NKONGSAMBA: SPLENDEUR ET MISÈRE D’UNE VILLE DU CAFÉ 

NKONGSAMBA: SPLENDEUR ET MISÈRE D’UNE VILLE DU CAFÉ

 

La chute des cours mondiaux du café n’est pas qu’affaire de chiffres et de courbes. Les prix ont entraîné dans leur chute des villes et des régions autrefois prospères. Reportage à Nkongsamba, jadis pôle de la production camerounaise de café, qui n’est plus que l’ombre d’elle-même.

Autrefois Nkongsamba vivait café. Entre janvier et juin, son parfum chatouillait les narines. La gare ferroviaire grouillait de monde. Des jeunes au gabarit impressionnant chargeaient chaque jour des sacs et des sacs de café sur les trains.

 

Aujourd’hui, fini le spectacle. Ni cris, ni d’attroupement. Il règne ici un silence de mort. Certains bâtiments de la gare ont été transformés en maisons d’habitation, d’autres en snack-bars. Dans les grands magasins vides qui servaient au stockage du café, divaguent des malades mentaux et des chèvres.

Le déclin est partout sensible dans cette ville camerounaise située à 200km au nord de Douala, durement frappée par la chute des cours du café. Les maisons aux murs sales n’ont pas reçu la moindre couche de peinture depuis des lustres.

 

Il ne reste que quelques kilomètres de routes en bon état. “Ce Nkongsamba qui est tout fini comme tu vois là, c’était la troisième ville du Cameroun”, rappelle un vieil homme, occupé à nettoyer les escaliers de l’Hôtel de ville.

 

Il y a vingt ans, comme tant d’autres ici, il vivait de ses plantations. Il produisait plus d’une tonne de café par an. A peine la moitié aujourd’hui. La région du Moungo, dont Nkongsamba est le chef-lieu, assurait la moitié de la production du café camerounais, elle aussi en net recul. Jusqu’en 1991, le Cameroun produisait environ 115 000 tonnes de robusta par an contre seulement 69 000 l’an dernier.

 

À la gloire du café

 

Les gens d’ici passent et repassent les bons vieux souvenirs des années de gloire. Le café s’est installé dans la région à la fin du 19e siècle avec les Allemands qui y créent de grandes plantations.

 

Une voie de chemin de fer est alors construite jusqu’au port de Douala où le café est exporté. L’essor se poursuit sous la tutelle, puis le mandat français sur le Cameroun. Dans la foulée arrivent des hommes d’affaires grecs qui créent de grandes plantations, des usines de traitement, et des maisons de commerce… La ville se développe.

Après l’indépendance, elle aura même un consulat de France. Les Camerounais entrent alors dans la danse et rachètent plantations et usines aux étrangers qui quittent le pays. Des gens en quête d’emploi affluent. Dans les années 70, Nkongsamba, forte de 70 000 âmes, est la troisième ville du pays après Douala et Yaoundé.

 

Aujourd’hui, avec ses 115 000 habitants, elle n’arrive plus qu’en douzième position. La brutale chute des cours mondiaux du café en 1986-87 est pour elle le commencement de la fin. La libéralisation de l’économie à partir de 1994 et le démantèlement de l’Office de commercialisation des produits de base qui contrôlait toute la filière, lui portera un coup fatal. “Le coût de production du café est devenu sans crier gare plus élevé que le prix de revient. C’était la catastrophe, se souvient Maurice Ndoumbé, ingénieur agronome, délégué de l’Agriculture pour l’arrondissement de Nkongsamba. Les producteurs n’étaient plus capables d’entretenir leurs plantations, ni de payer la main-d’œuvre.”

Le prix des engrais auparavant subventionnés est multiplié par six tout comme celui des pesticides fixé désormais par les vendeurs et non plus garantis par l’État. Le phénomène de coxage ou d’achat libre du café de gré à gré gagne du terrain. Mis à part quelques brèves embellies, le prix du café sur le marché mondial n’a cessé de chuter depuis 20 ans. Vendu jusqu’à la fin des années 80 à 2,32 dollars (1 160 Fcfa) le kilogramme sur le marché mondial, le café robusta ne vaut plus aujourd’hui qu’un dollar (500 Fcfa).

 

Difficile reconversion

 

À Nkongsamba, une vingtaine d’usines de décorticage et de traitement du café ont dû fermer. Une dizaine d’exportateurs qui avaient pignon sur rue ont arrêté leurs activités. Seuls quelques prestataires de service résistent encore. Près d’une dizaine de milliers d’emplois directs et induits ont été supprimés entraînant du même coup l’exode de la population active vers d’autres centres urbains.

 

Dans la plupart des familles de planteurs, les enfants qui auraient dû prendre la relève abandonnent les caféières à leurs vieux parents. Faute d’entretien, les vergers produisent de moins en moins. Les taxes et impôts qui constituaient les principales recettes de la mairie et du Trésor public de la ville s’amenuisent. “Le café contribuait à 25 % des recettes de la mairie pour à peine 10 % aujourd’hui”, constate Richard Ntoné Moudio, secrétaire général de la commune.

Les autres villes camerounaises du café, frappées elles aussi par la crise, ont entamé une reconversion. “Déçus par le café, nous nous sommes tournés vers les cultures vivrières qui peuvent être exportées ou écoulées sur le marché local et au Gabon”, explique Salomon Kengne, producteur de papaye, d’ananas et de poivre à Penja, à une centaine de kilomètres de là.

Mais Nkongsamba, victime de la monoculture du café, veut continuer à y croire. “Ici, les populations traînent à s’arrimer à cette nouvelle donne malgré tous nos conseils. Elles continuent de croire à un miracle du café”, regrette Maurice Ndoumbé.

 

Un véritable leurre. La ville a perdu jusqu’à la voie ferrée qui lui permettait d’évacuer sa production. Les rails ont été arrachés depuis la privatisation de la société nationale des chemins de fer, en 1998.

 

 

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