrale, sans jamais mettre les pieds au Cameroun. Tout le monde s’interroge, « pourquoi Sarkozy ne vient pas au Cameroun ?».

Cette opinion d’une détérioration des relations entre les deux pays sera confirmée par la brièveté de la rencontre entre les deux hommes lors de la visite de travail qu’effectue Paul Biya en France en octobre 2007. Après moult tractations et lobbying, le président camerounais sera une fois de plus reçu en visite officielle du 21 au 24 juillet 2009. Au sortir de l’entretien qu’il a eu avec son homologue français, Paul Biya tout souriant et sûr de lui déclare aux journalistes sur le perron de l’Elysée, « J’ai invité le Président de la République à effectuer une visite au Cameroun, il a accepté immédiatement et avec joie». En guise de visite, il lui sera envoyé François Fillon quelques mois plus tard, pour la signature de certains accords, parmi lesquels, le fameux accord de coopération et de défense qui remplaçait celui qui était en vigueur depuis 1974. Bien qu’il ira encore en France à deux reprises, en mai 2010 à Nice pour le sommet Afrique-France, et en juillet 2010 dans le cadre du sommet de célébration du cinquantenaire des indépendances africaines, et qu’il recevra des émissaires de marque de la France à l’instar de Jean Louis Borloo, Paul Biya n’aura jamais l’honneur de recevoir en terre camerounaise Nicolas Sarkozy, jusqu’à son départ de l’Elysée en 2012.

2012 : méfiance et défiance chez Hollande

Quand Hollande arrive à l’Elysée, il est dans la continuité de Sarkozy en ce qui concerne l’enterrement de la Françafrique, qu’il qualifie comme étant « des pratiques qui n’ont rien d’acceptable dans la vie de la République ». Il faut dire que, dans un contexte marqué par les « affaires africaines », les chefs d’Etats d’Afrique sentent le souffre. Surtout ceux qui sont depuis « trop longtemps » au pouvoir, et qu’on accuse la France de soutenir du bout des bras, comme Paul Biya. C’est ainsi que le nouveau locataire de l’Elysée ne rate pas une occasion pour réaffirmer sa volonté de « chasser les dictateurs ». Paul Biya, Kabila, Idriss Deby et autre Sassou- Nguesso se sentent indexés. On crie alors au néocolonialisme et à l’ingérence de la France.

La mode est au « panafricanisme » chez ces dirigeants africains qui, jadis, brandissaient à leurs peuples la moindre poignée de main d’un dirigeant français comme une énorme « victoire diplomatique ». Hollande se méfie des dirigeants africains qui le lui rendent bien. C’est sur ces entrefaites que le 30 janvier 2013, Paul Biya effectue, après d’intenses négociations, une visite de travail à Paris. L’accueil est des plus glacials. Car au bas de la passerelle à son arrivée, le président camerounais est accueilli par l’Ambassadeur de France au Cameroun, Bruno Gain, qu’accompagnait l’Ambassadeur du Cameroun en France, Le Jeune Mbella. Même pas un secrétaire d’Etat, ni un ministre comme en 2009. Les partisans de Paul Biya sont verts de colère. « Il devait rebrousser chemin au vu du déshonneur qui lui a été infligé. Pas seulement à lui, mais également au peuple camerounais (…) en diplomatie, les symboles comptent. Un tel accueil montre que la France n’a pas d’égards vis-à-vis de son hôte. Dans la tradition diplomatique, c’est la première fois que cela se passe de la sorte », fulmine un enseignant à l’Iric, réputé proche du pouvoir, interviewé par un journal de la place. Au sortir de la rencontre d’une trentaine de minutes avec son homologue, sans tête-à-tête, Paul Biya ne sera même pas raccompagné. Le ton semble être donné.

2013 : désormais fréquentable grâce à Boko Haram

Paul Biya dans sa carrière a toujours bénéficié des grâces de la providence. C’est ce qui va se passer une fois de plus en 2013. Alors qu’il est en froid avec les nouvelles autorités françaises, une famille française est enlevée dans le nord Cameroun le 19 février. Elle sera relâchée deux mois plus tard, grâce à « l’implication personnelle » de Paul Biya, selon Laurent Fabius venu chercher les ex-otages ce 19 avril 2013 à Yaoundé. Il reviendra le 31 décembre, cette fois-ci pour chercher le père Vandenbeusch, libéré après son enlèvement à la mi-novembre. La maestria de Paul Biya dans la libération des otages est alors saluée de tous, et il en tire les « profits » escomptés. Et lorsqu’il est reçu en décembre 2013 et en mai 2014 à Paris, pour des sommets ayant trait à la sécurité en Afrique, c’est avec plus d’égards. Il est de plus en plus écouté, et…fréquentable ! C’est ainsi que Laurent Fabius, lors de sa récente visite à Yaoundé en février dernier, va répondre aux journalistes, « (…) la visite du président Hollande, c’est le souhait du président Français. Il n’a pas eu l’occasion jusqu’à présent de se rendre au Cameroun alors qu’il a pu se rendre dans tel ou tel autre pays voisin. Je sais que le président Biya, que nous avons reçu en visite officielle en France, serait très heureux de recevoir le président français et réciproquement. Donc nous allons essayer de trouver dans le calendrier très serré du président français des dates pour pouvoir se rendre au Cameroun. Je suis sûr que les Camerounais en seraient très heureux et nous, nous en serions aussi très heureux ». Chose faite désormais.

Et pourtant le Cameroun reste la chasse gardée de la France !
En dépit des circonvolutions, des déclarations et de la présence des nouveaux partenaires à l’instar de la Chine, le Cameroun reste la chasse bien gardée de la France. En effet, sur le plan économique, si la France a été déclassée depuis quelques années par la Chine, il n’en demeure pas moins que les secteurs les plus stratégiques sont encore en grande partie entre les mains des entreprises françaises. Le groupe Bolloré est dans le transport, la logistique, l’agriculture, le transit, la communication et la fourniture des équipements. Le secteur pétrolier est structuré autour de Total et sa filiale Perenco. Il en va de même avec les secteurs des télécommunications, de la banque, de l’assurance, de la pharmaceutique, etc. où des entreprises françaises sont en situation de domination. En outre, dans le cadre de l’aide au développement, la France a accordé plus de 800 millions d’euros de réduction des dettes entre 2006 et 2016, dans le cadre du programme C2D. Somme qui sera investit dans les domaines des infrastructures, agriculture, éducation, santé, culture, etc.

Dans le domaine militaire, en dépit des programmes de coopération élaborés avec des pays comme la Chine ou la Russie, et la place stratégique des Israéliens dans la sécurité présidentielle, la majorité des militaires camerounais sont formés par des instructeurs français. Les équipements sont aussi largement d’origine française. Pour ce qui est de la politique, la France reste le « porte-voix » du Cameroun dans les instances internationales, telle que les Nations Unies. Par ailleurs, la France demeure la principale destination d’immigration des camerounais. Tout ceci explique la ferveur et la fébrilité qui entoure cette visite de François Hollande en terre camerounaise.